Je m’engage dans l’escalier mécanique qui mène au quai du métro. Deux hommes se trouvent devant moi, quatre ou cinq marches plus bas. Puisque je déteste rester immobile à attendre, je ne me laisse jamais transporter par un escalier mécanique. Je descends donc jusqu’à eux d’un pas rapide.
Habituellement, on libère le côté gauche pour permettre aux gens de passer. Mais ces hommes occupent toute la largeur, et semblent même ignorer ma présence. Je dois donc rester planté derrière eux, et attendre. Ça m’agace un peu.
Je suis poli. Dans ces situations, qui se produisent malheureusement trop souvent, j’explique aux gens cette loi non écrite du côté gauche. Je le fais de façon respectueuse, avec diplomatie et parfois même avec un brin d’humour. C’est ce que je suis sur le point de faire avec ces deux hommes.
Je suis assez grand, contrairement à celui qui se tient du côté gauche. En plus, il est deux marches plus bas, ce qui fait que j’ai une vue en plongée sur sa tête. Il a les cheveux courts, brun foncé, et couronnés par un cercle de peau bien luisante. C’est comme si la chevelure avait décidé de s’écarter du dessus de son crâne. Un vide circulaire bien dégagé et sans obstacle.
Rien pour bloquer les ondes cérébrales.
Je me suis fait embusquer. Son émetteur télépathique est orienté dans ma direction. C’est pour cela qu’ils me bloquaient le passage. L’homme bouge un peu sa tête, permettant ainsi aux ondes neurotroniques émanant de son cercle lisse de bien s’aligner sur mon cerveau. Ils veulent contrôler mes pensées, faire de moi un esclave catatonique ou remplacer mon esprit par celui d’un des leurs.
Je suis pris derrière eux, et l’escalier mécanique a à peine parcouru la moitié de la distance. Je ressens déjà de légers picotements dans ma tête. Mes oreilles bourdonnent. L’assaut de la calvitie aura raison de moi bien avant que j’arrive en bas.
Ma vision s’embrouille. Est-ce un symptôme de l’effacement de ma capacité à réfléchir? Ou est-ce plutôt des larmes de tristesse parce que je pense à tous mes souvenirs qui se font effacer?
Je me retourne. Peut-être que, si je fais dos au crâne partiellement dénudé, les effets seront ralentis. Ça me semble logique, puisque les ondes psycho-inhibitrices se retrouveront bloquées par mes cheveux, qui sont assez denses. Et en plus, je me coiffe avec du gel, ce qui rend ma chevelure encore plus imperméable au flot mental ravageur.
Les picotements et le bourdonnement s’estompent. J’avais raison. Les cheveux sont la meilleure façon de lutter contre la calvitie. Ma vision redevient claire, et je vois les escaliers. Je suis redevenu capable de penser maintenant. Je sais que, même si le processus psychique est ralenti, mes pensées ne survivront pas d’ici à ce que je sois arrivé en bas.
Je dois remonter immédiatement.
Je grimpe l’escalier à toute vitesse. J’essaie d’aller le plus vite possible pour les distancer. Mes neurones ont toutefois déjà été atteints gravement et je suis victime d’hallucinations. J’ai beau sauter des marches pour aller plus vite, mais on dirait que je fais du sur-place. Pour chaque deux marches que je monte, j’en redescends une. Comme dans un mauvais cauchemar.
Je n’abandonne pas, malgré que je doive faire le double d’efforts. Contre eux, il ne faut jamais abandonner. Cette course ralentie vers le haut me demande beaucoup d’énergie. C’est dans des situations comme celle-ci que je suis content d’être en excellente forme physique. Si jamais mon esprit est affaibli et déjoué, comme en ce moment, je peux toujours compter sur mon corps pour m’en sortir.
J’arrive en haut des escaliers mécaniques. Presque en même temps, eux arrivent en bas. Un étage nous sépare, et je ne suis plus en danger. Par contre, je n’ai plus envie de descendre et aller prendre le métro. Ce sera finalement plus prudent de marcher. Surtout que, dehors, il fait froid.
Et le froid obligera les dangereuses calvities à disparaitre sous des chapeaux et des tuques!