Fin du début (partie 2 de 2)

(lien vers la première partie)

Le décompte venait de se terminer.

Des cris. Des cris de rage ou d’agonie. Autour de moi, c’était la folie. L’attaque n’était toutefois pas une de celles auxquelles je m’attendais. Il neigeait des confettis. Oh-oh! Le danger se trouvait dans l’air que je respirais!

Respirer me ferait mourir. Mais ne pas respirer serait tout aussi fatal. Je suis un humain, moi.

Pendant que je retenais mon souffle, je cherchais autour de moi. J’aurais voulu crier à l’aide, mais je devais garder l’air dans mes poumons pour survivre encore quelques secondes. Une solution allait inévitablement se présenter à moi, j’en étais convaincu. Même dans les pires moments, je peux rester positif.

Des gens souriaient de joie. D’autres dansaient leur bonheur. Certains s’embrassaient gaiement d’amour. Accolades, rigolades, fête. Comment survivaient-ils?

Ils buvaient du champagne.

Sous l’effet de l’adrénaline, mon cerveau comprit instantanément leur stratégie. Ils me connaissent et savent que je ne bois pas d’alcool. En mettant l’antipoison dans le champagne, ils s’assuraient que je n’en prenne pas. Les confettis empoisonnés m’étaient personnellement dédiés.

Je tenais encore ma coupe de champagne, que je croyais jusqu’à maintenant totalement inutile. L’antipoison.

Pas le choix. J’en ai bu une gorgée. Eurk.

C’était amer. J’avais pourtant essayé de ne pas y gouter. C’était pétillant, comme si ma langue était en ébullition. Un feu liquide descendait dans ma gorge. J’ai craint de m’être trompé dans mon analyse et que j’ingurgitais en ce moment le poison. Je me suis toutefois rappelé les pubs de sirop contre la toux. Ce sirop a mauvais gout, mais il est efficace. Ça devait être la même chose pour un antipoison. Eurk.

J’ai ensuite respiré. Un peu au début, par petits coups. Rien ne se produisit. Une grande inspiration. Pas de suffocation. J’avais réussi à leur échapper une fois de plus… de justesse!

Je n’étais cependant pas au bout de mes peines. Quelques instants plus tard, des bouffons sillonnèrent le bar, sans doute à la recherche de mon cadavre. J’ai dû changer de section du bar, avant qu’ils se rendent compte que j’étais encore debout.

L’autre endroit où je me suis retrouvé n’était pas vraiment plus rassurant. Sous un plafond couvert de ballons multicolores, des douzaines de mutants radioactifs dansaient au rythme d’une musique folle. Ils dégageaient tellement de radioactivité, que leurs sourires phosphorescents brillaient dans le faible éclairage. Même leurs yeux avaient une lueur verdâtre anormale.

Je suis allé ailleurs au plus vite!

Dans le couloir, j’ai remarqué des éclairs lumineux, semblables aux flashs d’appareils-photo, jaillir un peu partout. De pauvres victimes se faisaient vaporiser par des pistolets électricitroniques. Danger, encore.

J’ai effectué de rapides zigzags avant de me réfugier dans la salle des toilettes… mais même là, je n’étais pas en sécurité. Ça brassait dans une cabine. J’entendais des grognements de rage et des gémissements de douleur. Une bête sanguinaire dévorait sa victime. À l’aide.

Sur le mur, une affiche dressait la liste des numéros gagnants des prix de présence. Le mien était là. Mon prix aurait été une nuit dans une chambre d’hôtel luxueuse. Bien essayé. Mais je suis plus futé que de leur laisser la chance de m’enfermer dans une telle cellule pour l’éternité.

Une créature mi-clown mi-Père Noël tenta de m’étrangler avec son foulard de pompons. Une jolie fille m’a souri pour me montrer ses crocs. Une serveuse masquée me demanda si je voulais à boire, pour m’offrir un cocktail de boissons corrosives. La musique essayait de m’obliger à danser jusqu’à ce que je n’aie plus de force. Des flutes-serpentins cherchaient à me crever les yeux… Et j’en passe…

Je n’ai aucune idée comment j’ai finalement réussi à m’extirper de ce bar infernal. L’intensité de la situation me forçait à agir de façon instinctive, sans une fraction de seconde pour réfléchir ou planifier. Mon cerveau n’a pas eu le temps d’enregistrer tout ce qui se passait dans cette fureur, ce chaos confus. Cette soirée était à la limite de ce que je pouvais encaisser… Et cela m’a fait réfléchir.

Commencer une nouvelle année n’aura jamais été aussi éprouvant. Si cela est représentatif des mois à venir, je suis mieux d’être au meilleur de ma forme, autant physique que mentale. Cela pourrait cependant ne pas être suffisant. J’ai donc pris une importante résolution.

Cette année, je cesserai de les affronter seul.

J’ai besoin de votre aide. Je ne peux mener cette guerre en solitaire indéfiniment.

Qui seront mes alliés?

Début de la fin (partie 1 de 2)

Dernière soirée de l’année. Craignant qu’ils tentent le tout pour le tout avant le Nouvel An et que leurs assauts fassent du mal à ceux que j’aime, j’avais prévu de passer la soirée seul.

Mais un réveillon seul, c’est triste.

Je n’ai donc pas pu m’empêcher de rejoindre des amis, changement de plan de dernière minute. Je sais, c’est égoïste de penser à mon plaisir avant la sécurité des autres. Je me suis quand même promis d’être très prudent.

C’était vraiment sur un coup de tête irréfléchi. Je ne connaissais pas le bar où nous allions. Je n’avais aucune idée du genre d’ambiance qu’il y aurait. Je ne connaissais même pas la majorité des gens avec qui je sortais. En cherchant à chasser la solitude, on dirait que je faisais exprès pour me mettre les pieds dans les plats.

Au moins, nous arrivions tôt. Je me suis dit que j’allais pouvoir me familiariser avec le territoire et ainsi prévoir des issues pour leur échapper.

Dès mon arrivée, un homme costaud a toutefois insisté pour me tamponner le poignet. Je me suis alors retrouvé marqué d’une encre rouge, contenant quelques isotopes radioactifs traçables par satellite. Aucune possibilité de fuite maintenant…

La soirée se déroulait sous le thème du bal masqué et tout le monde recevait un masque qu’il devait porter. Tandis que le mien servirait à embrouiller ma vision, les leurs amplifieraient la lumière pour suivre mes mouvements dans l’obscurité. Ils marquaient encore des points, le filet se resserrait sur moi.

Je n’avais pas fait deux pas dans le bar, qu’une créature surgit devant moi. Son accoutrement suivait bien le thème du bal masqué: elle était déguisée en bouffon. J’ai presque eu peur. J’ai deviné que, sous sa tuque à trois pointes terminées par des clochettes, elle cachait ses antennes tentaculesques servant à siphonner le cerveau de ses proies.

— Chocolat, cria-t-elle en me tendant un petit morceau emballé dans un papier d’aluminium multicolore.

En fait, elle n’a pas vraiment crié « chocolat ». Il s’agissait plutôt du cri de guerre martien « Tchôg-Kollett! »… « Péris atrocement! ».

Je l’ai habilement esquivée en reculant derrière une serveuse qui transportait un cabaret vide sous le bras. Ce cabaret vide m’a momentanément servi de bouclier pour me protéger de la bombe plasmique que voulait me remettre cette clown extraterrestre. Toute une chance que je possède de tels réflexes!

Cette façon de les déjouer les a d’ailleurs déstabilisés. J’ai pu ensuite me promener librement dans le bar avec mes amis. Les bouffons se tenaient loin. Les soldats d’élite déguisés en portiers n’osaient pas m’approcher et restaient plantés à l’entrée. Ils ne voulaient pas se faire ridiculiser par mon incroyable agilité.

J’ai pu profiter de l’ambiance festive en m’inquiétant un peu moins pour ma sécurité et celle des gens qui m’accompagnaient. La musique était agréable, juste assez forte pour nous donner envie de nous dandiner, mais pas trop pour qu’on puisse encore se parler et se raconter des blagues et rigoler. Bien sûr, je ne faisais que rire à moitié. Mon autre moitié restait toujours attentive. Je suspectais une attaque.

En fait, j’avais un pressentiment. Un genre de malaise grimpant.

Des serveuses masquées distribuaient des coupes de champagne à tout le monde. Ce qui était étrange, c’est que personne n’en buvait. Tous semblaient attendre quelque chose. Le comportement des gens changeait, de moins en moins calme. Une excitation s’installait. Une frénésie. La foule se faisait de plus en plus dense. Les mutants masqués m’encerclaient, comme des requins se préparant à dévorer leur proie.

Moi, je me tenais debout, une coupe de champagne à la main, coincé en attendant le moment fatidique.

Le volume de la musique baissa pour être remplacé par un inquiétant compte à rebours.

10… Une bombe se préparait à exploser.
9… Un champ électromagnétique allait me paralyser.
8… Un gaz mortel allait être relâché.
7… Un portail interdimensionnel s’ouvrirait pour laisser entrer un monstre affamé.
6… Les gicleurs déverseraient un acide corrosif giga puissant.
5… Une machine jupiturnienne balaierait la pièce de rayons radioactifs mutagènes.
4… Des pieux acérés sortiraient du plancher pour m’empaler.
3… Des nanorobots dormant dans mon organisme s’enflammeraient pour me bruler de l’intérieur.
2… Ils me déchireraient en deux-mille-neuf morceaux
1… Elle allait personnellement apparaitre pour venir m’arracher le coeur.

… La fin arriva.

Carotte polaire

Je vois des étoiles. Je ne pensais pourtant pas m’être cogné la tête aussi fort. En plus, je n’ai même pas mal. Les vêtements d’hiver agissent comme couche protectrice pouvant amortir des coups, mais j’ai aussi une très haute tolérance à la douleur. Est-ce que je suis brisé? Comment me suis-je ainsi retrouvé étendu sur le dos?

Je marchais. La neige couinait sous mes lourdes bottes. Chaque pas croustillait et mes semelles laissaient des traces bien visibles dans la croute blanche de la rue. Oui, la rue. Je suis loin de la ville, et ces rangées de maisons unifamiliales ne sont pas bordées de trottoirs.

Tout à coup, le sol a disparu de sous mes pieds, comme si j’essayais d’apprendre à voler.

Et quand il est réapparu, une fraction de seconde plus tard, c’était pour me percuter le dos, les fesses, la tête.

Je vois des étoiles. Étendu de travers au bord de la rue, je vois le ciel nocturne, partiellement couvert de filets nuageux. Il n’y a pas que dans le ciel que tout scintille. Les décorations du temps des fêtes clignotent en cascade, en rafale ou en harmonie, au rythme d’une musique inaudible. Un léger vent fait danser quelques tourbillons de neige folle, donnant l’impression qu’un troupeau de minuscules diamants tentent de s’envoler.

J’ai simplement marché sur une plaque de glace, invisible sous une mince couche de neige poudreuse. Phénomène tout à fait normal à cette période de l’année. Je me relève et constate que je ne suis même pas blessé.

Un bonhomme de neige me regarde, avec un sourire narquois gravé dans le bloc de neige qui lui sert de tête. Dans ses yeux, deux cailloux irréguliers, brille une lueur d’intelligence maléfique. Son bras en forme de branche d’arbre est terminé par un vieux gant qui m’envoie un doigt d’honneur.

C’est lui qui a mis la plaque de glace.

J’ai survécu à son piège, mais, maintenant, le rayon désintégrateur caché dans son nez en carotte vise dans ma direction. Sous sa tuque démodée se cache un microprocesseur dont le seul but est de calculer la trajectoire optimale du faisceau mortel pour maximiser les dégâts. Je suis à quelques secondes de devenir une neige poudreuse.

Je plonge de côté pour me mettre à couvert derrière la butte de neige accumulée près d’un espace de stationnement. Mais je ne suis pas à l’abri.

De l’autre côté de la rue, un immense Père Noël gonflable observe mes moindres gestes. Sa tête illuminée ondule de droite à gauche, comme pour me dire que je ne peux leur échapper. D’ailleurs, un traineau est stationné à proximité, prêt à recevoir mes restes et les apporter à des lutins cannibales affamés. Si j’explose un peu trop, des boites multicolores serviront à transporter tous mes morceaux. Une créature démoniaque, avec des cornes acérées et une flamme écarlate brulant au bout de son nez, se lancera à ma poursuite si je tente de me sauver. Et même si je pouvais courir plus vite que cette bête, des missiles à tête chercheuse, rappelant la forme d’un sapin, m’intercepteront et feront de moi l’intérieur creux d’un cratère. Que dire de cette météo qui est aussi sous leur contrôle. Ce froid intense sert en fait à me cryogéniser si je décide de me cacher en espérant du renfort.

Coincé, je ne vois qu’une option.

Je dois désactiver le robotnhomme de neige.

C’est l’option la plus dangereuse, je sais, mais c’est celle que j’ai le plus de chance de réussir. Et je dois agir vite, avant que son foulard téléguidé se détache de son corps et vienne m’attacher ou m’étrangler.

Je ramasse une motte de neige dure et, lentement, sors la tête de derrière la butte où je me suis tapi. La créature me regarde encore, sa dangereuse carotte orientée vers moi. Des lumières rouges clignotent derrière. Alerte, alerte! J’entends, au loin, leur cri de ralliement. Ho, ho, ho. L’air froid, à l’odeur de bois de chauffage et de cuisine de grand-mère, transporte ses effluves empoisonnés jusqu’à mes narines gelées.

J’ai une brève pensée pour ma famille qui pourrait ne pas me revoir à Noël, et ça suffit à me faire oublier que je suis un pacifiste. Je passe alors à l’attaque. D’un mouvement rapide, je lance la motte comme s’il s’agissait d’un caillou. Mon tir précis laisse une trainée poudreuse et ma comète atteint la tête du bonhomme de neige. Le coup n’est peut-être pas fatal, mais suffit à l’ébranler et il ne réplique donc pas.

Un éclat de surprise apparait dans les yeux du Père Noël gonflable et ceux de sa créature cornue. Mon offensive s’avère donc une bonne option.

Je lance alors d’autres mottes de neige et morceaux de glace. Je suis une mitraillette hivernale. Le bonhomme de neige n’a aucune chance. Un de ses bras est arraché. Il perd un oeil. Sa tuque est décrochée.

Mais la carotte à désintégration est d’une fabrication beaucoup trop solide pour résister à mes attaques. Le canon orange est encore en état de marche.

Sans perdre une fraction de seconde pour réfléchir, je charge. Je franchis le banc de neige en deux puissantes enjambées. Mes bottes s’enfoncent ensuite dans la neige crouteuse du terrain, sans toutefois me ralentir. Je suis tellement rapide que ma course semble s’être effectuée pendant le court délai entre deux clignotements de lumières multicolores. Même la neige poudreuse soulevée par mes pas rapides reste en suspension.

L’impact est solide. Tel un joueur de football américain, j’ai baissé la tête et frappé ma cible à la poitrine avec mon épaule. Le pauvre bonhomme est arraché de ses jambes rondes et s’effondre sur le sol. Je le plaque au sol dans une explosion de neige.

Ils essaient de me faire suffoquer en m’envoyant une bouffée d’air glacial dans les poumons. Des flocons épineux cherchent à me crever les yeux. Des frissons artificiels se déroulent dans ma nuque. De la poudre blanche empoisonnée s’immisce dans tous mes orifices. Un sable mouvant nordique est en train de m’avaler.

Je la tiens. La carotte polaire.

Je lève le bras vers le ciel en la tenant fermement, comme si je présentais mon trophée aux étoiles de la nuit. Le froid invisible relâche alors son emprise et accepte ma victoire. Je m’époussète le visage et me relève, sans cesser de la brandir. Le Père Noël et son armée de soldats gonflables ne bougent plus. Certains se sont même cachés derrière des sapins. Ils ont peur. Et avec raison.

À mes pieds, il ne reste pratiquement plus rien du pauvre bonhomme de neige. Les viscères de cette créature robotique sont éparpillées, ou plutôt, saupoudrées un peu partout. J’ai anéanti mon adversaire de façon très efficace et ils ont peur de subir le même sort.

Je regagne la rue en tenant la carotte bien haut. Le vent s’enfuit avec quelques flocons. Je fais quelques pas fiers dans la neige grinçante et casse la carotte en deux, d’un geste assuré aux airs de défi. Je laisse ensuite tomber les morceaux et continue à marcher, sans me retourner. Une petite mélodie de Noël se faufile jusqu’à mes oreilles. Dans le ciel, une étoile me fait un clin d’oeil.

Malgré la situation extrême dans laquelle je me suis retrouvé, j’ai encore survécu.

Ça doit être cela, le miracle de Noël.

Salon de torture

Ce matin-là, j’avais décidé de commencer la journée en allant me faire couper les cheveux. Je suis entré dans le salon de coiffure avec comme seule préoccupation la coupe que j’allais demander. L’air sentait la teinture et le fixatif. Et le parfum. Au moins, ce n’était pas les vapeurs d’un gaz paralysant… à moins que…

J’ai retenu ma respiration. Trop tard. L’odeur louche s’était déjà immiscée dans mes narines. Je ne pouvais plus rebrousser chemin.

— Dirigez-vous vers l’arrière du salon, m’ordonna la jolie coiffeuse d’un sourire étincelant. C’est ma collègue qui vous lavera les cheveux.

Méfiant, j’ai marché len-te-ment. J’étais convaincu que le plancher se serait ouvert sous mes pieds et que je serais tombé dans un trou profond, au fond duquel m’attendait une créature sanguinaire venue d’une autre galaxie. Le plancher resta cependant plat et solide, mais cela ne me rassura guère. Le piège serait simplement activé une autre fois.

Je me suis installé au lavabo, la tête penchée vers l’arrière. La collègue de ma coiffeuse commença à mouiller mes cheveux et à faire mousser le shampoing. J’ai fermé les yeux. Très fort. Tellement, que je suppose que mon visage entier devait être tout plissé. Je ne voulais pas recevoir de liquide dans un oeil. La plomberie du salon devait être reliée à un réservoir de produits chimiques, et le moindre contact avec l’eau m’aurait aussitôt dissout la rétine ou flétri la cornée. Je ne pourrais plus lutter si je devenais aveugle. Ce n’était toutefois pas la seule raison de maintenir les paupières fermées. En se penchant au-dessus de moi, la collègue tentait de m’hypnotiser en me présentant son décolleté et ses plantureux trésors enveloppés de dentelle rose. Je ne devais pas perdre ma concentration. La situation était bien trop dangereuse.

Une fois le lavage terminé, on m’a emballé le crâne dans une serviette. Le tissu, des fibres électro-psioniques, servaient à brouiller mes pensées. L’effet fut instantané. J’ai perdu ma concentration importante et toutes les employées du salon de coiffure m’apparurent plus sexy les unes que les autres. Les chandails étaient trop serrés ou les blouses trop détachées ou les pantalons trop moulants. Je me trouvais aux pages centrales d’un magazine d’intérêts masculins. J’ai marché jusqu’au fauteuil comme un somnambule engourdi, presque la bave aux lèvres, et oubliant complètement le dangereux plancher. Par chance, dès que je me suis assis, la serviette a été retirée et j’ai pu me concentrer sur autre chose que les corps féminins qui m’entouraient sensuellement.

Mais ce n’était pas mieux. Je me suis retrouvé prisonnier sous une cape, une cage en toile qui ne laissait dépasser que ma tête et le bout de mes pieds. J’étais immobilisé, incapable de me dégager de ce filet imprévu.

La coiffeuse commença alors à me couper les cheveux. Après deux minutes, elle n’avait pas encore tenté de me déchiqueter le globe oculaire à coups de peigne. J’essayais malgré tout de protéger mes yeux derrière mes paupières en les gardant fermés autant que possible et, en même temps, j’essayais de garder mon attention sur ses armes et ses attaques en les laissant ouverts le plus grand possible. Une contradiction assez difficile à effectuer.

Les coups de ciseaux cliquetaient sauvagement autour de ma tête. Le danger s’apparentait à si j’avais plongé la tête dans un malaxeur. Une de mes oreilles, ou même les deux, pouvait être élaguée à chaque seconde. Mais son intention n’était pas de me découper de cette façon.

Elle sortit un rasoir d’un tiroir de sa commode. Une vraie lame, brillante et tranchante. D’un geste assuré témoignant de son expérience, elle appuya la lame contre ma nuque et y alla ensuite de petits mouvements secs. J’étais toujours immobilisé, à sa merci, et je ne pouvais que la laisser m’éplucher la peau du cou. Mais elle ne fit que raser les quelques poils superflus.

Toutes les occasions de me dépecer s’étaient présentées à elle. Je ne comprenais pas pourquoi elle n’en avait pas encore profité. J’étais toujours en un seul morceau. Indemne.

— Je vous mets du gel?

En posant sa question, la coiffeuse avait tendu le bras pour ramasser le contenant de gel coiffant. Bien que sa phrase se soit terminée sur une note interrogative, ce mouvement indiquait que je n’avais pas vraiment de choix à faire.

Elle voulait enduire mon crâne d’une lotion moulante pour prendre l’empreinte de ma boite crânienne. Ils reproduiraient ensuite mon cerveau en laboratoire pour étudier mon comportement. Cela expliquait pourquoi ils ne m’attaquaient pas aujourd’hui. Dès qu’ils seraient mis au courant de ce qui passait dans ma tête, le prochain affrontement tournerait à leur avantage.

— NON! m’écriai-je.

La puissance de mon cri se transmit dans mon bras et j’ai réussi à me défaire de l’emprise de la cape neutralisante. D’un mouvement vif, j’ai attrapé le poignet de la coiffeuse juste avant qu’elle ouvre le contenant de gel cerebro-plastifiant.

Je n’aime pas les toucher. J’ai toujours peur d’entrer en contact avec des épines rugueuses ou des écailles froides. Cette fois, la peau était cependant douce et chaude. La sensation agréable m’aurait presque donné envie d’y frotter la joue. Caresser cette douceur délicatement…

Elle se dégagea en faisant un pas vers l’arrière. Son regard terrorisé visa chacune de ses collègues à la recherche de réconfort.

— Peut-être seulement un coup de séchoir? tenta-t-elle d’une voix tremblante.

Et me faire ioniser les neurones, démagnétiser le cortex ou liquéfier le cervelet?

Je me suis arraché de mes liens et me suis levé. La cape voleta une brève seconde et il neigea des cheveux dans toutes les directions. Surprises, toutes les employées du salon de coiffure cessèrent de bouger, de parler et de respirer. Un peigne tomba sur le sol. Un pinceau enduit de teinture dégoutta sur l’épaule d’une cliente. Un rasoir électrique vibrait dans le néant.

Je me suis précipité à l’extérieur. Avant de sortir, j’ai jeté une poignée de billets près de la caisse, un montant beaucoup plus élevé que celui de la coupe. Il s’agissait sans doute du plus généreux pourboire que la coiffeuse avait reçu de toute sa carrière. Ce n’était toutefois pas mon argent qu’elle convoitait.

Mais moi, grâce à ma nouvelle coiffure plus aérodynamique, j’étais déjà loin.

Réflexion irréfléchie

Je colle l’étiquette avec mon prénom sur ma poitrine, comme le font les neuf autres participants. Le groupe se rend à une salle de conférence et je le suis en silence.

— Assoyez-vous où vous voulez, à l’exception de la chaise au bout de la table.

J’entre le dernier dans la pièce et je n’ai donc pas le choix d’une place. Le seul siège libre est situé à côté de celui réservé. Ça ne me dérange pas, une place ne semble pas meilleure qu’une autre. Je m’y assois sans attendre… J’avais hâte à cette rencontre!

C’est la première fois que je participe à un groupe de discussion. L’agence de sondage et de recherche qui m’a contacté m’a posé plusieurs questions pour s’assurer que j’avais le profil recherché. L’entrevue téléphonique fut brève, mais assez pointue. On s’est informé sur mon travail, et l’on a vérifié ma réaction à des questions inattendues. Après m’avoir annoncé que j’étais sélectionné, on m’a envoyé un courriel et téléphoné à nouveau pour s’assurer et se ré-assurer de ma présence. Présence qui était très importante, comme on me l’a répété à plusieurs reprises. J’étais curieux de savoir quel produit requérait autant mon opinion.

La responsable du groupe entre dans la salle de conférence et referme la porte derrière elle. Je la regarde rejoindre son siège réservé d’un oeil et, de l’autre, j’analyse le contenu d’une petite assiette posée au centre de la table. Il y a quelques biscuits et j’ai justement envie d’une collation. Ils sont empilés de façon ordonnée, classés par forme, par texture. Me laisserais-je tenter par celui en forme de fleur? Ou par un autre recouvert de scintillants cristaux de sucre? Peut-être les deux? L’autre vrillé m’a l’air tout aussi appétissant. Chocolat. Miam.

— … des micros au plafond enregistrent la discussion et des observateurs se trouvent derrière ce miroir…

Ma faim disparait aussitôt. La responsable explique le déroulement de la rencontre. On m’observera et m’écoutera. On m’analysera. Un rat de laboratoire qu’on étudie. Pas besoin de réfléchir longtemps… Ce « on » est en fait « eux ». Ils sont vraiment partout et disposent de ressources illimitées. Ce groupe de discussion, ils l’ont organisé.

Je ne sens toutefois pas de menace, ni de danger. Ils m’ont emprisonné dans une salle de conférence, mais mon incarcération ne semble pas permanente. La pièce ne comporte aucun piège. Les stylos sont de vrais stylos, pas des micropistolets ioniques. Les thermos contiennent du vrai café, pas un acide radioactif. La chaise sur laquelle je suis assis n’est pas piégée pour me retenir pendant que le dossier m’étrangle. La responsable du groupe est loin d’être assez jolie pour être une agente ayant comme but de me séduire. Que me veulent-ils alors?

La responsable commence à poser quelques questions au groupe, comme si c’était une rencontre normale. Je pourrais sans doute me sauver sans difficulté, mais je suis curieux. Les autres participants ne semblent pas être des leurs. Sont-ils, comme moi, des survivants? Ou simplement de futures victimes?

Un donne son avis et un autre est en désaccord. Il n’y a toutefois aucun débat. Chacun a droit à son opinion. Un troisième avance timidement une suggestion. Moi, je ne dis rien. Ils ne sauront pas ce que je pense. Ils ne pourront pas analyser ma réaction. Silence. Immobilité.

La responsable distribue des feuilles, des questionnaires, des mises en situation, des images représentant nos impressions, des espaces pour mettre nos commentaires. Je jette un coup d’oeil à intervalle régulier vers le grand miroir occupant le mur du fond. J’y vois la réflexion de mon visage sérieux et de mes yeux perçants. Ils sont là, de l’autre côté, à quelques pas. Je les sens. Même si cette rencontre n’a rien d’une attaque, je sais qu’ils sont armés. Des soldats d’élite aux bras cybernétiques attendent le moindre mouvement suspect de ma part pour bondir au travers du miroir et me démembrer.

Je vous l’ai déjà dit. Je suis futé. Je prends le stylo et remplis tous les documents que la responsable a distribués. Mais je réponds n’importe quoi. Un mélange de réponses aléatoires et de commentaires contraires à ce que je pense réellement. Pas question qu’ils sachent ce qui se passe dans ma tête. Mes réponses ne sont que de mauvaises pistes!

La rencontre se termine quatre-vingt-dix minutes plus tard, dans le calme. La responsable nous remercie et nous souhaite une bonne fin de soirée. Aucune surprise désagréable ne m’attend. Je suis libre de quitter la salle de conférence et les bureaux de l’agence. Je suis presque déçu de ne pas avoir dû faire face à une situation plus dangereuse, un moment critique. Le combat s’est réglé à coups de crayon. Je suis écrivain et j’étais donc en territoire connu. Ils croyaient en apprendre sur moi en me bombardant de questions. Je les ai encore déjoués, cette fois en leur racontant de belles histoires.

Et les petits biscuits étaient délicieux