Roulement compresseur

Elle roule en cliquetant.

Elle s’approche de moi quelques secondes avant de rebrousser chemin, dans la même cacophonie de cliquetis métalliques. Cet aller-retour se répète depuis déjà quelques minutes et, même si le trajet n’est pas exactement le même chaque fois, elle s’approche de plus en plus.

Une cannette de boisson énergisante roule sur le plancher du wagon de métro.

C’est une canette téléguidée, et c’est l’un d’eux qui est aux commandes.

Il est bien entrainé. Il arrive à faire correspondre presque parfaitement les mouvements de la canette avec l’accélération et le freinage du métro. Presque parfaitement.

J’ai l’oeil et j’ai rapidement remarqué qu’elle ne se déplaçait pas normalement. Et ce n’est pas très subtil de la faire rouler ainsi vers moi. Avec une approche moins directe, je ne l’aurais probablement même pas remarquée.

Les cliquetis s’approchent encore. Il ne faut plus que quelques aller-retour avant qu’elle puisse se rendre jusqu’à moi. Je suis coincé à l’extrémité de mon wagon. Le dernier wagon. Je suis coincé dans un cul-de-sac roulant.

Ce petit engin est muni d’un rayon miniaturisateur à courte portée. Je serai miniaturisé jusqu’à avoir la taille d’un insecte. Le goulot de la canette sera comme l’énorme gueule d’un animal insectivore qui m’avalera d’un seul coup. Une fois à l’intérieur, des micro-robots s’amuseront à arracher lentement chacun de mes membres, comme le ferait un enfant sadique avec une sauterelle. Je me retrouverai dans une arène pour lutter contre une fourmi championne et la plus grande mouche à fruits guerrière de tous les temps. Je serai leur plus petite victime.

Roulement métallique. Avance. Recule. Avance. Recule.

Je cherche à comprendre pourquoi il ne fait pas rouler la canette jusqu’à moi, sans pause, pour en finir au plus tôt. Pourquoi voudrait-il retarder ma capture?

Ce n’est pas qu’il ne veut pas… Il ne peut pas.

Le condensateur électromagnétique pour la compression moléculaire doit, à lui seul, occuper plus de la moitié du volume de la canette. Cela laisse peu d’espace pour tous les autres appareils de bord, le système de propulsion et sa source d’énergie. Le moteur, très petit, n’est donc pas assez puissant pour faire rouler la canette sur une longue distance. Le va-et-vient est nécessaire pour permettre aux piles de se recharger.

Roule-roule-roule par ici, roule-roule-roule par-là. Arrêt-recharge. Roule-roule-roule.

Quand on comprend le fonctionnement de leur technologie, c’est bien plus facile de les déjouer. Je les connais tellement bien que je peux même deviner la mécanique de machines que je n’ai jamais vues auparavant. Et grâce à mon expérience, je vois maintenant une possibilité. Lorsque la cannette cesse de rouler pour se recharger, le rayon miniaturisateur n’est plus alimenté. C’est le moment pour agir sans risque.

Mais ce moment doit être calculé avec précision. Un mauvais synchronisme aurait comme résultat que je me trouverais minusculisé instantanément.

Roulement. Patience. Cliquetis. Patience. Arrêt.

Je me lève, même si je n’ai nulle part où me sauver. Je suis toujours prisonnier du dernier wagon. Au lieu de me protéger de la canette, je bondis toutefois vers elle. Une grande enjambée sautée qui, avec l’adrénaline, semble durer éternellement. Pendant cette fraction de seconde, où je suis suspendu dans les airs, je crie mentalement ma victoire.

Et crac! J’atterris à pieds joints sur la canette. Elle ne roulera plus! C’est maintenant une galette bien plate!

Toute cette micro-technologie est écrabouillée sous les semelles de mes bottes. Leur idée d’utiliser un appareil aussi petit n’était pas mauvaise, mais leurs ingénieurs n’avaient pas tout prévu. Moi, je prévois tout. Je pense à tout. J’analyse tout.

Et finalement… Qui est-ce qui s’est fait miniaturiser?

Ile déserte

J’essaie de comprendre pourquoi ils sont partout et font autant de victimes. J’ai une petite théorie.

Ils veulent ma ville.

Je les comprends de vouloir la garder pour eux. Elle est tellement géniale. En plus de toutes les merveilles et les gens sympathiques qu’on y retrouve, je vois très bien ce qui peut les intéresser.

Nous avons le plus grand réseau piétonnier souterrain de la planète. Ils peuvent rejoindre plusieurs destinations sans avoir à mettre le nez ou l’antenne dehors. Ils pourraient y réunir toutes leurs installations et le transformer en bunker militaire imprenable.

Un phare se dresse au milieu de la ville, sur le gratte-ciel le plus élevé. Ses quatre faisceaux lumineux balaient la nuit pour leur indiquer la direction de leur centre de l’univers. De plus, vue du ciel, la construction prend la forme d’un «x», pour qu’ils puissent bien la repérer à bord de leurs véhicules volants.

Ils utilisent déjà la montagne en bordure du centre-ville comme piste d’atterrissage pour ces véhicules volants, et le lac au sommet dissimule un réservoir de carburant. Le symbole lumineux qui s’y trouvait a été éteint pour leur permettre de transporter des armes et de la marchandise neptunienne à l’abri des regards pendant la nuit. Et pendant le jour, à certaines périodes de l’année, on peut y croiser des mutants velus ou écailleux en plein rituel satanique.

Leur tentative d’invasion et de prise de contrôle de la ville remonte à très longtemps. On peut très bien voir le squelette de l’énorme créature interdimensionnelle ayant péri lors d’un combat intense, il y a plusieurs années. Un stade sportif occupe maintenant sa cage thoracique. Une équipe sportive locale a même cessé d’y jouer, après qu’ils l’aient menacée de graves représailles parce qu’elle violait un territoire sacré.

Ils veulent ma ville.

Construite sur une ile, il leur sera facile de détruire les ponts une fois qu’ils nous en auront chassés. Ils seront alors libres de faire ce dont ils ont envie.

Il ne faut pas les laisser faire. S’ils réussissent, il n’y aura plus personne dans ma ville.

Et mon ile sera déserte.

Pomme et grenade

En entrant dans l’épicerie, je me retrouve directement en face d’un bac rempli de pommes grenades. Je les trouve très ingénieux d’avoir inventé un fruit hybride comme celui-là. Ils peuvent piéger des gens sans avoir à se déplacer. Dès qu’une pauvre victime déciderait de ranger ses fruits dans son réfrigérateur, BOUM!

Oui, parce que les pommes grenades n’explosent que lorsqu’elles sont placées dans un endroit sombre et froid. C’est pour cela que l’épicier ne les place pas dans la section des produits réfrigérés. Il est au courant du danger. C’est l’un d’eux. Même le personnel de l’épicerie fait partie des leurs. Mangez à vos risques et périls.

Et le jus de pomme grenade? me demanderez-vous.

Il est inoffensif. Il ne leur sert qu’à nous faire découvrir ce fruit exotique pour qu’on en achète par la suite. Il contient néanmoins le même potentiel énergétique, et la seule explosion qu’il cause en est une de saveur dans la bouche. Je le sais, j’en bois parfois.

Cette semaine, les pommes grenades sont en spécial. Est-ce parce qu’ils ont un quota de victimes à respecter et qu’ils sont en retard? S’agit-il plutôt d’une nouvelle offensive plus agressive?

J’en prends trois. Je ne sais pas comment reconnaitre si elles sont bien mûres. Je me rappelle avoir déjà vu quelqu’un en prendre une et la secouer près de son oreille. Il y aurait quelque chose à entendre à l’intérieur… mais je n’oserai jamais tenter une telle chose. Il s’agit de matériel explosif à manipuler avec soin!

Je dépose délicatement mes trois pommes grenades dans le fond de mon panier. Un commis d’épicerie passe devant moi et me sourit. Il croit sans doute que je suis une future victime, mais il se trompe. J’ai un plan. Ces trois fruits dans mon panier sont trois personnes qui n’exploseront pas.

Je pousse mon panier lentement et avec précaution jusqu’au comptoir des viandes. Poitrines de poulet, longe de porc, rôti de palette, foie de veau. Je prends une pomme grenade et la dépose entre deux paquets de cubes de boeuf. J’en prends une autre et la dissimule derrière la viande hachée. Un client me regarde, les sourcils froncés, et je lui fais un clin d’oeil rassurant. Je place la dernière sous un emballage de côtelettes de porc désossées.

Les explosifs sont maintenant aux frais. Mission accomplie. Je m’enfuis aussitôt, sans courir pour ne pas avoir l’air suspect. Il ne reste plus qu’à attendre que l’épicerie ferme et que les lumières soient éteintes.

L’épicier aura toute une surprise!

Fin du début (partie 2 de 2)

(lien vers la première partie)

Le décompte venait de se terminer.

Des cris. Des cris de rage ou d’agonie. Autour de moi, c’était la folie. L’attaque n’était toutefois pas une de celles auxquelles je m’attendais. Il neigeait des confettis. Oh-oh! Le danger se trouvait dans l’air que je respirais!

Respirer me ferait mourir. Mais ne pas respirer serait tout aussi fatal. Je suis un humain, moi.

Pendant que je retenais mon souffle, je cherchais autour de moi. J’aurais voulu crier à l’aide, mais je devais garder l’air dans mes poumons pour survivre encore quelques secondes. Une solution allait inévitablement se présenter à moi, j’en étais convaincu. Même dans les pires moments, je peux rester positif.

Des gens souriaient de joie. D’autres dansaient leur bonheur. Certains s’embrassaient gaiement d’amour. Accolades, rigolades, fête. Comment survivaient-ils?

Ils buvaient du champagne.

Sous l’effet de l’adrénaline, mon cerveau comprit instantanément leur stratégie. Ils me connaissent et savent que je ne bois pas d’alcool. En mettant l’antipoison dans le champagne, ils s’assuraient que je n’en prenne pas. Les confettis empoisonnés m’étaient personnellement dédiés.

Je tenais encore ma coupe de champagne, que je croyais jusqu’à maintenant totalement inutile. L’antipoison.

Pas le choix. J’en ai bu une gorgée. Eurk.

C’était amer. J’avais pourtant essayé de ne pas y gouter. C’était pétillant, comme si ma langue était en ébullition. Un feu liquide descendait dans ma gorge. J’ai craint de m’être trompé dans mon analyse et que j’ingurgitais en ce moment le poison. Je me suis toutefois rappelé les pubs de sirop contre la toux. Ce sirop a mauvais gout, mais il est efficace. Ça devait être la même chose pour un antipoison. Eurk.

J’ai ensuite respiré. Un peu au début, par petits coups. Rien ne se produisit. Une grande inspiration. Pas de suffocation. J’avais réussi à leur échapper une fois de plus… de justesse!

Je n’étais cependant pas au bout de mes peines. Quelques instants plus tard, des bouffons sillonnèrent le bar, sans doute à la recherche de mon cadavre. J’ai dû changer de section du bar, avant qu’ils se rendent compte que j’étais encore debout.

L’autre endroit où je me suis retrouvé n’était pas vraiment plus rassurant. Sous un plafond couvert de ballons multicolores, des douzaines de mutants radioactifs dansaient au rythme d’une musique folle. Ils dégageaient tellement de radioactivité, que leurs sourires phosphorescents brillaient dans le faible éclairage. Même leurs yeux avaient une lueur verdâtre anormale.

Je suis allé ailleurs au plus vite!

Dans le couloir, j’ai remarqué des éclairs lumineux, semblables aux flashs d’appareils-photo, jaillir un peu partout. De pauvres victimes se faisaient vaporiser par des pistolets électricitroniques. Danger, encore.

J’ai effectué de rapides zigzags avant de me réfugier dans la salle des toilettes… mais même là, je n’étais pas en sécurité. Ça brassait dans une cabine. J’entendais des grognements de rage et des gémissements de douleur. Une bête sanguinaire dévorait sa victime. À l’aide.

Sur le mur, une affiche dressait la liste des numéros gagnants des prix de présence. Le mien était là. Mon prix aurait été une nuit dans une chambre d’hôtel luxueuse. Bien essayé. Mais je suis plus futé que de leur laisser la chance de m’enfermer dans une telle cellule pour l’éternité.

Une créature mi-clown mi-Père Noël tenta de m’étrangler avec son foulard de pompons. Une jolie fille m’a souri pour me montrer ses crocs. Une serveuse masquée me demanda si je voulais à boire, pour m’offrir un cocktail de boissons corrosives. La musique essayait de m’obliger à danser jusqu’à ce que je n’aie plus de force. Des flutes-serpentins cherchaient à me crever les yeux… Et j’en passe…

Je n’ai aucune idée comment j’ai finalement réussi à m’extirper de ce bar infernal. L’intensité de la situation me forçait à agir de façon instinctive, sans une fraction de seconde pour réfléchir ou planifier. Mon cerveau n’a pas eu le temps d’enregistrer tout ce qui se passait dans cette fureur, ce chaos confus. Cette soirée était à la limite de ce que je pouvais encaisser… Et cela m’a fait réfléchir.

Commencer une nouvelle année n’aura jamais été aussi éprouvant. Si cela est représentatif des mois à venir, je suis mieux d’être au meilleur de ma forme, autant physique que mentale. Cela pourrait cependant ne pas être suffisant. J’ai donc pris une importante résolution.

Cette année, je cesserai de les affronter seul.

J’ai besoin de votre aide. Je ne peux mener cette guerre en solitaire indéfiniment.

Qui seront mes alliés?

Début de la fin (partie 1 de 2)

Dernière soirée de l’année. Craignant qu’ils tentent le tout pour le tout avant le Nouvel An et que leurs assauts fassent du mal à ceux que j’aime, j’avais prévu de passer la soirée seul.

Mais un réveillon seul, c’est triste.

Je n’ai donc pas pu m’empêcher de rejoindre des amis, changement de plan de dernière minute. Je sais, c’est égoïste de penser à mon plaisir avant la sécurité des autres. Je me suis quand même promis d’être très prudent.

C’était vraiment sur un coup de tête irréfléchi. Je ne connaissais pas le bar où nous allions. Je n’avais aucune idée du genre d’ambiance qu’il y aurait. Je ne connaissais même pas la majorité des gens avec qui je sortais. En cherchant à chasser la solitude, on dirait que je faisais exprès pour me mettre les pieds dans les plats.

Au moins, nous arrivions tôt. Je me suis dit que j’allais pouvoir me familiariser avec le territoire et ainsi prévoir des issues pour leur échapper.

Dès mon arrivée, un homme costaud a toutefois insisté pour me tamponner le poignet. Je me suis alors retrouvé marqué d’une encre rouge, contenant quelques isotopes radioactifs traçables par satellite. Aucune possibilité de fuite maintenant…

La soirée se déroulait sous le thème du bal masqué et tout le monde recevait un masque qu’il devait porter. Tandis que le mien servirait à embrouiller ma vision, les leurs amplifieraient la lumière pour suivre mes mouvements dans l’obscurité. Ils marquaient encore des points, le filet se resserrait sur moi.

Je n’avais pas fait deux pas dans le bar, qu’une créature surgit devant moi. Son accoutrement suivait bien le thème du bal masqué: elle était déguisée en bouffon. J’ai presque eu peur. J’ai deviné que, sous sa tuque à trois pointes terminées par des clochettes, elle cachait ses antennes tentaculesques servant à siphonner le cerveau de ses proies.

— Chocolat, cria-t-elle en me tendant un petit morceau emballé dans un papier d’aluminium multicolore.

En fait, elle n’a pas vraiment crié « chocolat ». Il s’agissait plutôt du cri de guerre martien « Tchôg-Kollett! »… « Péris atrocement! ».

Je l’ai habilement esquivée en reculant derrière une serveuse qui transportait un cabaret vide sous le bras. Ce cabaret vide m’a momentanément servi de bouclier pour me protéger de la bombe plasmique que voulait me remettre cette clown extraterrestre. Toute une chance que je possède de tels réflexes!

Cette façon de les déjouer les a d’ailleurs déstabilisés. J’ai pu ensuite me promener librement dans le bar avec mes amis. Les bouffons se tenaient loin. Les soldats d’élite déguisés en portiers n’osaient pas m’approcher et restaient plantés à l’entrée. Ils ne voulaient pas se faire ridiculiser par mon incroyable agilité.

J’ai pu profiter de l’ambiance festive en m’inquiétant un peu moins pour ma sécurité et celle des gens qui m’accompagnaient. La musique était agréable, juste assez forte pour nous donner envie de nous dandiner, mais pas trop pour qu’on puisse encore se parler et se raconter des blagues et rigoler. Bien sûr, je ne faisais que rire à moitié. Mon autre moitié restait toujours attentive. Je suspectais une attaque.

En fait, j’avais un pressentiment. Un genre de malaise grimpant.

Des serveuses masquées distribuaient des coupes de champagne à tout le monde. Ce qui était étrange, c’est que personne n’en buvait. Tous semblaient attendre quelque chose. Le comportement des gens changeait, de moins en moins calme. Une excitation s’installait. Une frénésie. La foule se faisait de plus en plus dense. Les mutants masqués m’encerclaient, comme des requins se préparant à dévorer leur proie.

Moi, je me tenais debout, une coupe de champagne à la main, coincé en attendant le moment fatidique.

Le volume de la musique baissa pour être remplacé par un inquiétant compte à rebours.

10… Une bombe se préparait à exploser.
9… Un champ électromagnétique allait me paralyser.
8… Un gaz mortel allait être relâché.
7… Un portail interdimensionnel s’ouvrirait pour laisser entrer un monstre affamé.
6… Les gicleurs déverseraient un acide corrosif giga puissant.
5… Une machine jupiturnienne balaierait la pièce de rayons radioactifs mutagènes.
4… Des pieux acérés sortiraient du plancher pour m’empaler.
3… Des nanorobots dormant dans mon organisme s’enflammeraient pour me bruler de l’intérieur.
2… Ils me déchireraient en deux-mille-neuf morceaux
1… Elle allait personnellement apparaitre pour venir m’arracher le coeur.

… La fin arriva.