Papillons de nuit

Ils m’ont injecté une substance chimique mutagène. Mon ADN a été modifié à mon insu et je suis en train de me transformer en hybride insectoïde. Les effets de ce bouleversement génétique se répercutent sur tous mes organes. Mon estomac glougloute bruyamment, mon coeur bat plus fort, ma pression sanguine fluctue, mes narines captent des odeurs inhabituelles, et les muscles de mon visage se contractent sans raison, me donnant l’air de sourire.

Je la vois dans la foule. Il pourrait y avoir des milliers de personnes, mais je ne vois qu’elle. Son regard brillant croise le mien et, à cet instant, tout autour se désintègre, s’envole en poussière, disparait. Il n’y a plus qu’elle. Son visage radieux se dresse tel un phare pour me guider dans une obscurité inconnue. J’avance vers elle, vers cette lumière douce…

Comme un stupide insecte qui ira s’électrocuter sur une lampe anti-moustiques.

Ma main se pose sur sa hanche, mon bras lui encercle la taille et je la presse contre moi. Mes lèvres trouvent les siennes. Frôlements de langues. Embuche sucrée.

C’est à ce moment que mes ailes poussent. Je n’ai maintenant plus besoin de marcher. Mon corps, devenu si léger, papillonne dans les nuages. Je la laisse me porter sur ses courants d’air chauds, je voyage sur sa douce bise au gré de ses désirs.

Tout ça pour me perdre naïvement à l’autre bout du monde, loin de tout.

Sa chevelure est pollen. Sa peau est pétale. Elle est une fleur sur laquelle je me pose pour butiner. Mes mains, mes six mains d’insecte, sont partout sur elle pour la cueillir. Je l’enlace, la cajole, la caresse. Encore. Je la serre dans mes bras, la protège comme un précieux bouquet. Je ne veux plus la lâcher.

Je ne peux plus la lâcher.

Son corps est un papier tue-mouche. Je suis pris au piège. Impossible de m’en séparer. Mon corps englué est fusionné à elle. Collé, prisonnier.

Je lutte. Pendant des minutes. Pendant des heures. Sa tulipe me dévore, ses marguerites me lacèrent. Ses vignes m’emmêlent, m’entourent, m’encerclent.

Et se resserrent, comme un noeud coulant qui m’étrangle et m’étouffe.

Je n’ai plus d’air. Tout ce que je respire, c’est son parfum. Des spasmes horribles contractent mes muscles. La fin approche. Le bouton de rose est sur le point d’éclore. Et, pendant que je me débats avec ce qui me reste d’énergie, mes ailes cessent de battre. Un cocon duveteux m’enveloppe lentement. Le monde se referme sur moi.

La métamorphose s’effectue en sens inverse. J’en ressortirai chenille molle, petite bestiole sans défense. C’est à ce moment qu’elle frappera. Je serai écrasé d’un seul coup, réduit en une flaque de bouillie informe. J’aurai échoué.

Une alarme retentit soudainement, brisant le silence matinal. Il s’agit du signal d’une nouvelle mission. Elle doit partir et n’aura donc pas eu le temps de venir à bout de moi. J’ai réussi à tenir suffisamment longtemps pour éviter le désastre. Toutes mes années d’entrainement me sauvent encore. Elle relâche son emprise doucement, d’un air déçu. Je suis libre.

Par terre, je trouve mes vêtements, mon ancienne peau d’avant qui s’éparpille comme si j’avais explosé au moment de muer. Je me rhabille de moi-même, en vitesse. Avant de m’enfuir, je jette un dernier coup d’oeil vers elle. Le souvenir que j’en garderai sera son regard fané, sa corole de cheveux hirsutes et son sourire flétri. Une combattante vaincue.

Mon corps, purgé de son nectar maléfique, retrouve enfin son identité propre. Je suis moi, à nouveau. C’est confortable et rassurant.

Et tellement mieux que n’importe quel papillon.

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10 commentaires sur “Papillons de nuit

  1. Tu as flanché!

    Ils ont essayé de te capturer avec des filets, des cages, des poches de coton… et tu as résisté. Ne me dis pas qu’ils t’ont eu avec le truc du cocon !?

    Il faut vraiment que je te fasse un «briefing» sur leurs nouvelles méthodes «biochimiques naturelles». Rendez-vous ce soir à la Quincaillerie. Je vais porter un chandail rayé pour tenter de les berner (habituellement je porte des jupes à pois).

  2. @Celui qui blogue: Excellent travail hier soir. Nous les avons déjoués. La prochaine fois, vous pourrez remettre votre jupe à pois habituelle.

    @Le célib: Je me suis entrainé à les reconnaitre, savoir comment ils pensent, comment ils fonctionnent, leurs forces, leurs faiblesses. Ce n’est pas la première fois que je luttais contre une de leur agente. En plus d’être bien entrainé, il faut aussi une bonne dose d’expérience. C’est la meilleure façon de sortir vivant d’une confrontation avec quelqu’un qui veut notre peau.

  3. Quel leurre! Ils sont diaboliquement brillants. Vous vous trompez, ils vous ont eu exactement de la manière qu’ils le souhaitaient. Bien sûr vous n’avez plus l’apparence physique du papillon, mais vous en avez adopté le mode de vie. Vous papillonnez de fleur en fleurs. Vous êtes fragilisé. Si vous adoptez la vie diurne, vous ne vivrez qu’une saison et si vous préférez la nuit, la lumière vous magnétisera jusqu’à vous brûler vif.

    Ils m’ont eu de la même manière. Je n’ai toujours pas trouvé de cure et puisque l’horloge tourne, mes jours sont maintenant comptés…

  4. Jamais? Quelle arrogance! L’histoire de l’arroseur arrosé ou du trompeur trompé, ça s’est déjà vu… Restez prudent! 😉

  5. Tu as eu beaucoup plus de chance que moi Max…

    En tapotant de la langue sur mon cellulaire, elle s’est finalement fourchue et est restée collée, elle aussi, sur le tue-mouches d’où je te parlais…

    Je n’avais plus d’espoir mais au moment où sa glotte aspirante s’approchait dangereusement de mon corps, je me suis mise à remuer frénétiquement la langue jusqu’à la chatouiller, la faisant trembler si fort qu’à son contact j’ai été projeté très loin de ce piège gluant…
    Je vous raconte ça juste au cas ou vous ayez moins de chance la prochaine fois…

  6. @V: C’est un bon conseil. Je resterai prudent.

    @Celui qui blogue: Tant que vous n’ajoutez pas d’eau sur l’huile qui a sur le feu…

    @Mephisto: Ça m’inquiètes de savoir ce que vous trouvez intéressant. Mon moment de faiblesse ou mon moment de victoire?

    @magenta: La langue comme arme défensive? Bonne idée. Je devrais m’en servir plus souvent.

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