Sang froid

Je porte des lunettes de soleil et je sens la crème solaire. La météo est vraiment idéale pour faire du patin à roues alignées et j’ai choisi de faire ma balade sur la piste longeant le fleuve. Il n’y a pratiquement aucun nuage dans le ciel bleu, une bise douce et tiède transporte un léger parfum floral et le soleil brille sans être incommodant. Plusieurs cyclistes roulent devant moi et, à côté, quelques piétons marchent sur le gazon dont le vert disparait sous un tapis blanc.

Tapis blanc? De la neige en juin, ça se peut même pas.

Ils sont donc en train de cryogéniser le parc!

Je freine sans avertissement en plein milieu de la piste cyclable. Le caoutchouc de mon frein couine sur l’asphalte et laisse une courte ligne noire derrière moi. Un cycliste qui me suivait lance un juron en me contournant et me jette ensuite un regard furieux. Ce n’est pas pourtant pas de ma faute s’ils ont installé l’hiver ici.

Leur installation est quand même astucieuse. Ils n’ont pas besoin d’aller bien loin pour trouver des cristaux de glace. Ils peuvent transformer directement l’eau du fleuve à côté. Leurs canons à neige sont camouflés dans les arbres, si bien qu’on dirait que les gros flocons sortent directement de leurs branches. Les petites touffes blanches flottent doucement et se répandent partout sur le parc.

Je vois des enfants qui jouent au ballon. Une mère marche avec son bébé dans une poussette. Un couple s’embrasse sur un banc. Un employé de la ville vide une poubelle. Dans peu de temps, tous ces gens se retrouveront dans un wagon réfrigéré, en route vers une de leurs bases polaires, où ils les transformeront en crème glacée pour mutants.

En faisant demi-tour, je remarque que de la neige s’est logée dans les roues d’un de mes patins. Je dois m’en débarrasser au plus tôt, avant que mes roues se figent dans la glace. Je soulève mon pied et le frappe à quelques reprises sur le sol, une opération périlleuse quand on est en patins, et je parviens à dégager la neige sans tomber.

Je constate alors que cette fausse neige est une piètre imitation. Elle ressemble beaucoup à de la laine animale ou de la mousse végétale. Un genre de duvet blanc qui pourrait servir à emplir un oreiller. Ce genre d’illusion ne peut évidemment pas me berner. Pas question que je reste dans ce parc une seconde de plus.

Je m’en vais patiner sur la rue, c’est moins dangereux.

Auto brusque

Les gens montaient dans l’autobus. Moi, j’étais déjà assis depuis deux arrêts sur un siège pas suffisamment mou. Plusieurs nouveaux passagers venaient se tenir à la barre qui passait au-dessus de moi, me donnant un point de vue privilégié sur des aisselles. Un cercle de sueur sur une chemise bleu foncé, un t-shirt blanc jauni, les poils courts et épineux d’une dame âgée en camisole. Le paysage disgracieux m’incita à regarder à l’extérieur.

Des voitures avançaient, pare-chocs à pare-chocs, à peine plus vite que l’autobus. Il y en avait une rouge foncé. Avec des roues. De la rouille grignotait l’aile arrière et il manquait un morceau à la lentille d’un des phares. Son capot était un peu bosselé, comme si quelque chose lui était tombé dessus. L’autobus arriva à un autre arrêt et de nouveaux passagers montèrent à bord. La voiture rouge me doubla lentement.

Au feu de circulation suivant, l’autobus s’arrêta à côté d’une voiture. Rouge foncé, avec des roues, de la rouille, un phare brisé et un capot bosselé. Pareille à celle que j’avais vue quelques secondes plus tôt. Le feu passa au vert, et la nouvelle voiture rouge, plus rapide que l’autobus dans la circulation dense, me distança.

Je ne fus pas surpris, deux arrêts plus tard, de remarquer une nouvelle copie de voiture rouge juste devant l’autobus. Même la plaque d’immatriculation était identique! Je venais de découvrir, grâce à mon sens de l’observation ultra-développé qu’ils possédaient une flotte de véhicules semblables…

Et ils tentaient d’encercler l’autobus.

Les bosses sur le capot avaient été causées par l’impact de victimes qu’ils fauchaient. La peinture rouge foncé servait à masquer les éclaboussures. Ce que je croyais être de la rouille n’était que des restes de viscères en putréfaction. Pour pulvériser les fuyards, les phares lançaient des rayons laser dont la puissance faisait craquer la lentille. Je crois même que les quatre portes se déploieraient pour former des ailes et leur permettre de rejoindre un vaisseau mère en orbite.

L’autobus poursuivit son trajet, encore, et il ne restait plus que trois ou quatre arrêts avant l’endroit où je devais descendre. Bientôt, je ne serais plus à l’abri. Une de leurs voitures rouges roulait toujours dans les parages, signe évident qu’ils savaient que j’étais là.

Plus que deux arrêts. L’autobus changea tout à coup de voie pour se placer dans la même voie qu’une autre voiture rouge. Même si quelques voitures nous séparaient, c’était maintenant évident que le chauffeur travaillait avec eux et que je courais un danger en demeurant à bord. Le coffre de la voiture rouge s’ouvrirait et l’autobus s’y engouffrerait pour m’amener dans un de leurs repères souterrains.

L’arrêt suivant était le mien. Je me suis levé de mon siège d’une manière nonchalante pour ne pas trop attirer l’attention. Le moment critique, peut-être même fatal, arriva. L’autobus arrêta. La porte s’ouvrit. La voiture rouge s’était immobilisée plus loin devant. Je descendis, prêt à affronter ce monstre métallique.

Par un concours de circonstances incroyable, un abribus se trouvait sur le coin. Il ne suffit pas d’être agile et futé, il faut une part de chance pour survivre. J’ai couru m’y réfugier dès que mon pied toucha le trottoir. Une odeur forte m’accueillit, indiquant que d’autres personnes avant moi s’étaient cachées ici, mais n’avaient pas réussi à contenir leur peur dans leur vessie. Ce ne serait toutefois pas mon cas, puisque je n’ai peur de rien.

Patient et courageux, j’ai attendu. La voiture rouge ne bougeait pas, comme un prédateur qui guettait sa proie. Mais l’engin affamé ne supporta pas mon inaction très longtemps et partit chasser ailleurs. Près de deux heures plus tard, j’ai enfin pu sortir en toute sécurité.

Il était temps, parce que j’avais vraiment envie. Ce qui me fait penser que l’odeur repoussante de l’abribus n’était sans doute pas celle de la peur, mais celle de la patience…

Faux gouter

C’était une mauvaise idée de diner dans ce resto.

Les tables sont presque toutes occupées. Un serveur me guide à travers le chahut jusqu’à un espace minuscule où m’assoir. Je me retrouve au centre d’une longue table, coincé entre des inconnus, avec à peine assez d’espace pour bouger les bras. Même un contorsionniste n’y aurait pas été confortable.

Le menu est à moitié écrit dans une langue que je ne peux pas lire. Des informations sur la nature des plats servis sont ainsi gardées secrètes, leur permettant d’annoncer à leurs agents et leurs robots quelle nourriture est à éviter. Au lieu de tenter de lire, j’aurais pu me fier aux images, mais celles-ci sont tout aussi inquiétantes. Un bout de tentacule, une boulette d’une drôle de couleur, une tranche de viande mutante, un légume d’origine extra-terrestre… Je choisis donc au hasard.

Le service est rapide. Je suspecte qu’un des employés de la cuisine soit un des leurs et qu’il savait déjà ce que j’allais commander grâce à des dons télépathiques. D’ailleurs, il a sûrement assaisonné mon repas d’une bonne quantité de poison électronique. Devant moi, mon bol me crie de le dévorer avec son parfum appétissant. Je ne crains cependant pas le poison. Je prends une paire de baguettes et saisis un bon gros morceau de viande. Argn!

Voyez-vous, le poison électronique est facile à déjouer. L’électrotoxicité alimentaire est un domaine fascinant quand, comme moi, on a la chance d’en connaitre la base. En inversant la polarité de la toxine, la longueur d’onde indigestive se déphase et le poison, privé de son conducteur analogique, devient inerte. Je suis toujours aussi futé. Pour dépolariser ce poison, il ne suffit que de manger ma nourriture en tenant mes baguettes à l’envers!

À côté de moi, un couple discute. La femme parle fort et ses propos ne sont pas vraiment cohérents. Du genre: « Ah oui, mais non. Mais bien sûr. Quand même. » L’homme, lui, assis à ma gauche, gesticule généreusement. Sa main passe près de moi à plusieurs reprises, et il manque de me cogner le nez de très peu.

Ils ont parfois des plans de contingence. Leur tentative d’empoisonnement ayant échoué, il est très possible que ce couple étrange soit justement des agents. Par contre, même mon oeil expérimenté n’arrive pas à voir si ce sont des mutants, des androïdes, ou de simples humains normaux. Je n’ai qu’une façon d’en être certain et cela demande une grande précision.

Le bras de l’homme continue à fouetter l’air devant moi. Son coude effleure ma nourriture, son épaule vise mon menton, son avant-bras passe au-dessus de mon verre et sa main frôle mon nez.

Je la lui lèche. Oui, vous avez bien lu, je lèche sa main. Elle est velue, mais ça m’est égal. Il faut gouter. Un coup de langue. Rapide et précis.

L’homme se recroqueville aussitôt et la femme ouvre les yeux tellement grands, que j’ai peur qu’ils tombent dans son bol. D’autres clients me regardent en fronçant les sourcils et les conversations diminuent considérablement. Un moment de surprise qui donne le temps à mes papilles gustatives de faire leur analyse.

C’est un peu salé. Peut-être comme une sorte de poisson? J’ai de la difficulté à arriver à une conclusion claire et j’ai la brillante idée de comparer le gout de sa main avec le gout de la mienne. Je lèche donc le dos de ma main, lentement, en surveillant bien sûr l’homme du coin de l’oeil.

Je vois sur son visage une teinte de panique. Il sait que je suis en train de remarquer la différence de gout. Parce qu’il y a effectivement une différence de gout. Ma main ne goute pas l’hybride!

L’homme, devinant qu’il a été démasqué, se lève et demande à sa femme de le suivre. Pour leur montrer que je suis bien au courant du succès de ma technique, je m’empare d’un autre morceau de viande avec mes baguettes inversées, et je le lèche à plusieurs reprises. Le couple dangereux paie à la hâte et quitte le restaurant à toute vitesse.

Dans ma bouche, un arrière-gout persiste. Celui du succès!

Dire que tout ça ne serait jamais arrivé si j’avais mangé avec une fourchette!

Con cave

Il y avait un trou.

Le genre de trou plutôt concave, mais pas trop profond. L’équivalent de descendre une marche d’escalier vers un étage creux. Un vide de surface.

Quand je l’ai vu, il y a quelques semaines, j’ai trouvé anormal qu’ils placent un piège aussi évident en face de chez moi. Situé à peu près au centre de la rue, il était bien visible depuis le trottoir et je pouvais même l’apercevoir de l’intersection. Les chances que j’y mette le pied par mégarde étaient nulles. Surtout que je ne marche jamais dans la rue.

Mais, aujourd’hui, le trou n’était plus là. À sa place se trouvait une tache d’asphalte noire de forme irrégulière. Une ombre, un fantôme de trou. La rue était maintenant plate et peut-être même légèrement convexe à cet endroit. Un anti-trou. Je pourrais y marcher sans danger, mais je ne marche jamais dans la rue.

De toute façon, le plus intéressant était sur le trottoir.

Des lèvres roses, des yeux bleus, une longue chevelure blonde.

Bien plus intéressant sur le trottoir.

La blouse blanche contrastait avec la peau juste assez bronzée. Les boutons détachés, presque la totalité, laissaient entrevoir un nombril mignon. Mais mes yeux fixaient évidemment un peu plus haut.

Ça doit être une de leurs agentes, ai-je aussitôt pensé.

Elle me croisa sans s’arrêter. Son passage avait laissé une trace parfumée dans l’air.

C’était dangereux, mais, si je ne faisais que me retourner sans cesser de marcher, je pouvais l’observer tout en prenant mes distances.

Une petite jupe verte, de longues jambes douces, une démarche aguichante. Un…

TROU!

Perte d’équilibre. Cheville tordue. Main au sol.

Pendant que je regardais cette ogresse déguisée, ils avaient mis le trou devant moi. Et j’ai mis le pied dedans.

Par chance, je suis agile. J’ai évité de m’étendre sur le trottoir en fléchissant les genoux rapidement et j’ai bondi hors du trou une fraction de seconde plus tard. Si j’avais hésité, ou si j’avais été juste un peu plus lent, le trou, même s’il était très petit, m’aurait gobé la jambe. Il avait vraiment l’air affamé, avec ses dents de cailloux et sa langue sableuse.

Regardez où vous mettez les pieds. Ils changent les trous de place.

Cancer ascendant

En entrant à la station de métro, un moustachu m’a donné un journal. Sa façon de me le tendre était tellement insistante, que je crois qu’il me l’aurait lancé si j’avais refusé de le prendre. Je ne serais pas surpris qu’il soit même allé jusqu’à l’insérer de force dans mon sac.

Sur le coup, je me suis méfié. Ils postent des agents partout, et ce journal aurait pu avoir été imprimé avec de l’encre explosive comprenant un point-virgule comme détonateur. La une pouvait présenter une manchette subliminale qui m’aurait poussé à commettre un crime terrible. Mais l’homme n’était pas l’un d’eux. Sa bédaine ronde et ses doigts poilus étaient bien trop naturels.

Ce journal contenait certainement un message vital de la part d’un de mes alliés secrets.

J’ai pris le journal du bout des doigts, feignant la nonchalance pour qu’ils ne se doutent de rien. Je suis descendu vers le quai d’embarquement d’un pas normal, pendant que le moustachu fit semblant de distribuer des journaux à d’autres passants. J’avais entre mes mains mon message secret et ils n’avaient rien remarqué.

Un message secret dissimulé dans un journal, ça ne se trouve pas facilement. Des nouvelles, des publicités, des reportages, la météo, des petites annonces… Analyser chaque page allait me prendre un temps fou! Et si je n’arrivais pas à le décoder à temps? Je remarquais déjà des gens agir de façon suspecte autour de moi, comme cette femme qui ne cessait de fouiller dans son sac et replacer son contenu. Je me dirigeais peut-être tout droit dans une savante embuscade. Mes doigts nerveux se mirent à tourner les pages très vite, les froissant bruyamment.

Il fallait que je me calme. On ne m’aurait pas transmis un message que je n’aurais pas compris. Ce n’était pas logique. Réfléchir étant une de mes forces, c’est donc ce que j’ai fait. Comment se préparer à affronter ce que la journée nous réserve? En lisant l’horoscope, bien sûr!

Il était là mon message secret. Et très clair!
(24heures, 19 mai 2009, p. 37, Sagittaire)

« Vous avez les nerfs à fleur de peau, cela peut vous jouer des tours.»

Je sais, je ne dois jamais paniquer. La panique pourrait me faire réagir d’une mauvaise façon.

« La compétition est féroce, un compétiteur cherche à vous faire sortir […] Gardez votre sang-froid et tout ira bien.»

Ils essaient souvent de me faire sortir de chez moi. Mais je suis à l’abri chez moi. Tant que je reste chez moi, leurs mutants suceurs de sang ne pourront rien me faire.

« Vos paroles […] blesser des gens qui vous aiment»

C’est la partie la plus importante du message secret. On m’indique comment me débarrasser d’elle, la prochaine fois qu’elle s’en prendra à moi avec ses charmes. Elle a un point faible: elle est sensible aux paroles. Si lui parler peut l’anéantir, je sais maintenant quoi faire quand je la rencontrerai. D’ailleurs, je me demande s’il y a un indice supplémentaire à propos d’elle, avec la photo de la personne qui aurait écrit ces horoscopes… Serait-ce le visage de la prochaine agente ou celle de mon alliée secrète?

Peu importe. Je l’attends avec une réplique assassine. Quand elle croira m’avoir complètement charmé et tentera de m’achever en me disant ce qu’elle éprouve pour moi, je lui porterai le coup fatal. Une réponse bien simple à l’expression de ses sentiments. Deux mots.