Malsain violentin

— Tu as envie d’aller souper au resto?

Quand j’ai posé cette question, je n’avais pas encore compris ce qui se passait. Nous venions de passer plus d’une heure à discuter dans un café. J’étais dans un état second où je ne réfléchissais pas comme j’ai l’habitude de si bien le faire. J’étais inconscient au point de croire que ce chocolat chaud renversé sur ma cuisse n’était qu’un incident, au lieu d’une flagrante tentative de m’émasculer en m’ébouillantant le système reproducteur.

Évidemment, ils savaient quoi faire pour me faire perdre la tête. Ils me l’avaient envoyée.

Elle.

Douce, souriante, attentive. Des yeux intenses et lumineux impossibles à éviter, une silhouette à faire rougir, une peau à l’allure de velours. Un esprit cultivé, un vocabulaire raffiné. Jolie à croquer, comme une grosse pomme à la mode. Une magnifique fleur épanouie, à côté de qui je me sens comme une simple plante verte. Une personnalité chocolatée, avec un coeur en caramel. Tout à fait mon genre.

Le temps que je venais de passer au café n’était qu’un prélude, des minutes nécessaires pour me ramollir l’esprit. Pendant que je l’écoutais, la contemplais et la savourais, elle avait profité de ma faiblesse et avait habilement dirigé la conversation. Mon invitation à souper était le résultat de ses manigances.

Sans le savoir, je venais de me tendre une embuscade.

Au resto, nous étions les seuls clients. Je n’ai même pas passé proche de voir combien cette situation était louche et anormale. Les plats exotiques contenaient des épices que je ne connaissais pas, et qui auraient pu être toutes sortes de poisons. Quand je suis entré, on m’avait même débarrassé de mon manteau, et le fait que je laisse ainsi une partie de ma protection à un inconnu ne m’avait même pas mis la puce à l’oreille.

J’étais obnubilé par sa présence délectable.

Elle était de miel. La reine des abeilles, pour qui j’aurais tout fait pour devenir son roi. Son roi Arthur et elle, l’architecte de mon château de bonheur. Je me serais transformé en chevalier galant pour défendre cette ravissante princesse. Celle qui, même du haut de sa tour, aurait rendu n’importe quel homme infidèle.

Tout à coup, il était déjà tard. Je n’avais pas vu les minutes, ni les heures, passer. C’était comme si les années n’avaient jamais existé auparavant. Le temps commençait avec elle.

En fait, ils avaient installé une bulle chronostatique autour du restaurant, ralentissant le temps suffisamment pour laisser les drogues, toxines, venins et poisons se répandre dans mon corps.

La tactique fut tellement efficace que je me suis offert de la raccompagner chez elle. Je marchais sur le trottoir comme un zombie téléguidé, un esclave soumis qui allait jusqu’à lui ouvrir les portes.

— Tu veux monter boire quelque chose? me demanda-t-elle avec le plus exquis des sourires enjôleurs, une fois en face de chez elle.

J’ai avalé de travers. Même dans ma condition complètement abrutie, je pouvais encore deviner certains messages camouflés. Je ne m’attendais cependant pas qu’elle soit aussi rapide et me propose déjà de s’occuper de mon membre. Mais, malgré ma surprise, je n’ai pas sourcillé. Les éléments commençaient à prendre leurs places dans mon esprit. Le regard invitant, elle monta sur la première marche de son escalier rouge.

Rouge.

Le déclic se fit à cet instant précis. Tout était rouge. Partout. Toutes les vitrines étaient tapissées de rouges. Le restaurant était décoré de rouge. La serveuse du café portait du rouge. Les motifs des publicités étaient rouges. Le feu de circulation était rouge. Dans mon assiette, les tomates étaient rouges. Et, bien sûr, rouge est la couleur de l’…

Hémoglobine.

Sang. Entrailles. Les miennes….

J’ai regardé les marches qui montaient à son balcon. Une fois rendu en haut, elle m’aurait poussé en bas des escaliers. Elle serait venue me piétiner avec ses élégantes bottes. J’aurais fini écrapouti, plat comme une pizza ou une crêpe. Chez elle, c’était la salle de torture.

Elle m’avait presque eu.

Elle… Encore qu’une espionne. Une bombe à retardement. Un mirage illusoire.

J’ai fait demi-tour. Quand elle a vu que je n’allais pas la suivre, elle s’est mise à rire. Un rire démoniaque. Ce rire signifiait qu’elle reviendrait, que je ne pouvais pas m’en échapper éternellement. D’ailleurs, je sais que je ne pourrais jamais m’en débarrasser, comme une maladie chronique. Mais, pour le moment, cette mademoiselle ne pouvait que rire jaune.

Je l’avais encore vaincue.

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2 commentaires sur “Malsain violentin

  1. Ah l’illusion de l’amour… N’importe qui ferait n’importe quoi pour l’atteindre, ne serait-ce que pour de courts instants…

    Oufff, c’était une excellente stratégie… Excellente!

    Soyez vigilant!

  2. Laisse-la rire jaune, c’est tout ce qu’elle mérite!Mais de toute façon, j’ai appris qu’elle était disparue depuis un certain temps…
    Mais fais tout de même attention, elle pourrait être du genre à se réincarner en un légume quelconque et surgir là où tu ne t’y en attendais pas. 😉

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