Soldat en poste

Récemment, un blogueur a lancé le « blogue par la poste ». C’est un jeu qui peut sembler intéressant pour plusieurs, mais j’ai tout de suite reconnu un stratagème pour localiser de futures victimes. Ils utilisent vraiment des tactiques malhonnêtes.

Par hasard, j’ai obtenu l’adresse d’une pauvre participante à ce jeu. Je me suis empressé de lui faire parvenir un objet pour l’aider à se défendre de leurs attaques imminentes. J’espère que mon aide est arrivée à temps et qu’elle a survécu. Je suis sans nouvelle et ça m’inquiète.

De mon côté, je savais qu’ils allaient profiter de ce jeu pour m’envoyer une mauvaise surprise par la poste. Je n’étais donc pas étonné de recevoir un colis cette semaine.

La grande enveloppe que j’ai reçue pesait assez lourd. Ils ont dû dépenser une fortune juste pour l’expédition. L’argent n’est jamais un problème pour eux, avec leurs ressources quasi illimitées. En fait, c’est presque surprenant que mon colis n’ait pas été plus volumineux. Leurs experts en miniaturisation ont travaillé fort.

Par précaution, je me suis installé dans la baignoire pour déballer mon paquet. En cas d’explosion, je pouvais rapidement éteindre le feu avec la douche. J’ai aussi porté mes mitaines de four pour protéger mes mains de substances corrosives et je me suis mis un peu de miel sur la tête pour brouiller leur détecteur d’ondes cérébrales.

Il y avait cinq objets dans l’enveloppe. Une carte postale, un livre, un carnet de notes, un crayon et des chocolats. Tous des menaces.

Carte postale: Le texte, gentil et poli en apparence, parlait de l’arrivée prochaine des températures plus chaudes. Ils attendent impatiemment le moment que j’enlèverai mon armure-manteau et que je ne porterai plus de foulard derrière lequel cacher mon nez quand je respire. L’été est la saison où je suis le plus vulnérable et ils voulaient me dire que, s’ils ne m’avaient pas encore eu d’ici là, la prochaine saison serait ma dernière.

Livre: Ce petit livre contient des douzaines d’astuces pour fuir. Ils me croient sans doute assez stupide pour utiliser une des méthodes de fuite qu’ils me proposent. La riposte à chacune de ces astuces doit être planifiée depuis longtemps, et je m’attends à une capture rapide si je les applique. J’ai brulé ce livre sans attendre en lui faisant passer un long séjour dans mon grille-pain.

Carnet de notes: Chaque page est un reprotransmetteur tactile. La moindre information que j’inscrirai sera instantanément retransmise à leur quartier général. J’ai passé chaque page au mélangeur électrique, avec du jus de tomates, avant de faire disparaitre le tout dans les toilettes. Cela devrait momentanément créer de l’interférence sur leur réseau électronique.

Crayon: Un simple explosif. Le détonateur, situé à l’extrémité comme sur un stylo, est très tentant pour un écrivain comme moi. Heureusement, en plus d’être observateur, je suis très futé. Je n’ai jamais vu ce type de crayon avant et j’ai aussitôt détecté la supercherie. Je suis allé l’enterrer dans le sol gelé pour laisser Dame Nature le soin de le désamorcer.

Chocolats: De petites bouchées empoisonnées que j’ai fait disparaitre, une par une, en les laissant tomber dans la bouche d’égout la plus proche. Bon appétit, pauvres rats.

Je n’ai conservé aucune trace du dangereux contenu de cette enveloppe. J’espère que, si vous avez participé au blogue par la poste, vous avez fait preuve d’autant de prudence.

Et, de toute façon, j’ai fait des recherches. J’ai bien fait de me débarrasser de tout ce que j’ai reçu. La personne qui m’a envoyé ce colis n’était même pas une blogueuse!

Sonnette louche

On sonne à la porte.

J’ai tellement sursauté! J’étais absorbé dans mon écriture et le « ding dong » a violemment fait éclater ma bulle d’inspiration. J’ai dû lever de ma chaise haut comme ça!

Je n’attends pourtant personne. Puisque je n’ai pas vraiment d’amis, il y a peu de chances que ça soit quelqu’un que je connais qui vient me surprendre, surtout en soirée. Et ma famille habite loin. Oh! Que c’est louche…

Je quitte mon bureau et me dirige vers l’entrée. J’ai le coeur qui débat, comme si je venais de sprinter le cent mètres en escaladant une montagne à la nage. Mon niveau de concentration m’a rendu vulnérable à la surprise.

Ça sonne encore!

Décidément, il y a urgence. C’est très louche. Peut-être un voisin mal pris a un urgent besoin d’une tasse de farine. Ça peut arriver. C’est important, la farine. On peut s’en servir pour que des choses ne collent pas ensemble. Si l’on en répand sur le sol, ça laissera des traces quand quelqu’un ou une souris passera. J’ai aussi vu à la télévision qu’on peut en lancer dans les airs si l’on suspecte la présence d’un être invisible. Évidemment, elle sert aussi à faire de merveilleuses crêpes, un délicieux pain aux raisins ou la plus succulente des croustades. J’en ai un gros sac dans mon garde-manger.

Mais si ce n’était pas un voisin? Si c’était l’un d’eux? Un monstre électronique, une agente mécanique ou un violent porc-épic?

Avant d’ouvrir, je dois m’armer. Je fouille dans le tiroir à ustensile et empoigne une louche. L’arme parfaite dans les circonstances. Je tire les verrous et tourne les loquets. Mon coeur continue à battre d’un rythme rapide, mais ce n’est plus à cause de la surprise. C’est pour fournir à mes muscles l’énergie nécessaire pour une réaction rapide.

Un homme se tient devant ma porte, une caisse dans les mains. Son survêtement sport malpropre et sa casquette effilochée s’agencent parfaitement avec son sourire pourri et un peu édenté. Ses yeux plissés disparaissent derrière des sourcils touffus, et c’est à se demander si ce gros bouton sur son front n’est pas plutôt un oeil supplémentaire qui tente de pousser.

— Ç’a ben été long à répondre, me dit-il d’une voix putride. J’ai pas juste toé à livrer!

Livrer? Je n’ai demandé aucune livraison. La caisse qu’il tient est une caisse de bières, et je ne bois même pas d’alcool! Ils veulent m’empoisonner!

— Oh non!

Il déplisse son regard et m’observe. Je remarque aussitôt ses yeux qui ne regardent pas dans la même direction. Il peut voir deux endroits en même temps. J’ai maintenant la confirmation qu’ils m’ont envoyé une créature dangereuse. Cet homme est en fait un nain. Mais pas n’importe quelle sorte de nain.

Un nain géant.

Ces petits humanoïdes ont été étirés pour être aussi grands qu’une personne normale. Ils peuvent donc se promener parmi les foules, sans risque d’être découverts. C’est la première fois que j’en vois un d’aussi près et, si je ne fais pas attention, cela risque d’être aussi la dernière.

Il me dévisage avec son regard qui louche, et, moi, je brandis la mienne.

— N’essayez pas, je n’ai rien commandé!

Je le menace de mon arme, en prenant toutefois bien soin de ne pas mettre un pied à l’extérieur. Tant que je reste chez moi, il ne peut pas m’attaquer. Ses dents avariées iront mordre quelqu’un d’autre.

— Capote pas, là. Me suis trompé d’adresse, c’est toute.

Il recule alors que je continue à agiter mon arme dans sa direction. Le nain dépose la caisse dans le panier de sa bicyclette de gestes nerveux. Il s’assoit ensuite sur la selle et s’éloigne de chez moi dans un tintement de bouteilles qui s’entrechoquent. Dès qu’il sera hors de ma vue, je sais qu’il donnera quelques coups de pédales pour s’envoler jusqu’à leur base secrète cachée dans les nuages. Je ferme la porte et range mon ustensile dans son tiroir.

La louche est vraiment la meilleure arme pour se débarrasser d’un ennemi qui arrive comme un cheveu sur la soupe.

Papillons de nuit

Ils m’ont injecté une substance chimique mutagène. Mon ADN a été modifié à mon insu et je suis en train de me transformer en hybride insectoïde. Les effets de ce bouleversement génétique se répercutent sur tous mes organes. Mon estomac glougloute bruyamment, mon coeur bat plus fort, ma pression sanguine fluctue, mes narines captent des odeurs inhabituelles, et les muscles de mon visage se contractent sans raison, me donnant l’air de sourire.

Je la vois dans la foule. Il pourrait y avoir des milliers de personnes, mais je ne vois qu’elle. Son regard brillant croise le mien et, à cet instant, tout autour se désintègre, s’envole en poussière, disparait. Il n’y a plus qu’elle. Son visage radieux se dresse tel un phare pour me guider dans une obscurité inconnue. J’avance vers elle, vers cette lumière douce…

Comme un stupide insecte qui ira s’électrocuter sur une lampe anti-moustiques.

Ma main se pose sur sa hanche, mon bras lui encercle la taille et je la presse contre moi. Mes lèvres trouvent les siennes. Frôlements de langues. Embuche sucrée.

C’est à ce moment que mes ailes poussent. Je n’ai maintenant plus besoin de marcher. Mon corps, devenu si léger, papillonne dans les nuages. Je la laisse me porter sur ses courants d’air chauds, je voyage sur sa douce bise au gré de ses désirs.

Tout ça pour me perdre naïvement à l’autre bout du monde, loin de tout.

Sa chevelure est pollen. Sa peau est pétale. Elle est une fleur sur laquelle je me pose pour butiner. Mes mains, mes six mains d’insecte, sont partout sur elle pour la cueillir. Je l’enlace, la cajole, la caresse. Encore. Je la serre dans mes bras, la protège comme un précieux bouquet. Je ne veux plus la lâcher.

Je ne peux plus la lâcher.

Son corps est un papier tue-mouche. Je suis pris au piège. Impossible de m’en séparer. Mon corps englué est fusionné à elle. Collé, prisonnier.

Je lutte. Pendant des minutes. Pendant des heures. Sa tulipe me dévore, ses marguerites me lacèrent. Ses vignes m’emmêlent, m’entourent, m’encerclent.

Et se resserrent, comme un noeud coulant qui m’étrangle et m’étouffe.

Je n’ai plus d’air. Tout ce que je respire, c’est son parfum. Des spasmes horribles contractent mes muscles. La fin approche. Le bouton de rose est sur le point d’éclore. Et, pendant que je me débats avec ce qui me reste d’énergie, mes ailes cessent de battre. Un cocon duveteux m’enveloppe lentement. Le monde se referme sur moi.

La métamorphose s’effectue en sens inverse. J’en ressortirai chenille molle, petite bestiole sans défense. C’est à ce moment qu’elle frappera. Je serai écrasé d’un seul coup, réduit en une flaque de bouillie informe. J’aurai échoué.

Une alarme retentit soudainement, brisant le silence matinal. Il s’agit du signal d’une nouvelle mission. Elle doit partir et n’aura donc pas eu le temps de venir à bout de moi. J’ai réussi à tenir suffisamment longtemps pour éviter le désastre. Toutes mes années d’entrainement me sauvent encore. Elle relâche son emprise doucement, d’un air déçu. Je suis libre.

Par terre, je trouve mes vêtements, mon ancienne peau d’avant qui s’éparpille comme si j’avais explosé au moment de muer. Je me rhabille de moi-même, en vitesse. Avant de m’enfuir, je jette un dernier coup d’oeil vers elle. Le souvenir que j’en garderai sera son regard fané, sa corole de cheveux hirsutes et son sourire flétri. Une combattante vaincue.

Mon corps, purgé de son nectar maléfique, retrouve enfin son identité propre. Je suis moi, à nouveau. C’est confortable et rassurant.

Et tellement mieux que n’importe quel papillon.

Derniers maux

Je suis trop agile et futé pour eux. C’est un avantage pour moi, mais mes capacités à les déjouer sont un danger pour les gens que je connais. Au lieu de s’en prendre à moi, ils s’attaquent à mes amis.

Voici une capture d’écran d’une conversation récente par messagerie instantanée.

conversation

Quelques minutes après, elle s’est retrouvée hors ligne. Je n’ai plus eu de nouvelle par la suite.

Ils sont venus la capturer directement chez elle. À l’heure qu’il est, ils ont probablement terminé de la dépecer, son cerveau est déjà reconfiguré pour être installé dans un automate et toutes les traces de son existence sont effacées. Leur opération fut très rapide.

À cause d’eux, j’ai perdu une bonne amie. En fait, je me trompe. Elle est disparue à cause de moi. Ils me font payer pour toutes les frustrations que j’ai pu leur causer. Je sais qu’ils feront d’autres victimes parmi mes proches, et je devrais donc cesser de voir tous mes amis.

Pour votre sécurité, évitez-moi.