Blogueurs distillés

Sous le prétexte d’une rencontre de blogueurs, j’ai été invité à une soirée à la Distillerie. J’ai immédiatement compris qu’il s’agissait d’un stratagème de grande envergure, élaboré pour me capturer. J’y suis tout même allé, pour prouver que je n’avais pas peur d’eux. Pour montrer qu’ils ne pouvaient rien contre moi. Je me sentais en forme, prêt. Je savais que je sortirais vainqueur de ces confrontations.

Quelle soirée! Ouf! Ils étaient là. Elle était là. Il y en avait tellement! Sans doute quarante-deux. J’ai été mis à rude épreuve. Ce serait trop long d’énumérer toutes les attaques, manigances, ruses et tactiques qu’ils ont employées. Il fallait être là pour suivre tout ce qui passait. Il fallait surtout être vif d’esprit et de corps, comme moi, pour survivre à cette soirée.

Étrangement, je peux dire que je me suis bien amusé malgré tout. Bien sûr, je suis demeuré assez silencieux et un peu en retrait, mais c’est que j’étais sur mes gardes. Les conversations de faux blogueurs me faisaient bien rire, et ce visage sérieux que j’ai arboré toute la soirée n’était que le résultat d’un état de concentration profonde. Je ne devais surtout pas me laisser déconcentrer par toutes les jolies demoiselles qu’ils avaient envoyées.

Voici, en rafale, ce à quoi j’ai survécu:
– Des sombréros neptuniens pour siphonner des cerveaux
– Du jus de sirène broyée
– Une mutante à la langue bleue
– Une abeille mécanique au dard acéré
– Des agrumes empoisonnés sur mon verre, que la serveuse avait volontairement mis loin de la lumière pour cacher leur couleur douteuse
– Me faire écraser, compacter, broyer, par eux alors que j’étais assis sur la banquette
– Des attaques incessantes pour me casser les tibias en me donnant des coups de pieds sous la table
– De petits poisons croustillants
– Une agression sur mes oreilles, sans doute pour me rendre sourd
– Des gougnafiers et des catoles
– Le tir d’un crayon-canon et les lames de son calepin
– Un décolleté hypnotique
– Des incantations surnaturelles pour me transformer en pot Masson
– Des manteaux carnivores qui ont essayé d’avaler mon super parapluie
– Une tentative de meurtre par accident de voiture, en m’envoyant dans la rue alors que le feu était rouge pour moi
– Une soupe aux pois avec du sirop d’érable, mais ce n’était pas des pois. Ni du sirop d’érable. Et il n’y avait pas de lard
– Une tentative de me crever les yeux avec des baguettes chinoises, ou de me mordre la cuisse
– Une pièce de monnaie explosive, qu’on m’a lancée sans avertissement
– Une capture ratée, alors qu’on m’a enfermé dans un taxi. Je suis parvenu à en descendre à mi-trajet.

J’ai aussi remarqué qu’ils commencent à me craindre un peu plus. L’un d’eux est venu avec du renfort, une coéquipière qui n’a même pas pris la peine de prétendre qu’elle était blogueuse. Mais deux personnes, ça ne suffit pas pour m’encercler. Mon succès a même un impact sur leur organisme biomécanique. Difficile à croire, mais il y en avait une qui était allergique à mon agilité de félin!

Ma survie n’est pas le seul élément positif de la soirée. Il n’y avait pas qu’eux à la Distillerie, et je me suis fait des alliés. Parfois, certaines personnes croient que je raconte des bêtises. Mais pas celle-là. Elle m’a prêté son bracelet magique et, en échange, j’ai sauvé sa Linda. Je suis aussi venu en aide à une pauvre victime, qui semblait avoir la fragilité d’un ange ou d’un rêve, en l’invitant à se réfugier près de moi, sur un tabouret. À la fin de la soirée, alors que tout semblait perdu pour eux, un de leurs agents en furie s’est attaqué à moi. J’ai réussi à m’en sortir grâce à l’aide d’un portier.

J’ai certainement oublié plusieurs évènements, et je les mets au défi de me les rappeler en laissant des commentaires ici! Ou encore… Je les défie de tenter de m’ajouter parmi leurs amis sur le site de réseau social le plus populaire!

J’ai encore gagné une bataille, mais pas la guerre. Ce n’est pas terminé. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux ont dit qu’ils viendraient me voir, alors que je serai à un mini salon du livre pour petits éditeurs dans quelques jours… Je les attends!

Solde qui peut

— Quand vous achetez deux articles, le troisième est gratuit.

J’ai à peine mis le pied dans la boutique que la vendeuse me crie déjà ses soldes de sa voix nasillarde. J’aime bien me faire offrir des produits gratuits, mais je crois que l’accueil aurait été plus poli si elle m’avait d’abord dit bonjour.

Je me dirige vers des jeans empilés sur une table. J’ai toujours une préférence pour les vêtements fabriqués d’un tissu solide. Puisque ma lutte contre eux m’amène souvent à devoir bouger rapidement, je dois aussi m’habiller de façon à ne pas réduire ma vitesse et ma mobilité. Les jeans m’offrent à la fois protection et souplesse.

J’ai l’embarras du choix. Plutôt bleu, plutôt noir; plus foncé, plus pâle; ample, serré; légèrement rayé, relativement uni…

— Vous cherchez une taille en particulier?

Une autre vendeuse surgit derrière moi. En fait, elle était déjà là, mais je ne l’avais pas vue à cause de sa petite taille. C’est une naine ou une pygmée. Ou une enfant?

Oh non. Pas une enfant! Une jeune femme bien mature. De mon point de vue en plongée, j’ai un angle très favorable pour ne rien rater du généreux décolleté plongeant. Ce que cette petite demoiselle manque en hauteur, elle le gagne en… profondeur.

Je lui demande donc son aide pour choisir quelques vêtements, me permettant ainsi de profiter du paysage durant quelques secondes supplémentaires. Deux jeans plutôt bleus, trois chemises plutôt carreautées. Je ne suis pas certain des couleurs et motifs puisque, en ce moment, j’ai le regard un peu diverti. Si j’avais été plus petit, beaucoup plus petit, j’en aurais certainement eu moins à voir. C’est difficile de ne pas les remarquer.

— Vous voulez les essayer? Il y a une cabine juste là.

Je suis soudainement très gêné et je sens une onde de chaleur monter en moi pour me faire rougir. Ayant momentanément oublié que je magasinais dans une boutique de vêtement, le sens que prennent ces paroles est celui qu’on entendrait dans un bar de danseuses nues. Or, ce n’est vraiment pas le genre d’endroit où je vais. J’ai quand même plus de classe que cela. Je dois à tout prix dégager mon regard de ce piège mammaire.

La vendeuse se dirige vers l’arrière du magasin et je la suis bêtement. Je regarde le plancher. Décolleté. Je regarde à droite. Craque. Je regarde le plafond. Mamelon. Je regarde vers la vitrine. Poitrine.

Et, tout à coup, une porte se referme et je suis dans une cabine d’essayage. Seul.

Au moins, j’ai maintenant le champ de vision libéré de ces dunes charnues. Je peux tourner mon attention vers ce que je suis venu faire dans cette boutique. M’acheter des vêtements.

Tout d’abord, les jeans. Je retire mes chaussures et détache ma ceinture en même temps. Ma grande capacité à exécuter plusieurs tâches n’est malheureusement jamais utilisée à son potentiel maximal, par manque de mains. De toute façon, la cabine étroite me restreint un peu dans mes mouvements. J’y suis un peu coincé.

Comme dans une cellule. Ou un cercueil.

Zut! Je me suis encore laissé déconcentrer par une demoiselle. Et me voilà soudainement prisonnier, une de leurs futures victimes. Je dois perdre de ma vivacité d’esprit. Je commence peut-être à être fatigué. Non. Ça me surprendrait. Ce sont eux qui sont de plus en plus forts. Ils envoient des agentes de plus en plus efficaces. Si ça continue, les prochaines seront des Miss Bikini, des vedettes hollywoodiennes ou des top-modèles. Je me dois d’être plus prudent à l’avenir.

Pour l’instant, je dois toutefois trouver comment leur échapper avant qu’il ne soit trop tard.

Je regarde à l’extérieur de la cabine par la petite fente entre la porte et son cadre. La vendeuse est là, à quelques pas seulement, en train de faire semblant de plier des chandails. Elle reste tout près pour me surveiller, ou pour m’empêcher de fuir. Un pistolet paralysant est sans doute camouflé sous une pile de vêtements en solde. Je dois l’éloigner.

— Mademoiselle, auriez-vous cette chemise dans une taille plus petite?

Je n’ai pas besoin d’une taille plus petite. Je n’ai même pas essayé la chemise. Même si ma demande a peu de sens — ceux qui me connaissent bien savent que mes épaules larges m’obligent à porter habituellement une taille plus grande — la vendeuse ne pose pas de question et s’éloigne de la cabine. De plus, elle est maintenant de dos, ce qui place ses généreuses rondeurs hors de ma vue.

J’ai maintenant la voie libre pour m’échapper de la cabine d’essayage. Je renfile mes chaussures sans même les attacher et sors aussitôt.

Même si la boutique est assez petite, j’ai plusieurs pas à faire avant de pouvoir la quitter. De plus, plusieurs obstacles dangereux se dressent devant moi. Je ne les avais pas vus à mon arrivée, mais ils m’apparaissent tous clairement à présent. Cette paire de subterfuge pour me déjouer n’aura servi que quelques instants. J’ai encore l’oeil vif pour détecter les pièges.

Je dois d’abord contourner un support à vêtements circulaire, au centre duquel se cachent certainement leurs renforts. Si je m’en approche trop, un bras tentaculesque surgirait d’entre deux pantalons pour agripper ma jambe et me trainerait dans cette grotte de tissu.

Il y a aussi l’autre vendeuse, dangereusement armée. La perche qu’elle manie, servant habituellement à décrocher des articles suspendus trop haut, est en réalité un javelot ultrasonique. Si elle peut prendre position et avoir un angle de tir dans ma direction, c’est terminé. Pour cette raison, je dois toujours m’assurer de bien garder les colonnes entre elle et moi.

Et que dire des tuiles multicolores du plancher, agencées pour rappeler le logo de la boutique. Cette astuce sert en réalité à intercaler des tuiles rouges explosives et des jaunes électrifiées. Avec mes lacets qui trainent, c’est doublement risqué.

Finalement, les deux mannequins à l’entrée. Deux androïdes tueurs. Les pistons gigatroniques dissimulés dans leurs membres renferment une puissance capable de broyer ma colonne vertébrale et ma cage thoracique d’une seule main. Dans leurs bouches se cachent des broyeurs à micro-lames qui feraient disparaitre en une fine poussière toutes traces de mon passage à cette boutique. Ces soldats-robots ont toutefois un grave désavantage. Ils ont été montés sur des présentoirs et sont donc dépourvus de jambes qui leur auraient permis de pourchasser leur proie.

Je traverse la boutique en restant loin des supports circulaires, me protégeant derrière les colonnes, enjambant habilement les tuiles rouges et jaunes, et laissant une bonne distance entre moi et les mannequins.

— Monsieur, vous ne prendrez rien finalement?

C’est la vendeuse à la voix nasillarde qui m’interpelle. Mais je suis immunisé contre les hautes fréquences hypnotiques camouflées dans ses paroles.

L’autre vendeuse me regarde, sans rien dire. Elle pointe sa poitrine surdimensionnée dans ma direction, sans doute deux canons à désintégration. Sa petite taille joue cependant contre elle. Un comptoir vient bloquer sa ligne de tir.

Je sors de la boutique.

Sain et sauf, comme toujours.

Sans perdre un instant, je fuis dans le centre commercial. Plus loin, j’aperçois une autre boutique. Il n’y a pas de soldes, mais les employées semblent bien charmantes. J’ai justement besoin de m’acheter des vêtements…

Moufette de soirée

–>lien vers Répulsif Moufette

Ils ne peuvent pas entrer chez moi, je l’ai toujours su. J’y suis à l’abri. Je suis vulnérable que lorsque je mets le nez dehors. Quand je ne sors pas, je n’ai aucune raison de m’inquiéter. Du moins, c’est ce que je pensais jusqu’à aujourd’hui.

La soirée s’annonçait calme et relaxe. Une petite soirée de repos bienvenue après une journée de travail difficile mais productive. J’étais dans un état à la fois paisible et fier puisque cela faisait même plus de deux jours qu’ils n’avaient rien tenté sur moi. Je savais qu’ils ne m’avaient pas oublié, mais je commençais à penser qu’ils s’étaient peut-être lassés de toujours connaitre un échec lorsqu’ils m’affrontaient. J’avais presque envie de célébrer.

J’étais confortablement enfoncé dans un moelleux coussin de mon divan, en train de déguster les quelques dernières bouchées d’un dessert sucré, quand une odeur étrange capta l’attention de mes narines. Trop concentré à mâcher mon succulent bonheur, j’ai décidé de l’ignorer.

L’odeur ne sembla pas heureuse de ne pas être le centre d’attention et se manifesta avec plus de vigueur. Et gâcha le gout de mon dessert.

Qu’est-ce qui pouvait sentir si mauvais? De vieux restes de nourriture dans la poubelle? Impossible, j’avais sorti le sac la veille. Un aliment périmé dans mon réfrigérateur dont la croute moussue avait décidé d’affirmer sa présence? Peu de chance. Une fuite de gaz dans le voisinage? Mes fenêtres étaient toutes fermées. Quoi alors?

Je me suis levé, contre mon gré, et ai commencé à renifler pour trouver la source de ce désagrément. Les narines grandes ouvertes, je scrutais l’odeur ambiante. C’était de pire en pire.

Ça sentait la moufette. Pire que des vidanges pourries, que le cadavre d’un fromage fort oublié au soleil ou que le fond d’un sac de sport dont l’équipement détrempé avait eu une saison pour mariner.

Et ça sentait chez moi.

Après m’être enterré le nez sous mon chandail, j’ai vérifié que toutes mes fenêtres étaient bien fermées. L’odeur continuait de s’infiltrer. Et la porte aussi était bien fermée.

Je ne comprenais pas. D’abord, je ne trouvais pas par où ces relents malodorants entraient chez moi. L’endroit où j’habite est étanche au froid l’hiver, comment ne pourrait-il pas être aussi étanche aux odeurs? Et une odeur de moufette? J’habite en ville. Je suis entouré de béton, de rues, de voitures, d’humains… Ce n’est pas un endroit pour les bêtes sauvages!

Il n’y avait, bien sûr, qu’une seule explication.

Ils voulaient m’obliger à sortir de chez moi.

Même si c’est moi le plus futé, ils font régulièrement preuve de créativité et de débrouillardise pour arriver à leurs fins. Je trouve cela flatteur d’une certaine façon. Ils mettent de l’avant leurs meilleures ressources et développent de nouvelles techniques toujours plus efficaces que les précédentes. Tout cela pour moi!

J’ai trouvé le point d’entrée de leur répulsif. L’odeur entre chez moi par la hotte au-dessus de la cuisinière! Ils sont tout de même assez ingénieux. Ils n’ont qu’à se brancher sur la sortie du conduit et injecter le gaz sous pression. Encore une chance qu’ils ne peuvent pas entrer chez moi, sinon j’aurais sans doute eu droit à un gaz endormant, paralysant, ou même fatal. Mais je ne leur suis d’aucunes utilités s’ils ne peuvent pas me capturer et m’amener avec eux je ne sais trop où.

L’odeur était maintenant assez intense pour me donner un mal de tête et m’obliger à sortir. Il n’était toutefois pas question de mettre les pieds dehors. De toute façon, l’idée d’aller dehors les confronter ne m’avait même pas traversé l’esprit. J’avais, comme d’habitude, une excellente idée.

J’ai mis la hotte en marche. En appuyant seulement sur un simple bouton, j’étais en train de leur renvoyer ce qu’ils avaient pompé chez moi. Je n’avais plus qu’à attendre quelques instants pour en être complètement débarrassé. Et je me doutais bien que ce gaz agisse aussi comme un répulsif contre eux.

Quand j’ai pu sortir le nez de sous mon chandail et respirer normalement, au bout d’environ dix minutes, j’ai jeté un coup d’oeil à l’extérieur. Il n’y avait évidemment pas de moufette. Et ils n’étaient pas là. J’avais encore réussi à retourner leur propre plan contre eux!

Je venais de remporter une autre petite bataille, mais, le plus génial, c’était qu’il me restait encore quelques bouchées de mon petit dessert sucré. Quelle belle soirée!

Comptabilité connectée

Je suis spécial. Spécial dans le sens de différent et privilégié. C’est pour cela qu’ils me veulent. Il y a en moi une force inexplicable, je perçois des choses que personne ne voit, je possède des aptitudes que je n’arrive même pas à expliquer. Je fais bien plus que savoir que je suis comme ça. Je le sens.

En fait, je suspecte qu’il y ait quelque chose de caché en moi dont je n’ai pas conscience. Peut-être suis-je un de leurs prototypes d’androïde ayant acquis une conscience propre. Je suis le résultat d’une expérience génétique pour créer des super-humains. J’ai été choisi par le destin pour être celui qui les vaincra. Quelle que soit la raison, ils sont au courant et me poursuivront jusqu’à ce qu’ils réussissent à me capturer ou m’éliminer.

Parfois, je me dis que tout cela n’est peut-être que le fruit de mon imagination. Je suis une personne rationnelle, réfléchie, avec un bon esprit d’analyse. C’est pour cela que j’ai besoin de bien plus qu’une impression pour affirmer un fait. J’ai besoin de preuves.

Je suis spécial parce qu’une connexion flagrante nous unit. La signification de tous ces signes m’est encore inconnue, mais je capte ces signaux. J’ignore encore s’il s’agit d’une façon de me traquer, ou si j’arrive plutôt à voir au-delà de toutes leurs supercheries. Mais je remarque ce code, ce symbole omniprésent. Ils sont partout, et ce signe aussi.

Quarante-deux.

J’ai d’abord cru à de simples coïncidences, comme n’importe quel esprit logique aurait déduit. Ces coïncidences se sont toutefois répétées avec une fréquence dépassant les plus folles probabilités statistiques.

Presque chaque fois que je regarde l’heure, les minutes indiquent quarante-deux. Je me réveille un matin et il est neuf heures quarante-deux. L’automobile devant a une plaque d’immatriculation avec un quarante-deux. Quarante-deuxième étage. Chambre quarante-deux. Le volume de la radio dans la voiture est à quarante-deux. Je prends l’autobus quarante-deux. Je passe sur la quarante-deuxième avenue. Je tombe par hasard sur un bulletin météo d’une station de télévision américaine et il fait quarante-deux degrés Fahrenheit. J’achète un paquet de bonbons, et il en contient quarante-deux. Mon équipe sportive favorite remporte la partie avec un pointage de quarante-deux. Ce produit pèse quarante-deux grammes. Selon un auteur de science-fiction, la réponse à la grande question est quarante-deux. Je compte la monnaie dans mes poches, et j’ai quarante-deux sous. Le produit que je cherche à la quincaillerie est à la rangée quarante-deux. Même la somme des chiffres de son numéro de téléphone donne quarante-deux.

Je suis connecté. J’aimerais maintenant trouver pourquoi. En chiffre romain, quarante-deux devient XLII. Serait-ce le nom de leur dirigeant? Un mot de passe secret? Leur planète? En langage 1337, 42 correspond à AZ. Serait-ce alors le symbole d’un important cycle dont je fais partie? L’alpha et l’oméga? Je cherche encore. J’attends aussi la personne qui pourra m’expliquer la signification de ce nombre, qu’elle soit numérologue ou comptable.

Soyez attentif, et prudent. Si vous commencez à voir ces quarante-deux, c’est qu’ils ne sont pas loin. Ce qui est inquiétant, c’est que même un maitre de l’évasion comme moi ne peut échapper à un nombre. Si vous êtes faible mentalement, il vous rendra fou.

Riches cliquetis

Je dévale les escaliers, et saute même la moitié de la dernière volée. Je me précipite à toute allure vers le quai. L’écho de mes pas sur les tuiles orangées se perd dans la station. Le métro arrive et je déteste rater le métro.

Quand je cours comme ça, j’ai parfois une pensée pour ces pauvres gens à mobilité réduite. J’aimerais pouvoir partager la puissance musculaire de mes jambes avec eux. Leur donner la chance de courir, et d’éviter de rater un métro par quelques secondes…

J’arrive sur le quai au même moment que l’ouverture des portes. Les gens s’écartent poliment pour laisser sortir quelques passagers.

Un vacarme métallique retentit. Un homme, visiblement pressé, vient de renverser le contenu de son sac sur le plancher du wagon. Cet incident est survenu comme il s’apprêtait à descendre du métro, bloquant donc momentanément le passage à ceux qui voulaient y monter. Il se penche rapidement pour ramasser ce qu’il vient de faire tomber, mais cela n’a pour effet que de répandre davantage de petits morceaux dans une avalanche de cliquetis. Un passager impatient l’enjambe presque et va s’assoir sur un siège libre. Les portes sont sur le point de se refermer.

L’homme abandonne alors son dégât, et disparait à la hâte par les escaliers. Je peux maintenant monter à bord et, surtout, remarquer ce qui est tombé de son sac.

Des pièces de monnaie.

Le plancher de cette section du wagon est recouvert de dizaines de pièces de monnaie de toutes les valeurs. Il doit y avoir pour près de dix dollars! Les portes se referment et le métro quitte la station.

Les passagers et moi fixons tous ce riche tapis. Mais personne n’ose ramasser quoi que soit. Nos regards interrogatifs se croisent brièvement, avant de retourner contempler ce mini-trésor imprévu. Les sous restent orphelins.

J’avais compris l’astuce. Tout cet argent est un piège savamment installé par un de leurs agents qui a simulé de les laisser tomber avant de descendre du wagon. Une personne normale n’aurait pas laissé un tel montant derrière. Ces pièces de monnaie éparpillées sont en fait des micro-mines. Leur charge, même aussi petite, ferait exploser les doigts d’un avare qui voudrait s’en emparer, ou attendrait d’être rangée dans une poche avant de faire ses ravages.

Et je ne suis pas le seul à avoir compris. Tous les autres passagers se tiennent loin de ces pièces de monnaie. Nous nous jetons des coups d’oeil furtifs, ces brefs contacts visuels étant comme une forme d’approbation. Sans nous parler, nous savons qu’il faut éviter de se faire prendre au piège. Mais je reconnais leur tactique. Même si nous sommes plusieurs à bord, ces explosifs me sont destinés.

Je dois donc de descendre à la station suivante. Il ne faudrait pas qu’une pièce de vingt-cinq cents décide de rouler jusqu’à moi pour ensuite bondir sur ma jambe et exploser mon genou. Ou une pièce de un dollar qui réussirait à se loger sous la semelle de mon soulier, attendant le moment idéal pour me transformer en unijambiste.

Le métro arrive à la station suivante. J’étais déjà debout, et je descends dès que les portes s’ouvrent. De nouveaux passagers montent à bord, et je vois leurs yeux se poser sur les dangereuses pièces de monnaie. Personne ne semble encore toutefois prêt à s’en emparer.

Le métro quitte la station et je suis seul sur le quai. Je dois attendre le prochain métro, comme si j’avais raté celui-ci à ma station.

Courir n’est finalement pas toujours un avantage.