Salon de torture

Ce matin-là, j’avais décidé de commencer la journée en allant me faire couper les cheveux. Je suis entré dans le salon de coiffure avec comme seule préoccupation la coupe que j’allais demander. L’air sentait la teinture et le fixatif. Et le parfum. Au moins, ce n’était pas les vapeurs d’un gaz paralysant… à moins que…

J’ai retenu ma respiration. Trop tard. L’odeur louche s’était déjà immiscée dans mes narines. Je ne pouvais plus rebrousser chemin.

— Dirigez-vous vers l’arrière du salon, m’ordonna la jolie coiffeuse d’un sourire étincelant. C’est ma collègue qui vous lavera les cheveux.

Méfiant, j’ai marché len-te-ment. J’étais convaincu que le plancher se serait ouvert sous mes pieds et que je serais tombé dans un trou profond, au fond duquel m’attendait une créature sanguinaire venue d’une autre galaxie. Le plancher resta cependant plat et solide, mais cela ne me rassura guère. Le piège serait simplement activé une autre fois.

Je me suis installé au lavabo, la tête penchée vers l’arrière. La collègue de ma coiffeuse commença à mouiller mes cheveux et à faire mousser le shampoing. J’ai fermé les yeux. Très fort. Tellement, que je suppose que mon visage entier devait être tout plissé. Je ne voulais pas recevoir de liquide dans un oeil. La plomberie du salon devait être reliée à un réservoir de produits chimiques, et le moindre contact avec l’eau m’aurait aussitôt dissout la rétine ou flétri la cornée. Je ne pourrais plus lutter si je devenais aveugle. Ce n’était toutefois pas la seule raison de maintenir les paupières fermées. En se penchant au-dessus de moi, la collègue tentait de m’hypnotiser en me présentant son décolleté et ses plantureux trésors enveloppés de dentelle rose. Je ne devais pas perdre ma concentration. La situation était bien trop dangereuse.

Une fois le lavage terminé, on m’a emballé le crâne dans une serviette. Le tissu, des fibres électro-psioniques, servaient à brouiller mes pensées. L’effet fut instantané. J’ai perdu ma concentration importante et toutes les employées du salon de coiffure m’apparurent plus sexy les unes que les autres. Les chandails étaient trop serrés ou les blouses trop détachées ou les pantalons trop moulants. Je me trouvais aux pages centrales d’un magazine d’intérêts masculins. J’ai marché jusqu’au fauteuil comme un somnambule engourdi, presque la bave aux lèvres, et oubliant complètement le dangereux plancher. Par chance, dès que je me suis assis, la serviette a été retirée et j’ai pu me concentrer sur autre chose que les corps féminins qui m’entouraient sensuellement.

Mais ce n’était pas mieux. Je me suis retrouvé prisonnier sous une cape, une cage en toile qui ne laissait dépasser que ma tête et le bout de mes pieds. J’étais immobilisé, incapable de me dégager de ce filet imprévu.

La coiffeuse commença alors à me couper les cheveux. Après deux minutes, elle n’avait pas encore tenté de me déchiqueter le globe oculaire à coups de peigne. J’essayais malgré tout de protéger mes yeux derrière mes paupières en les gardant fermés autant que possible et, en même temps, j’essayais de garder mon attention sur ses armes et ses attaques en les laissant ouverts le plus grand possible. Une contradiction assez difficile à effectuer.

Les coups de ciseaux cliquetaient sauvagement autour de ma tête. Le danger s’apparentait à si j’avais plongé la tête dans un malaxeur. Une de mes oreilles, ou même les deux, pouvait être élaguée à chaque seconde. Mais son intention n’était pas de me découper de cette façon.

Elle sortit un rasoir d’un tiroir de sa commode. Une vraie lame, brillante et tranchante. D’un geste assuré témoignant de son expérience, elle appuya la lame contre ma nuque et y alla ensuite de petits mouvements secs. J’étais toujours immobilisé, à sa merci, et je ne pouvais que la laisser m’éplucher la peau du cou. Mais elle ne fit que raser les quelques poils superflus.

Toutes les occasions de me dépecer s’étaient présentées à elle. Je ne comprenais pas pourquoi elle n’en avait pas encore profité. J’étais toujours en un seul morceau. Indemne.

— Je vous mets du gel?

En posant sa question, la coiffeuse avait tendu le bras pour ramasser le contenant de gel coiffant. Bien que sa phrase se soit terminée sur une note interrogative, ce mouvement indiquait que je n’avais pas vraiment de choix à faire.

Elle voulait enduire mon crâne d’une lotion moulante pour prendre l’empreinte de ma boite crânienne. Ils reproduiraient ensuite mon cerveau en laboratoire pour étudier mon comportement. Cela expliquait pourquoi ils ne m’attaquaient pas aujourd’hui. Dès qu’ils seraient mis au courant de ce qui passait dans ma tête, le prochain affrontement tournerait à leur avantage.

— NON! m’écriai-je.

La puissance de mon cri se transmit dans mon bras et j’ai réussi à me défaire de l’emprise de la cape neutralisante. D’un mouvement vif, j’ai attrapé le poignet de la coiffeuse juste avant qu’elle ouvre le contenant de gel cerebro-plastifiant.

Je n’aime pas les toucher. J’ai toujours peur d’entrer en contact avec des épines rugueuses ou des écailles froides. Cette fois, la peau était cependant douce et chaude. La sensation agréable m’aurait presque donné envie d’y frotter la joue. Caresser cette douceur délicatement…

Elle se dégagea en faisant un pas vers l’arrière. Son regard terrorisé visa chacune de ses collègues à la recherche de réconfort.

— Peut-être seulement un coup de séchoir? tenta-t-elle d’une voix tremblante.

Et me faire ioniser les neurones, démagnétiser le cortex ou liquéfier le cervelet?

Je me suis arraché de mes liens et me suis levé. La cape voleta une brève seconde et il neigea des cheveux dans toutes les directions. Surprises, toutes les employées du salon de coiffure cessèrent de bouger, de parler et de respirer. Un peigne tomba sur le sol. Un pinceau enduit de teinture dégoutta sur l’épaule d’une cliente. Un rasoir électrique vibrait dans le néant.

Je me suis précipité à l’extérieur. Avant de sortir, j’ai jeté une poignée de billets près de la caisse, un montant beaucoup plus élevé que celui de la coupe. Il s’agissait sans doute du plus généreux pourboire que la coiffeuse avait reçu de toute sa carrière. Ce n’était toutefois pas mon argent qu’elle convoitait.

Mais moi, grâce à ma nouvelle coiffure plus aérodynamique, j’étais déjà loin.

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4 commentaires sur “Salon de torture

  1. Une chance qu’elle t’avait déjà coupé les cheveux… sinon elle t’aurait sans doute rattrapé, et là t’aurais forcé à te faire mouler le cerveau…

  2. grrr… je suis trop distraite. Je ne devrais pas écrire quand j’ai faim.

    C’est quoi l’idée aussi de me relire après avoir cliqué sur le bouton???

  3. Est-ce que tu te fais couper les cheveux le samedi soir avant de te rendre à une station de métro? Si c’est l’aérodynamisme de la coupe qui fait courir plus vite…

  4. J’ai résolu le problème en me coupant moi-même les cheveux… Mais, c’est à mon désavantage parce que je ne rencontre pas de jolies créatures comme toi. Devrais-je redevenir pouilleux ?

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