Faux gouter

C’était une mauvaise idée de diner dans ce resto.

Les tables sont presque toutes occupées. Un serveur me guide à travers le chahut jusqu’à un espace minuscule où m’assoir. Je me retrouve au centre d’une longue table, coincé entre des inconnus, avec à peine assez d’espace pour bouger les bras. Même un contorsionniste n’y aurait pas été confortable.

Le menu est à moitié écrit dans une langue que je ne peux pas lire. Des informations sur la nature des plats servis sont ainsi gardées secrètes, leur permettant d’annoncer à leurs agents et leurs robots quelle nourriture est à éviter. Au lieu de tenter de lire, j’aurais pu me fier aux images, mais celles-ci sont tout aussi inquiétantes. Un bout de tentacule, une boulette d’une drôle de couleur, une tranche de viande mutante, un légume d’origine extra-terrestre… Je choisis donc au hasard.

Le service est rapide. Je suspecte qu’un des employés de la cuisine soit un des leurs et qu’il savait déjà ce que j’allais commander grâce à des dons télépathiques. D’ailleurs, il a sûrement assaisonné mon repas d’une bonne quantité de poison électronique. Devant moi, mon bol me crie de le dévorer avec son parfum appétissant. Je ne crains cependant pas le poison. Je prends une paire de baguettes et saisis un bon gros morceau de viande. Argn!

Voyez-vous, le poison électronique est facile à déjouer. L’électrotoxicité alimentaire est un domaine fascinant quand, comme moi, on a la chance d’en connaitre la base. En inversant la polarité de la toxine, la longueur d’onde indigestive se déphase et le poison, privé de son conducteur analogique, devient inerte. Je suis toujours aussi futé. Pour dépolariser ce poison, il ne suffit que de manger ma nourriture en tenant mes baguettes à l’envers!

À côté de moi, un couple discute. La femme parle fort et ses propos ne sont pas vraiment cohérents. Du genre: « Ah oui, mais non. Mais bien sûr. Quand même. » L’homme, lui, assis à ma gauche, gesticule généreusement. Sa main passe près de moi à plusieurs reprises, et il manque de me cogner le nez de très peu.

Ils ont parfois des plans de contingence. Leur tentative d’empoisonnement ayant échoué, il est très possible que ce couple étrange soit justement des agents. Par contre, même mon oeil expérimenté n’arrive pas à voir si ce sont des mutants, des androïdes, ou de simples humains normaux. Je n’ai qu’une façon d’en être certain et cela demande une grande précision.

Le bras de l’homme continue à fouetter l’air devant moi. Son coude effleure ma nourriture, son épaule vise mon menton, son avant-bras passe au-dessus de mon verre et sa main frôle mon nez.

Je la lui lèche. Oui, vous avez bien lu, je lèche sa main. Elle est velue, mais ça m’est égal. Il faut gouter. Un coup de langue. Rapide et précis.

L’homme se recroqueville aussitôt et la femme ouvre les yeux tellement grands, que j’ai peur qu’ils tombent dans son bol. D’autres clients me regardent en fronçant les sourcils et les conversations diminuent considérablement. Un moment de surprise qui donne le temps à mes papilles gustatives de faire leur analyse.

C’est un peu salé. Peut-être comme une sorte de poisson? J’ai de la difficulté à arriver à une conclusion claire et j’ai la brillante idée de comparer le gout de sa main avec le gout de la mienne. Je lèche donc le dos de ma main, lentement, en surveillant bien sûr l’homme du coin de l’oeil.

Je vois sur son visage une teinte de panique. Il sait que je suis en train de remarquer la différence de gout. Parce qu’il y a effectivement une différence de gout. Ma main ne goute pas l’hybride!

L’homme, devinant qu’il a été démasqué, se lève et demande à sa femme de le suivre. Pour leur montrer que je suis bien au courant du succès de ma technique, je m’empare d’un autre morceau de viande avec mes baguettes inversées, et je le lèche à plusieurs reprises. Le couple dangereux paie à la hâte et quitte le restaurant à toute vitesse.

Dans ma bouche, un arrière-gout persiste. Celui du succès!

Dire que tout ça ne serait jamais arrivé si j’avais mangé avec une fourchette!

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Un commentaire sur “Faux gouter

  1. La langue, quel organe stupéfiant!
    S’en servir pour déjouer les pièges tendus!!

    Vous ne cesserez jamais de nous surprendre mon cher!

    Mystra

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