De haut en bas

— Pardon, Monsieur,  la rue Notre-Dame, c’est bien loin?

La jeune femme m’avait intercepté au coin de la rue. J’ai aussitôt pensé que je me faisais attaquer, comme d’habitude. Je l’ai donc examinée attentivement, de haut en bas.

Pas d’antennes ou de tentacules. Seulement un chandail bien ajusté sur des courbes qui n’avaient rien d’extra-terrestre.

— C’est la troisième par là, répondis-je, rassuré.

Un coup d’oeil rapide me permit toutefois de constater tous les dangers dans cette direction. Un cône carnivore et son acolyte bouche-dégout. Un lampadairosaure venimeux. Plusieurs fissures dans l’asphaltotron.

Mon regard est revenu ensuite analyser le corps de la jeune femme, de haut en bas. Avec ses lèvres douces, sa taille fine et ses longues jambes, elle n’avait pas le physique requis pour survivre à une attaque. Mes talents allaient être indispensables.

— Je vais vous accompagner, c’est dangereux.

Elle fronça les sourcils et recula d’un pas.

— Ça sera pas nécessaire. Euh, merci.

Je comprenais sa surprise. Les personnes prêtes à venir en aide à des inconnus sont plutôt rares dans le quartier.

— C’est parce qu’ils pourraient vous embusquer et kidnapper. Comme vous voyez, il n’y a même pas de voitures sur la rue. C’est louche…

— Non, c’est beau. Je dois y aller. Je suis pressée.

Elle se mit à marcher d’un pas rapide, sans m’attendre. Quel courage.

Je n’ai toutefois pas pris de risque.

Je l’ai suivi jusqu’à sa destination.

Photons contrôlés

J’ai remarqué à plusieurs reprises des lampadaires s’éteindre quand je passe à proximité. Souvent, c’est eux qui les éteignent à distance afin de bénéficier du couvert de la nuit pour m’embusquer. Mais pas tout le temps. Je crois que je peux parfois être la cause. J’ai certainement acquis un contrôle électromagnétronique sur les ondes photoniques au fil des années.

Et voici une bonne occasion de tester ma théorie.

J’attends au coin de la rue que le feu passe au vert. Je suis toutefois en mauvaise posture puisqu’un robot-poubelle à quelques pas me guette avec appétit. Les restes de ses victimes précédentes jonchent le trottoir. Cette ordure ne prend même pas soin de dévorer ses proies proprement. Je dois fuir au plus vite.

Je commence donc à fixer le feu de circulation. Les yeux plissés, les sourcils froncés, la mâchoire serrée. Cette force se trouve en moi, je la sens. L’énergie électrolifique monte, monte, monte. Je lève le bras. Tends la main. Plie les doigts.

Feu vert.

J’ai réussi. Un frisson crépite le long de ma nuque et glisse entre mes omoplates. J’ai fait changer le feu de circulation. Le robot, étonné,  reste immobile.

Je traverse la rue au pas de course. À bord des véhicules arrêtés, les conducteurs m’observent. Sont-ils furieux que je les force à s’arrêter pour sauver ma peau? Je suis désolé. Derrière moi, le robot-poubelle est furieux. Je sens son haleine jusqu’ici.

Je dois l’empêcher de me rattraper. Les traces de ses repas précédents polluent aussi le trottoir de l’autre côté. Son territoire de chasse est vaste. Il ne doit pas traverser.

Je me concentre encore sur le feu de circulation. Ce n’était peut-être qu’un coup de chance juste avant. Cette fois sera la preuve ultime. J’allonge le bras en allant chercher cette énergie nouvelle enfouie en moi. Ma respiration garde un rythme régulier et calme. Ma vision se concentre sur mon objectif, et tout ce qui se trouve en périphérie devient flou. Même la voiture qui passe en klaxonnant ne réussit pas à perturber mon hyper transe. J’ai le contrôle.

Feu rouge.

Oh. J’ai vraiment des super-pouvoirs.

Défi déviant

Elle portait un soulier rouge et un soulier noir. Ses cheveux étaient longs d’un côté et courts de l’autre. Un sac à bandoulière pendait à une épaule et des bracelets multicolores s’alignaient le long du bras opposé. Une épine métallique lui traversait un sourcil.

Elle avait sans aucun doute grandi en Asymétrie.

Elle s’est tournée vers moi, la tête légèrement inclinée. Elle m’a observé un moment et m’a ensuite fait un clin d’oeil, l’oeil droit seulement, suivi d’un sourire en coin.

Je n’allais pas me laisser désymétriser ainsi.

J’ai répondu d’un signe de la tête bien centré. Mes bras longeaient mon corps de façon parallèle et mes pieds s’orientaient exactement dans un plan perpendiculaire à l’axe magnétique inversé. Ma respiration s’effectuait en parfait synchronisme, les deux narines à la fois. Je n’avais rien de travers.

Elle, par contre, continuait d’être désaxée. Elle fit quelques pas vers moi, ses pieds touchant le sol en alternance. Le bas de son corps suivait ces ondulations décentrées, comme si elle marchait en zigzags. Je pouvais maintenant entrevoir les détails d’un tatouage qui dépassait de son décolleté. Un motif floral sur un seul côté de la poitrine. Et peut-être un peu de dentelle aussi.

J’ai relevé les yeux et croisé son regard. Ses paupières battaient sans aucun rythme. Elle se tenait devant moi, un peu sur ma gauche, une main contre la hanche. Sa bouche entrouverte était prête à aspirer tout ce que j’avais de droit.

Je n’avais qu’une façon de la déjouer. Un mot bien symétrique.
— Non.

Mouche au chocolat

Ça fait quelques minutes que j’observe ces deux-là. Un jeune homme et une jeune femme en train de jaser dans un coin tranquille au bout du café. Je devrais intervenir. Le pauvre est en train de se faire piéger.

L’effroyable brunette lui fait des sourires charmants, mais lui ne se rend pas compte que les douces lèvres cachent une mâchoire mécanique bien lubrifiée qui le dévorera d’une seule bouchée. Ces beaux yeux, ce regard enjôleur, l’ont complètement hypnotisé. Je vois bien qu’il ne fait que hocher la tête sans rien dire. Ou presque.

Il semble quand même répondre à ses questions. Elle lui soutire graduellement des informations personnelles, comme des détails sur son travail, sa famille, son numéro de téléphone… ou son adresse. La torture qu’elle lui fera subir lorsqu’elle s’infiltrera chez lui pendant la nuit…

C’est terrible.

Je les connais, ces agentes. Elles aiment bien jouer avec leurs proies avant d’en finir avec eux. Ces bêtes cruelles déploient aussi des efforts remarquables pour mettre en place leurs supercheries. Elles transforment leur visage pour avoir l’air des douzaines d’années plus jeunes. Se créent un nom imaginaire pour brouiller les pistes. Inventent des points communs pour capter l’attention. Et en plus, elles sentent bon.

Comment pourrais-je me porter à sa défense?

Il boit un chocolat chaud, la spécialité de l’endroit, mais pas elle. Sa tasse contient plutôt du thé, une tisane, ou une autre infusion d’origine incompréhensible. Classique. Elles prétextent des allergies alimentaires ou affirment ne pas boire d’alcool. En vérité, c’est qu’elles viennent d’empoisonner tout ce qu’il y a sur le menu et de contaminer toutes les bouteilles du bar avec leur venin. Il a presque déjà tout bu, impossible de lui venir en aide de ce côté.

Je ne peux quand même pas y aller de front. L’agente va s’échapper par une porte secrète et le jeune homme ensorcelé risque de s’en prendre à moi. Et je refuse de combattre les humains.

Tiens. Une mouche.

Il y a une minuscule mouche. Elle vole d’une table à l’autre, tournoie autour des clients et va jusqu’au fond du café. Mais bien sûr. Ce relai entomologique aéroporté effectue la liaison entre l’agente et le quartier général. Je n’ai qu’à rompre le lien.

J’attends. Patiemment, mais pas trop. Je les entends quand même rire jusqu’ici. C’est mauvais signe. La mouche s’approche, change de direction, effleure le plafond, passe sous une table… Le couple se lève. Oui, je sais, ce n’est pas un couple, mais je n’ai pas le temps de trouver un meilleur mot, je dois me concentrer sur la mouche avant qu’ils sortent.

Pssst. Mouche. Mou-ou-che. Pssst?

Ah! La voilà! Calcul du trajet, orientation de l’angle de vol et snap! D’un geste agile et vif, je la saisis en plein vol. Comme une grenouille l’aurait fait avec sa langue. Je n’ai toutefois pas d’ADN de batracien. Seulement les réflexes d’un traqué bien entrainé.

J’ai réussi à briser la connexion. La victime reprend ses esprits. L’hypnose se dissipe. Le jeune homme est sauvé. La preuve au moment qu’il passe à la caisse:
— Payé ensemble ou séparé?
— Séparé.

Centre d’enlèvement

J’ai bien sûr remarqué que prélèvement et enlèvement, c’est presque pareil. J’entre tout de même dans la grande salle et me glisse parmi les autres victimes en gardant mon calme. La décoration est atroce, mais je porte des lentilles blindées. Aucun risque de me mettre à saigner des yeux.

Un robot bien carré m’accueille à mon arrivée. Incapable de parler, il me crache plutôt ses paroles sur un petit billet. A74. Est-ce une insulte mutante ou une salutation? Je préfère ne pas prendre de risque et lui réponds un «toi-même» convaincu. Je me retourne ensuite, la tête haute, et me dirige vers le siège le plus loin.

Un à un, les gens disparaissent dans la pièce adjacente. Les plus vieux, les plus gros, les plus odorants, les plus bavards, les plus laids, personne n’en revient. J’en revois quelques rares, mais ce n’est que pour un bref instant. Ils sont envoyés dans un local fermé au fond de la grande salle, d’où ils ressortent avec un contenant de liquide jaune. Les pauvres sont envoyés traire une vache uranusienne. J’espère qu’ils ne seront pas obligés de boire ça.

Mon tour arrive. À l’entrée de l’autre pièce, une femme en uniforme blanc me guette de ses yeux en fente. Elle n’est visiblement pas terrienne. Mais ça ne m’inquiète pas du tout. Je ne viens pas me faire capturer. Bien au contraire.

Je suis ici pour dérégler leur réseau de kidnapping organisé et libérer tous ces pauvres humains.

J’entre dans l’autre pièce d’un pas confiant. Il y a une suite de cabines d’où s’échappent des voix feutrées. Des téléporteurs. La non-terrienne m’indique de me diriger vers le troisième. Pas question de me faire dématérialiser par contre. Je n’ai pas encore de plan, mais je suis sur le point d’en avoir un.

Une mutante aux commandes de matériel informatique me demande de m’assoir sur la seule autre chaise du téléporteur. La femme a presque l’air humaine, à l’exception de la bosse poilue sur sa mâchoire. Un appendice de la taille d’un pois, d’un rose brunâtre. J’estime à vingt-trois le nombre de courts poils noirs y ayant éluent domicile. En regardant l’excroissance de plus près, je constate que la texture de la peau semble granuleuse. Je me demande si c’est ferme ou souple.

La mutante s’éclaircit la gorge. Elle profite de mon examen minutieux de cette protubérance pour me saisir le poignet et le tirer vers elle. D’un mouvement adroit, elle attache une sangle autour de mon bras. Sans perdre une fraction de seconde supplémentaire, elle s’empare d’une seringue.

Oh. C’est un bon moment pour un plan.

L’aiguille s’enfonce dans une de mes veines. Je ne me laisserai pas injecter des substances ainsi. Une drogue dématérialisante? Des isotopes multiphases? Non. C’est ici que ça s’arrête. J’inspire profondément en serrant les dents. Et je lui gicle mon sang.

Désemparée, Madame Tubercule recueille mon sang dans une éprouvette. Puis une autre. Cinq, douze. Elle tente de les regrouper, mais moi je leur donne des pichenottes du bout du doigt pour les envoyer rouler plus loin. Elle n’apprécie pas du tout. Les téléporteurs sont complètement désynchronisés. Ha.

Je sors de la cabine et me dirige à l’autre extrémité de la pièce. Une autre issue attendait ici d’être découverte. Je l’ouvre. Échappez-vous, amis humains.

Dehors, je reconnais une vieille dame avec une canne qui est entrée quelques instants avant moi.

Je lui offre mon bras pour l’aider à descendre les escaliers. Elle me sourit. Sa main plissée s’accroche à moi.

– T’es t’un ben bon jeune homme, me dit-elle d’une voix rauque et faible.

– Oui, merci.

C’est un plaisir de vous avoir libérée de leurs griffes.