Réflexion irréfléchie

Je colle l’étiquette avec mon prénom sur ma poitrine, comme le font les neuf autres participants. Le groupe se rend à une salle de conférence et je le suis en silence.

— Assoyez-vous où vous voulez, à l’exception de la chaise au bout de la table.

J’entre le dernier dans la pièce et je n’ai donc pas le choix d’une place. Le seul siège libre est situé à côté de celui réservé. Ça ne me dérange pas, une place ne semble pas meilleure qu’une autre. Je m’y assois sans attendre… J’avais hâte à cette rencontre!

C’est la première fois que je participe à un groupe de discussion. L’agence de sondage et de recherche qui m’a contacté m’a posé plusieurs questions pour s’assurer que j’avais le profil recherché. L’entrevue téléphonique fut brève, mais assez pointue. On s’est informé sur mon travail, et l’on a vérifié ma réaction à des questions inattendues. Après m’avoir annoncé que j’étais sélectionné, on m’a envoyé un courriel et téléphoné à nouveau pour s’assurer et se ré-assurer de ma présence. Présence qui était très importante, comme on me l’a répété à plusieurs reprises. J’étais curieux de savoir quel produit requérait autant mon opinion.

La responsable du groupe entre dans la salle de conférence et referme la porte derrière elle. Je la regarde rejoindre son siège réservé d’un oeil et, de l’autre, j’analyse le contenu d’une petite assiette posée au centre de la table. Il y a quelques biscuits et j’ai justement envie d’une collation. Ils sont empilés de façon ordonnée, classés par forme, par texture. Me laisserais-je tenter par celui en forme de fleur? Ou par un autre recouvert de scintillants cristaux de sucre? Peut-être les deux? L’autre vrillé m’a l’air tout aussi appétissant. Chocolat. Miam.

— … des micros au plafond enregistrent la discussion et des observateurs se trouvent derrière ce miroir…

Ma faim disparait aussitôt. La responsable explique le déroulement de la rencontre. On m’observera et m’écoutera. On m’analysera. Un rat de laboratoire qu’on étudie. Pas besoin de réfléchir longtemps… Ce « on » est en fait « eux ». Ils sont vraiment partout et disposent de ressources illimitées. Ce groupe de discussion, ils l’ont organisé.

Je ne sens toutefois pas de menace, ni de danger. Ils m’ont emprisonné dans une salle de conférence, mais mon incarcération ne semble pas permanente. La pièce ne comporte aucun piège. Les stylos sont de vrais stylos, pas des micropistolets ioniques. Les thermos contiennent du vrai café, pas un acide radioactif. La chaise sur laquelle je suis assis n’est pas piégée pour me retenir pendant que le dossier m’étrangle. La responsable du groupe est loin d’être assez jolie pour être une agente ayant comme but de me séduire. Que me veulent-ils alors?

La responsable commence à poser quelques questions au groupe, comme si c’était une rencontre normale. Je pourrais sans doute me sauver sans difficulté, mais je suis curieux. Les autres participants ne semblent pas être des leurs. Sont-ils, comme moi, des survivants? Ou simplement de futures victimes?

Un donne son avis et un autre est en désaccord. Il n’y a toutefois aucun débat. Chacun a droit à son opinion. Un troisième avance timidement une suggestion. Moi, je ne dis rien. Ils ne sauront pas ce que je pense. Ils ne pourront pas analyser ma réaction. Silence. Immobilité.

La responsable distribue des feuilles, des questionnaires, des mises en situation, des images représentant nos impressions, des espaces pour mettre nos commentaires. Je jette un coup d’oeil à intervalle régulier vers le grand miroir occupant le mur du fond. J’y vois la réflexion de mon visage sérieux et de mes yeux perçants. Ils sont là, de l’autre côté, à quelques pas. Je les sens. Même si cette rencontre n’a rien d’une attaque, je sais qu’ils sont armés. Des soldats d’élite aux bras cybernétiques attendent le moindre mouvement suspect de ma part pour bondir au travers du miroir et me démembrer.

Je vous l’ai déjà dit. Je suis futé. Je prends le stylo et remplis tous les documents que la responsable a distribués. Mais je réponds n’importe quoi. Un mélange de réponses aléatoires et de commentaires contraires à ce que je pense réellement. Pas question qu’ils sachent ce qui se passe dans ma tête. Mes réponses ne sont que de mauvaises pistes!

La rencontre se termine quatre-vingt-dix minutes plus tard, dans le calme. La responsable nous remercie et nous souhaite une bonne fin de soirée. Aucune surprise désagréable ne m’attend. Je suis libre de quitter la salle de conférence et les bureaux de l’agence. Je suis presque déçu de ne pas avoir dû faire face à une situation plus dangereuse, un moment critique. Le combat s’est réglé à coups de crayon. Je suis écrivain et j’étais donc en territoire connu. Ils croyaient en apprendre sur moi en me bombardant de questions. Je les ai encore déjoués, cette fois en leur racontant de belles histoires.

Et les petits biscuits étaient délicieux

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3 commentaires sur “Réflexion irréfléchie

  1. Nooooooon… les petits biscuits… c’était un piège.

    Il est peut-être déjà trop tard, ou trop tôt devrais-je plutôt dire, car le seul antidote à ta condition dégénérative se trouve dans le futur.

    LE FUTUR!!!

    Alors d’ici là, tiens bon Max et le futur arrivera probablement.(si la tendance se maintient)

  2. J’ai déjà entendu qu’ils pouvaent placer de très petits émeteurs GPS dans de la nouriture… Là, ils savent où tu es en permanence, tu es sur surveillance pire qu’un rat dans un laboratoire. Tu n’avais qu’à ne pas penser avec ton estomac !

  3. Je fais partie de ceux qui observent derrière la vitre teintée. (Nous, on boit du vin…)

    En fait, nous aspirons tout ce qu’il y a de meilleur dans vos cerveaux pour le transformer en slogans débiles pour laver le cerveau de la populace.

    Muahahah.

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