Papillons de nuit

Ils m’ont injecté une substance chimique mutagène. Mon ADN a été modifié à mon insu et je suis en train de me transformer en hybride insectoïde. Les effets de ce bouleversement génétique se répercutent sur tous mes organes. Mon estomac glougloute bruyamment, mon coeur bat plus fort, ma pression sanguine fluctue, mes narines captent des odeurs inhabituelles, et les muscles de mon visage se contractent sans raison, me donnant l’air de sourire.

Je la vois dans la foule. Il pourrait y avoir des milliers de personnes, mais je ne vois qu’elle. Son regard brillant croise le mien et, à cet instant, tout autour se désintègre, s’envole en poussière, disparait. Il n’y a plus qu’elle. Son visage radieux se dresse tel un phare pour me guider dans une obscurité inconnue. J’avance vers elle, vers cette lumière douce…

Comme un stupide insecte qui ira s’électrocuter sur une lampe anti-moustiques.

Ma main se pose sur sa hanche, mon bras lui encercle la taille et je la presse contre moi. Mes lèvres trouvent les siennes. Frôlements de langues. Embuche sucrée.

C’est à ce moment que mes ailes poussent. Je n’ai maintenant plus besoin de marcher. Mon corps, devenu si léger, papillonne dans les nuages. Je la laisse me porter sur ses courants d’air chauds, je voyage sur sa douce bise au gré de ses désirs.

Tout ça pour me perdre naïvement à l’autre bout du monde, loin de tout.

Sa chevelure est pollen. Sa peau est pétale. Elle est une fleur sur laquelle je me pose pour butiner. Mes mains, mes six mains d’insecte, sont partout sur elle pour la cueillir. Je l’enlace, la cajole, la caresse. Encore. Je la serre dans mes bras, la protège comme un précieux bouquet. Je ne veux plus la lâcher.

Je ne peux plus la lâcher.

Son corps est un papier tue-mouche. Je suis pris au piège. Impossible de m’en séparer. Mon corps englué est fusionné à elle. Collé, prisonnier.

Je lutte. Pendant des minutes. Pendant des heures. Sa tulipe me dévore, ses marguerites me lacèrent. Ses vignes m’emmêlent, m’entourent, m’encerclent.

Et se resserrent, comme un noeud coulant qui m’étrangle et m’étouffe.

Je n’ai plus d’air. Tout ce que je respire, c’est son parfum. Des spasmes horribles contractent mes muscles. La fin approche. Le bouton de rose est sur le point d’éclore. Et, pendant que je me débats avec ce qui me reste d’énergie, mes ailes cessent de battre. Un cocon duveteux m’enveloppe lentement. Le monde se referme sur moi.

La métamorphose s’effectue en sens inverse. J’en ressortirai chenille molle, petite bestiole sans défense. C’est à ce moment qu’elle frappera. Je serai écrasé d’un seul coup, réduit en une flaque de bouillie informe. J’aurai échoué.

Une alarme retentit soudainement, brisant le silence matinal. Il s’agit du signal d’une nouvelle mission. Elle doit partir et n’aura donc pas eu le temps de venir à bout de moi. J’ai réussi à tenir suffisamment longtemps pour éviter le désastre. Toutes mes années d’entrainement me sauvent encore. Elle relâche son emprise doucement, d’un air déçu. Je suis libre.

Par terre, je trouve mes vêtements, mon ancienne peau d’avant qui s’éparpille comme si j’avais explosé au moment de muer. Je me rhabille de moi-même, en vitesse. Avant de m’enfuir, je jette un dernier coup d’oeil vers elle. Le souvenir que j’en garderai sera son regard fané, sa corole de cheveux hirsutes et son sourire flétri. Une combattante vaincue.

Mon corps, purgé de son nectar maléfique, retrouve enfin son identité propre. Je suis moi, à nouveau. C’est confortable et rassurant.

Et tellement mieux que n’importe quel papillon.

Malsain violentin

— Tu as envie d’aller souper au resto?

Quand j’ai posé cette question, je n’avais pas encore compris ce qui se passait. Nous venions de passer plus d’une heure à discuter dans un café. J’étais dans un état second où je ne réfléchissais pas comme j’ai l’habitude de si bien le faire. J’étais inconscient au point de croire que ce chocolat chaud renversé sur ma cuisse n’était qu’un incident, au lieu d’une flagrante tentative de m’émasculer en m’ébouillantant le système reproducteur.

Évidemment, ils savaient quoi faire pour me faire perdre la tête. Ils me l’avaient envoyée.

Elle.

Douce, souriante, attentive. Des yeux intenses et lumineux impossibles à éviter, une silhouette à faire rougir, une peau à l’allure de velours. Un esprit cultivé, un vocabulaire raffiné. Jolie à croquer, comme une grosse pomme à la mode. Une magnifique fleur épanouie, à côté de qui je me sens comme une simple plante verte. Une personnalité chocolatée, avec un coeur en caramel. Tout à fait mon genre.

Le temps que je venais de passer au café n’était qu’un prélude, des minutes nécessaires pour me ramollir l’esprit. Pendant que je l’écoutais, la contemplais et la savourais, elle avait profité de ma faiblesse et avait habilement dirigé la conversation. Mon invitation à souper était le résultat de ses manigances.

Sans le savoir, je venais de me tendre une embuscade.

Au resto, nous étions les seuls clients. Je n’ai même pas passé proche de voir combien cette situation était louche et anormale. Les plats exotiques contenaient des épices que je ne connaissais pas, et qui auraient pu être toutes sortes de poisons. Quand je suis entré, on m’avait même débarrassé de mon manteau, et le fait que je laisse ainsi une partie de ma protection à un inconnu ne m’avait même pas mis la puce à l’oreille.

J’étais obnubilé par sa présence délectable.

Elle était de miel. La reine des abeilles, pour qui j’aurais tout fait pour devenir son roi. Son roi Arthur et elle, l’architecte de mon château de bonheur. Je me serais transformé en chevalier galant pour défendre cette ravissante princesse. Celle qui, même du haut de sa tour, aurait rendu n’importe quel homme infidèle.

Tout à coup, il était déjà tard. Je n’avais pas vu les minutes, ni les heures, passer. C’était comme si les années n’avaient jamais existé auparavant. Le temps commençait avec elle.

En fait, ils avaient installé une bulle chronostatique autour du restaurant, ralentissant le temps suffisamment pour laisser les drogues, toxines, venins et poisons se répandre dans mon corps.

La tactique fut tellement efficace que je me suis offert de la raccompagner chez elle. Je marchais sur le trottoir comme un zombie téléguidé, un esclave soumis qui allait jusqu’à lui ouvrir les portes.

— Tu veux monter boire quelque chose? me demanda-t-elle avec le plus exquis des sourires enjôleurs, une fois en face de chez elle.

J’ai avalé de travers. Même dans ma condition complètement abrutie, je pouvais encore deviner certains messages camouflés. Je ne m’attendais cependant pas qu’elle soit aussi rapide et me propose déjà de s’occuper de mon membre. Mais, malgré ma surprise, je n’ai pas sourcillé. Les éléments commençaient à prendre leurs places dans mon esprit. Le regard invitant, elle monta sur la première marche de son escalier rouge.

Rouge.

Le déclic se fit à cet instant précis. Tout était rouge. Partout. Toutes les vitrines étaient tapissées de rouges. Le restaurant était décoré de rouge. La serveuse du café portait du rouge. Les motifs des publicités étaient rouges. Le feu de circulation était rouge. Dans mon assiette, les tomates étaient rouges. Et, bien sûr, rouge est la couleur de l’…

Hémoglobine.

Sang. Entrailles. Les miennes….

J’ai regardé les marches qui montaient à son balcon. Une fois rendu en haut, elle m’aurait poussé en bas des escaliers. Elle serait venue me piétiner avec ses élégantes bottes. J’aurais fini écrapouti, plat comme une pizza ou une crêpe. Chez elle, c’était la salle de torture.

Elle m’avait presque eu.

Elle… Encore qu’une espionne. Une bombe à retardement. Un mirage illusoire.

J’ai fait demi-tour. Quand elle a vu que je n’allais pas la suivre, elle s’est mise à rire. Un rire démoniaque. Ce rire signifiait qu’elle reviendrait, que je ne pouvais pas m’en échapper éternellement. D’ailleurs, je sais que je ne pourrais jamais m’en débarrasser, comme une maladie chronique. Mais, pour le moment, cette mademoiselle ne pouvait que rire jaune.

Je l’avais encore vaincue.

Sain supplice

Encore une rencontre de blogueurs ou, plutôt, de faux blogueurs. Encore un complot pour me capturer. Toujours aussi courageux, j’y suis allé. Cette fois, j’espérais y rencontrer des alliés.

Je suis arrivé au bar à l’heure prévue, mais il n’y avait personne. Il faisait sombre. Pas de musique. Rien. C’était louche. Je me suis assis et j’ai gardé mon manteau et mes mitaines. Je devais être prêt à me sauver.

Un employé du bar, un démon dont les cornes dépassaient de sa petite tuque, passa à quelques pas de moi. Il parlait dans son émetteur-récepteur portatif accroché sur son épaule. Je n’ai pas entendu ce qu’il disait, mais je devinais très bien qu’il coordonnait leur plan. Un autre employé est passé quelques instants plus tard avec des seaux remplis de glaçons. Ils préparaient le cercueil réfrigéré pour transporter mon cadavre. D’ailleurs, il faisait déjà froid dans la pièce où je me trouvais et j’étais bien content d’avoir gardé mon manteau.

Après plus d’une demi-heure d’attente, de la musique se fit entendre et ils arrivèrent:

  • Une lilliputienne tellement petite qu’elle devait prendre son verre de bière à deux mains
  • Une télépathe qui tentait de camoufler sous sa chevelure la prise cybernétique qui la relie à son ordinateur
  • Un faux blogueur tellement sûr de lui qu’il affirmait lui-même qu’il était faux et n’avait pas de blogue
  • Une sorcière qui pouvait lancer du feu grâce aux runes magiques inscrites sur son poignet, et son acolyte
  • Une grande intimidante avec sa petite bouteille de poison rouge sang
  • Une bête velue qui bousculait tout sur son passage
  • Un hybride qui essayait de me déconcentrer en me posant des questions sur mes romans
  • Un être étrange qui devait sortir, car elle respirait trop d’oxygène à l’intérieur
  • Une robotoïde tropicale sachant parler aux perroquets qui semblait s’adapter avec difficulté à notre climat hivernal
  • Une agente dont le visage répulso-magnétique rendait difficile de la regarder dans les yeux
  • Une créature à la stature costaude, à l’attitude guerrière et à la férocité amazonienne, bien déguisée en petite demoiselle fragile
  • Une mutante sombre et bouclée qui m’épiait de loin

La soirée s’annonçait longue… Ne pas paniquer, c’est important. Pour survivre, il faut rester calme. J’ai donc fait ce que je fais le mieux. Je suis resté assis bien tranquille, immobile, sans dire un mot, et je les ai observés.

Ils m’encerclaient. La seule façon de m’échapper aurait été de sauter par la fenêtre, mais, du troisième étage, cela aurait pu être très douloureux. Je les entendais aussi comploter et parler de moi. Certains ne se cachaient pas pour dire qu’ils avaient même lu mon journal. Ils connaissent tout de moi. Leurs pièges sont savamment installés à des endroits improbables, comme ce faisceau lumineux pour me rendre rose ou ce plancher de danse surélevé pouvant faucher les jambes. Ce ne sont cependant pas les seules choses que j’ai constatées.

Ils n’étaient pas seuls.

Elle était là, elle aussi.

Pendant un moment, j’ai oublié qu’ils pouvaient s’attaquer à moi. J’ai oublié leur menace. J’ai oublié ce que j’étais venu faire ici. Il n’y avait qu’elle. Avec son regard intensément profond, son sourire magiquement irrésistible, son visage mémorablement féerique. Son aura était un coussin douillet, une vague crémeuse et enveloppante. Sa voix gazouillait des paroles comme les chants mélodieux de douzaines d’oiseaux multicolores. Un petit contact, un effleurement avec sa peau, dégageait plus d’énergie que la fusion nucléaire. Le temps s’était arrêté. Plus de tic-tac, seulement les battements de mon coeur.

Danger.

Oh non… Ça ne se passerait pas comme ça! Je ne me ferais pas ensorceler aussi facilement. Chaque fois qu’ils me l’envoient pour qu’elle s’attaque à mon point faible, je survis… et je deviens plus résistant. Plus fort. Plus solide.

Elle sentait bon aussi. Et il y avait quelque chose avec sa chevelure soyeuse. Et j’aurais voulu l’enlacer, la serrer contre moi…

Un piège! En la prenant dans mes bras, elle aurait aussitôt hérissé ses épines mortelles. J’aurais péri empalé sur elle. Une chance que j’apprends de mes erreurs!

C’était assez. J’ai aussitôt mis un terme à ma soirée. Faisant semblant de savoir danser pendant quelques secondes, j’ai fait quelques pas plus ou moins gracieux pour sortir du cercle en douceur. J’ai usé de tellement de finesse et de subtilité qu’ils n’ont rien vu. Et ils ne verraient rien de plus ce soir, puisque je me suis faufilé à l’extérieur.

Sans difficulté, je leur avais encore échappé. Je courais sur le trottoir, laissant le bar loin derrière moi.

Mais…. m’aurait-elle suivi?

Début de la fin (partie 1 de 2)

Dernière soirée de l’année. Craignant qu’ils tentent le tout pour le tout avant le Nouvel An et que leurs assauts fassent du mal à ceux que j’aime, j’avais prévu de passer la soirée seul.

Mais un réveillon seul, c’est triste.

Je n’ai donc pas pu m’empêcher de rejoindre des amis, changement de plan de dernière minute. Je sais, c’est égoïste de penser à mon plaisir avant la sécurité des autres. Je me suis quand même promis d’être très prudent.

C’était vraiment sur un coup de tête irréfléchi. Je ne connaissais pas le bar où nous allions. Je n’avais aucune idée du genre d’ambiance qu’il y aurait. Je ne connaissais même pas la majorité des gens avec qui je sortais. En cherchant à chasser la solitude, on dirait que je faisais exprès pour me mettre les pieds dans les plats.

Au moins, nous arrivions tôt. Je me suis dit que j’allais pouvoir me familiariser avec le territoire et ainsi prévoir des issues pour leur échapper.

Dès mon arrivée, un homme costaud a toutefois insisté pour me tamponner le poignet. Je me suis alors retrouvé marqué d’une encre rouge, contenant quelques isotopes radioactifs traçables par satellite. Aucune possibilité de fuite maintenant…

La soirée se déroulait sous le thème du bal masqué et tout le monde recevait un masque qu’il devait porter. Tandis que le mien servirait à embrouiller ma vision, les leurs amplifieraient la lumière pour suivre mes mouvements dans l’obscurité. Ils marquaient encore des points, le filet se resserrait sur moi.

Je n’avais pas fait deux pas dans le bar, qu’une créature surgit devant moi. Son accoutrement suivait bien le thème du bal masqué: elle était déguisée en bouffon. J’ai presque eu peur. J’ai deviné que, sous sa tuque à trois pointes terminées par des clochettes, elle cachait ses antennes tentaculesques servant à siphonner le cerveau de ses proies.

— Chocolat, cria-t-elle en me tendant un petit morceau emballé dans un papier d’aluminium multicolore.

En fait, elle n’a pas vraiment crié « chocolat ». Il s’agissait plutôt du cri de guerre martien « Tchôg-Kollett! »… « Péris atrocement! ».

Je l’ai habilement esquivée en reculant derrière une serveuse qui transportait un cabaret vide sous le bras. Ce cabaret vide m’a momentanément servi de bouclier pour me protéger de la bombe plasmique que voulait me remettre cette clown extraterrestre. Toute une chance que je possède de tels réflexes!

Cette façon de les déjouer les a d’ailleurs déstabilisés. J’ai pu ensuite me promener librement dans le bar avec mes amis. Les bouffons se tenaient loin. Les soldats d’élite déguisés en portiers n’osaient pas m’approcher et restaient plantés à l’entrée. Ils ne voulaient pas se faire ridiculiser par mon incroyable agilité.

J’ai pu profiter de l’ambiance festive en m’inquiétant un peu moins pour ma sécurité et celle des gens qui m’accompagnaient. La musique était agréable, juste assez forte pour nous donner envie de nous dandiner, mais pas trop pour qu’on puisse encore se parler et se raconter des blagues et rigoler. Bien sûr, je ne faisais que rire à moitié. Mon autre moitié restait toujours attentive. Je suspectais une attaque.

En fait, j’avais un pressentiment. Un genre de malaise grimpant.

Des serveuses masquées distribuaient des coupes de champagne à tout le monde. Ce qui était étrange, c’est que personne n’en buvait. Tous semblaient attendre quelque chose. Le comportement des gens changeait, de moins en moins calme. Une excitation s’installait. Une frénésie. La foule se faisait de plus en plus dense. Les mutants masqués m’encerclaient, comme des requins se préparant à dévorer leur proie.

Moi, je me tenais debout, une coupe de champagne à la main, coincé en attendant le moment fatidique.

Le volume de la musique baissa pour être remplacé par un inquiétant compte à rebours.

10… Une bombe se préparait à exploser.
9… Un champ électromagnétique allait me paralyser.
8… Un gaz mortel allait être relâché.
7… Un portail interdimensionnel s’ouvrirait pour laisser entrer un monstre affamé.
6… Les gicleurs déverseraient un acide corrosif giga puissant.
5… Une machine jupiturnienne balaierait la pièce de rayons radioactifs mutagènes.
4… Des pieux acérés sortiraient du plancher pour m’empaler.
3… Des nanorobots dormant dans mon organisme s’enflammeraient pour me bruler de l’intérieur.
2… Ils me déchireraient en deux-mille-neuf morceaux
1… Elle allait personnellement apparaitre pour venir m’arracher le coeur.

… La fin arriva.

Salon de torture

Ce matin-là, j’avais décidé de commencer la journée en allant me faire couper les cheveux. Je suis entré dans le salon de coiffure avec comme seule préoccupation la coupe que j’allais demander. L’air sentait la teinture et le fixatif. Et le parfum. Au moins, ce n’était pas les vapeurs d’un gaz paralysant… à moins que…

J’ai retenu ma respiration. Trop tard. L’odeur louche s’était déjà immiscée dans mes narines. Je ne pouvais plus rebrousser chemin.

— Dirigez-vous vers l’arrière du salon, m’ordonna la jolie coiffeuse d’un sourire étincelant. C’est ma collègue qui vous lavera les cheveux.

Méfiant, j’ai marché len-te-ment. J’étais convaincu que le plancher se serait ouvert sous mes pieds et que je serais tombé dans un trou profond, au fond duquel m’attendait une créature sanguinaire venue d’une autre galaxie. Le plancher resta cependant plat et solide, mais cela ne me rassura guère. Le piège serait simplement activé une autre fois.

Je me suis installé au lavabo, la tête penchée vers l’arrière. La collègue de ma coiffeuse commença à mouiller mes cheveux et à faire mousser le shampoing. J’ai fermé les yeux. Très fort. Tellement, que je suppose que mon visage entier devait être tout plissé. Je ne voulais pas recevoir de liquide dans un oeil. La plomberie du salon devait être reliée à un réservoir de produits chimiques, et le moindre contact avec l’eau m’aurait aussitôt dissout la rétine ou flétri la cornée. Je ne pourrais plus lutter si je devenais aveugle. Ce n’était toutefois pas la seule raison de maintenir les paupières fermées. En se penchant au-dessus de moi, la collègue tentait de m’hypnotiser en me présentant son décolleté et ses plantureux trésors enveloppés de dentelle rose. Je ne devais pas perdre ma concentration. La situation était bien trop dangereuse.

Une fois le lavage terminé, on m’a emballé le crâne dans une serviette. Le tissu, des fibres électro-psioniques, servaient à brouiller mes pensées. L’effet fut instantané. J’ai perdu ma concentration importante et toutes les employées du salon de coiffure m’apparurent plus sexy les unes que les autres. Les chandails étaient trop serrés ou les blouses trop détachées ou les pantalons trop moulants. Je me trouvais aux pages centrales d’un magazine d’intérêts masculins. J’ai marché jusqu’au fauteuil comme un somnambule engourdi, presque la bave aux lèvres, et oubliant complètement le dangereux plancher. Par chance, dès que je me suis assis, la serviette a été retirée et j’ai pu me concentrer sur autre chose que les corps féminins qui m’entouraient sensuellement.

Mais ce n’était pas mieux. Je me suis retrouvé prisonnier sous une cape, une cage en toile qui ne laissait dépasser que ma tête et le bout de mes pieds. J’étais immobilisé, incapable de me dégager de ce filet imprévu.

La coiffeuse commença alors à me couper les cheveux. Après deux minutes, elle n’avait pas encore tenté de me déchiqueter le globe oculaire à coups de peigne. J’essayais malgré tout de protéger mes yeux derrière mes paupières en les gardant fermés autant que possible et, en même temps, j’essayais de garder mon attention sur ses armes et ses attaques en les laissant ouverts le plus grand possible. Une contradiction assez difficile à effectuer.

Les coups de ciseaux cliquetaient sauvagement autour de ma tête. Le danger s’apparentait à si j’avais plongé la tête dans un malaxeur. Une de mes oreilles, ou même les deux, pouvait être élaguée à chaque seconde. Mais son intention n’était pas de me découper de cette façon.

Elle sortit un rasoir d’un tiroir de sa commode. Une vraie lame, brillante et tranchante. D’un geste assuré témoignant de son expérience, elle appuya la lame contre ma nuque et y alla ensuite de petits mouvements secs. J’étais toujours immobilisé, à sa merci, et je ne pouvais que la laisser m’éplucher la peau du cou. Mais elle ne fit que raser les quelques poils superflus.

Toutes les occasions de me dépecer s’étaient présentées à elle. Je ne comprenais pas pourquoi elle n’en avait pas encore profité. J’étais toujours en un seul morceau. Indemne.

— Je vous mets du gel?

En posant sa question, la coiffeuse avait tendu le bras pour ramasser le contenant de gel coiffant. Bien que sa phrase se soit terminée sur une note interrogative, ce mouvement indiquait que je n’avais pas vraiment de choix à faire.

Elle voulait enduire mon crâne d’une lotion moulante pour prendre l’empreinte de ma boite crânienne. Ils reproduiraient ensuite mon cerveau en laboratoire pour étudier mon comportement. Cela expliquait pourquoi ils ne m’attaquaient pas aujourd’hui. Dès qu’ils seraient mis au courant de ce qui passait dans ma tête, le prochain affrontement tournerait à leur avantage.

— NON! m’écriai-je.

La puissance de mon cri se transmit dans mon bras et j’ai réussi à me défaire de l’emprise de la cape neutralisante. D’un mouvement vif, j’ai attrapé le poignet de la coiffeuse juste avant qu’elle ouvre le contenant de gel cerebro-plastifiant.

Je n’aime pas les toucher. J’ai toujours peur d’entrer en contact avec des épines rugueuses ou des écailles froides. Cette fois, la peau était cependant douce et chaude. La sensation agréable m’aurait presque donné envie d’y frotter la joue. Caresser cette douceur délicatement…

Elle se dégagea en faisant un pas vers l’arrière. Son regard terrorisé visa chacune de ses collègues à la recherche de réconfort.

— Peut-être seulement un coup de séchoir? tenta-t-elle d’une voix tremblante.

Et me faire ioniser les neurones, démagnétiser le cortex ou liquéfier le cervelet?

Je me suis arraché de mes liens et me suis levé. La cape voleta une brève seconde et il neigea des cheveux dans toutes les directions. Surprises, toutes les employées du salon de coiffure cessèrent de bouger, de parler et de respirer. Un peigne tomba sur le sol. Un pinceau enduit de teinture dégoutta sur l’épaule d’une cliente. Un rasoir électrique vibrait dans le néant.

Je me suis précipité à l’extérieur. Avant de sortir, j’ai jeté une poignée de billets près de la caisse, un montant beaucoup plus élevé que celui de la coupe. Il s’agissait sans doute du plus généreux pourboire que la coiffeuse avait reçu de toute sa carrière. Ce n’était toutefois pas mon argent qu’elle convoitait.

Mais moi, grâce à ma nouvelle coiffure plus aérodynamique, j’étais déjà loin.

Alerte rose

Pour la promotion de mes romans, j’ai participé à une sorte de foire rassemblant environ deux-cents exposants. Ma présence à cet évènement était annoncée plusieurs jours à l’avance, leur laissant ainsi largement le temps d’infiltrer l’organisation pour me tendre un piège.

Je savais que mes chances de survies étaient minces. Pour me donner un avantage, j’ai eu l’idée d’inviter tous les gens que je connaissais. L’invitation lançait un message clair: « Venez les voir tenter de me capturer ou m’assassiner. Voyez comment je suis habile pour les déjouer. Assistez à leurs échecs. »

Ça a fonctionné.

Ils n’ont pas été très agressifs. Ils avaient vraiment peur d’avoir l’air ridicule. Je les voyais rôder autour de moi, se mêler à la foule ou se déguiser en exposants. Mais ils hésitaient. Ils ne savaient pas comment s’y prendre. Encore une fois, j’ai été plus futé qu’eux.

Des agents, robots et mutants étaient venus de très loin pour essayer de me capturer. La preuve, quand je m’adressais à l’un d’eux poliment pour parler de mes livres, j’avais souvent la même réponse: « Sorry, I don’t read French. » Ils devaient vraiment venir de loin. La majorité d’entre eux portaient aussi ces ridicules lunettes. Toutes démesurément trop grandes et aux allures rétro-intello-moches, elles étaient en fait des systèmes de caméra sophistiqués pour m’espionner et transmettre les images de moi à leur base secrète sur une autre planète ou dans une autre dimension.

Peu à peu, ils commencèrent à exécuter leur plan terrible… qui allait, bien sûr, connaitre un échec.

D’abord, un grand costaud au style gothique, vêtu de noir et avec les yeux sombres, s’est arrêté devant ma table. J’ai facilement reconnu un éclaireur envoyé par eux. Cet homme, dégageant la virilité avec sa mâchoire carrée et sa barbe de trois jours, portait quelques mèches roses dans ses cheveux, des bas roses dépassaient de ses lourdes bottes et du vernis à ongles rose colorait le bout de ses gros doigts. Ce sont des indices qui ne trompent pas. Je l’ai complètement ignoré.

Une dame s’est ensuite approchée de ma table. Sa longue chevelure bouclée et grisonnante cachait un peu son visage trop maquillé et ses lèvres trop roses. Elle avait le style vestimentaire marginal, bohème. Une sorcière qui venait me jeter un sort. M’adressant d’abord la parole en discutant du thème des secondes de ma série, elle enchaina avec sa formule magique maléfique. Des phrases absurdes à propos de la verticalité du temps et de voyages astraux. Mais le pire, c’était son haleine fétide. Un gaz délétère, vert comme la maladie, s’échappait de sa bouche. En plus de m’ensorceler, elle voulait m’empoisonner avec cette odeur de café pourri. Je n’ai pas écouté. Je n’ai pas respiré. Et je me suis retourné vers une autre personne qui s’était arrêtée devant ma table. La vieille sorcière a échoué.

Plusieurs exposants aidaient à rendre l’ambiance de la foire encore plus festive. Il y avait des ballons et des petits bonbons. Un jeune homme se promenait dans la salle avec un bricolage en styromousse rose. Il s’était fabriqué une maquette grossière de mitraillette. Tous les gens le trouvaient sympathique et souriaient quand il pointait son arme dans leur direction. Pas moi. Dès que j’ai vu le canon s’orienter vers moi, je me suis accroupi. Le rayon mortel invisible percuta mon présentoir de livres, heureusement blindé, et j’ai évité une grave blessure grâce à mes excellents réflexes. Par contre, je crois que ce faisceau de la mort a ricoché et est allé anéantir un autre exposant. Il y avait cette femme à quelques tables de la mienne que je n’ai plus revue de la journée.

Évidemment, ils ne pouvaient abandonner avant de m’avoir envoyé une de leurs charmantes agentes. Il y en avait d’ailleurs beaucoup sur place. Il y avait cette brunette à l’autre bout de la salle, dont le regard intense perçait la foule et venait croiser le mien. Ou l’autre grande, aux cheveux châtains et bouclés, qui avait tenté de m’embusquer à l’entrée le matin de l’évènement. Aucune n’avait vraiment été une menace. Sauf elle.

— Tu voudrais me signer mon livre? me demanda-t-elle avec toutes ces étoiles dans les yeux.

Je n’ai pas bégayé. Mon hésitation ne venait pas du fait que son joli visage m’hypnotisait. Si je me tenais immobile, ce n’était pas parce que je me retenais de l’enlacer sur-le-champ. Mon rythme cardiaque ne s’accélérait pas à cause d’elle. Non. Je venais seulement de réaliser que le livre qu’elle me tendait n’avait pas été acheté ici, à cette foire.

Elle l’avait volé pour s’en servir contre moi.

Je lui ai quand même signé, en me disant que cela pourrait sans doute attirer des gens à ma table. Mais ce n’était que le début de son plan.

— Je pourrais te laisser mon manteau pendant que je continue à faire le tour?

— Aajhhj r hjrh jh oui.

Cette fois, j’ai bégayé. C’est qu’elle avait déjà retiré son manteau. Un chandail rose moulait ses atouts de façon sensuelle et, surtout, convaincante. Elle se pencha pour déposer son manteau sur la chaise derrière moi. Pas que je regardais spécifiquement à cet endroit, mais, à ce moment, je n’ai pu que constater la profondeur de ses charmes.

Elle disparut ensuite dans la foule, me laissant seul avec son manteau. Un simple manteau, pas aussi rose qu’elle, avec un col en fourrure.

Une bestiole carnivore!

C’était ça, son plan! Pendant que j’allais essayer de la retrouver dans la foule, pour avoir la chance de revoir cette beauté magique, la bête poilue ouvrirait sa gueule immense. Ses huit rangées de dents, plus coupantes qu’un rasoir au laser, se refermeraient sur moi. En trois bouchées, je serais disparu, avalé par ce manteau sauvage.

J’ai pris la chaise et je l’ai poussée sous la table! La créature était maintenant prisonnière! Ouf! Quand la jolie agente est revenue, elle savait qu’elle avait échoué. Elle prétexta un parcomètre dont le délai arrivait à échéance et se sauva avec son manteau. Hum. J’ai au moins eu droit à un dernier coup d’oeil à cette silhouette de rêve, qui était toute aussi bien vue de derrière.

La foire se termina et je suis rentré chez moi sain et sauf. J’ai remarqué que les sources de danger avaient toutes été roses. Je me demande si ce n’est qu’une coïncidence ou si je viens de découvrir un indice majeur pour les repérer. D’ici à ce que je puisse vérifier ma théorie, j’ai un conseil.

Attention au rose.

Confrontation double

La soirée était bien avancée et j’avais prévu aller au lit tôt. Les combats que je dois mener contre eux presque chaque jour sont épuisants. Je dois dormir pour être en pleine possession de mes moyens.

Mon ordinateur émit une petite note. Quelqu’un désirait attirer mon attention par le service de messagerie instantanée. Je me demandais bien qui voudrait discuter à cette heure.

Il ne s’agissait pas d’une discussion, mais plutôt d’une invitation à aller prendre un verre. Ce soir. Maintenant. Ce n’était pas normal. Ces deux filles, je les connaissais à peine. Pourquoi voudraient-elles que je leur tienne compagnie?

Il était tard, mais mon cerveau était loin d’être endormi. Ce sont deux charmantes demoiselles. Très charmantes. Et certainement trop charmantes pour vouloir prendre un verre avec un simple écrivain survivant comme moi. Je ne suis pas moche, mais je ne suis pas de leur calibre. Vu la situation inhabituelle et l’implication de deux jolies jeunes femmes, il n’existait bien sûr qu’une seule explication. Ils tentaient encore de s’en prendre à mon point faible en m’envoyant leurs superbes agentes.

Cette fois, j’ai détecté la supercherie rapidement. Je ne me ferais donc pas duper!

— On se rejoint à 23h30 au bar. Ça te convient?

La bonne réponse à cette question était « non ». Il n’y avait aucune raison que je leur donne une occasion supplémentaire de me capturer. Elle ne m’aurait pas!

Par contre, en sachant à l’avance qu’il s’agissait d’un piège, je pouvais m’y rendre préparé, et ainsi avoir la chance d’en apprendre plus sur les tactiques de l’ennemi.

J’ai accepté. Je me sentais en forme pour une confrontation. Malgré l’heure tardive, j’étais même prêt à survivre à une lutte physique. À l’attaque.

Après avoir enfilé ma chemise la plus blindée, je me suis précipité à mon rendez-vous. Mon but était d’arriver bien avant ces agentes pour qu’elles n’aient pas le temps de mettre en place leur embuscade. Quelques minutes de reconnaissance des lieux m’aideraient aussi à mieux utiliser le terrain à mon avantage.

Mais elles sont fortes, et ma soirée ne serait pas aussi facile que je l’aurais cru.

D’abord, elles sont arrivées accompagnées. Au lieu de me mesurer à deux jolies agentes, je devais en plus faire face à un androïde, un robot sophistiqué dont la forme humaine tromperait le commun des mortels.

Ensuite, le bar où elles m’ont donné rendez-vous n’était pas celui où nous irions prendre un verre. J’avais étudié l’endroit pour rien. La destination était un autre bar qui m’était totalement inconnu.

J’aurais dû refuser l’invitation. Ce que je croyais être une preuve de courage s’avérait n’être que de la témérité, voire de la stupidité. Je me dirigeais tout droit dans la gueule du loup. Et impossible de fuir. Un androïde m’avait comme cible. Je ne pourrais jamais échapper à son death ray, ce rayon de la mort qui me désintègrerait en une fraction de seconde. J’étais totalement à la merci des deux agentes.

Quand je suis entré dans le bar, j’ai craint ne plus jamais en ressortir. J’entrais dans le pire de mes cauchemars, un délire onirique tellement réel qu’il semble fracturer la réalité. Cette fois, il n’y aurait pas de réveil-matin pour m’en libérer. J’aurais voulu prier pour qu’on vienne me libérer, mais, dans leur repère, aucun saint ne viendrait à mon secours. Adieu.

J’avais à peine fait deux pas à l’intérieur qu’une créature mi-humaine mi-terrienne me confisqua mon manteau. Une couche protectrice de moins. À travers de la forte musique, j’entendais des exclamations et des cris. Un frisson me grelota la nuque. Tous ces pauvres gens que j’entendais souffrir, qui appelaient à l’aide pour qu’on abrège leurs tortures. Je ne pouvais rien faire pour eux. Death ray, le robot, montait la garde. J’étais à un faux mouvement de devenir poussière.

— Qu’est-ce que tu bois? me demanda-t-il

Sa voix était une imitation parfaite de la voix humaine.

— Rien, répondis-je.

— Allez… Je te l’offre!

C’était prévisible qu’il me l’offre! Une boisson droguée! Cependant, le regard électronique ne me donna pas le choix d’accepter. Je préférais mourir plus tard.

Ce soir, ils tentaient vraiment le tout pour le tout. En plus de la drogue qui devait se trouver dans mon cocktail de boisson gazeuse et de jus de fruits, ils avaient mis des pailles! Elles avaient été placées sur le côté du verre exactement au bon endroit pour me crever un oeil quand j’allais prendre une gorgée! Je les ai enlevées assez vite! Pas question de mourir borgne!

Quelques minutes passèrent. Rien. Aucune attaque. La drogue empoisonnée ne faisait pas encore effet. Les deux agentes tentaient de me faire la conversation, mais je ne répondais pas. Je n’avais rien d’intéressant à leur dire. L’androïde, à cause d’un vice de programmation ou dans le but d’une diversion, me parlait sans cesse. Bizarrement, il ne niait aucunement ses origines robotique. Il ne cachait pas ses mouvements mécaniques saccadés et s’adressait à moi comme « les gens de votre peuple ». Cela m’inquiétait de voir tant de confiance de la part d’un des leurs.

Après quelques minutes de plus, durant lesquelles j’observais à défaut de fuir, une information importante m’est apparue. Chaque fois que j’ai rencontré une de leurs jolies agentes, elle était seule.

C’est parce qu’elles ne travaillent pas en équipe.

La plus petite des deux était en période d’entrainement. Je comprenais maintenant pourquoi elle était moins offensive. Et plus elles ont de pouvoirs, plus elles sont grandes. J’avais devant moi une agente très grande et, donc, très puissante, aux ressources insoupçonnées, avec des capacités d’ensorceleuse phénoménales. D’ailleurs, ses yeux perçants cherchaient ardemment à m’hypnotiser. Je résistais, mais à peine.

Death Ray déposa un autre verre devant moi. Une nouvelle dose de boisson droguée. J’ai une forme physique incroyable, ce qui fait en sorte qu’ils doivent insister pour m’empoisonner. Il était rendu très tard et je me tenais toujours debout. Elle décida alors de changer de stratégie et se leva. Elle et son apprentie m’invitèrent à danser.

Quelle idée ingénieuse de m’épuiser physiquement! Je dois avouer que j’avais une adversaire expérimentée. Ils m’avaient envoyé l’élite de leur armée. Je me sentais presque honoré de savoir que, quand j’allais succomber, ce serait entre ses mains.

Pas si vite! Je n’avais pas encore dit mon dernier mot. Une possibilité de fuite s’ouvrait à moi. J’avais bu deux verres, et il était donc logique d’avoir à soulager ma vessie. Excellent plan!

Les deux agentes ondulaient sur la piste de danse. Une chorégraphie de prédateurs dont les mouvements sensuels ne servent qu’à envouter leur proie. Fluidité, grâce, passion… douceur… volupté… regards… caresses… lèvres… courbes…

Urine! Je devais me concentrer sur mon plan! U-ri-ne. Je me suis donc excusé et dirigé vers les toilettes.

Un pas et demi plus tard, robotron-rayon-de-la-mort se dressait devant moi. Oups. Je n’avais pas vraiment envie, mais, à ce moment précis, j’ai failli mouiller mon pantalon. Plan échoué. Re-adieu.

Je me suis assis sur un tabouret, la tête baissée en signe de soumission. Elle cessa de danser et s’avança vers moi, l’apprentie immédiatement derrière. L’androïde restait debout près de moi. La fin arrivait.

— Je dois partir, annonça Death Ray.

Un portier tout en muscle se tenait derrière lui, les bras croisés, la mine sérieuse.

— Il y a eu un malentendu et je dois quitter le bar, expliqua-t-il.

Le portier venait à ma rescousse! Les portiers viennent toujours à ma rescousse! Il escorta le robot hors de ma vue, hors du bar, hors de danger. Juste à temps! Pas de désintégration pour moi ce soir! Ou plutôt cette nuit… Il était tellement tard que l’heure de la fermeture du bar arriva! J’allais pouvoir sortir sain et sauf!

Elle n’avait pas l’air très heureuse de cette situation. La petite non plus. Moi, je me retenais pour rire. Quand nous sommes sortis, j’ai inspiré une grande bouffée d’air de victoire.

— Death Ray, où es-tu? criaient-elles.

Et, pendant qu’elles partaient à la recherche du robot disparu, je m’enfuyais dans la nuit…

Je demeure toutefois un peu inquiet à savoir si ces boissons douteuses ne me causeront pas d’ulcères explosifs qui finiront par m’achever. C’est à suivre. Pour l’instant, il n’y a qu’une chose qui compte.

Elle ne m’a pas eu!