Défi déviant

Elle portait un soulier rouge et un soulier noir. Ses cheveux étaient longs d’un côté et courts de l’autre. Un sac à bandoulière pendait à une épaule et des bracelets multicolores s’alignaient le long du bras opposé. Une épine métallique lui traversait un sourcil.

Elle avait sans aucun doute grandi en Asymétrie.

Elle s’est tournée vers moi, la tête légèrement inclinée. Elle m’a observé un moment et m’a ensuite fait un clin d’oeil, l’oeil droit seulement, suivi d’un sourire en coin.

Je n’allais pas me laisser désymétriser ainsi.

J’ai répondu d’un signe de la tête bien centré. Mes bras longeaient mon corps de façon parallèle et mes pieds s’orientaient exactement dans un plan perpendiculaire à l’axe magnétique inversé. Ma respiration s’effectuait en parfait synchronisme, les deux narines à la fois. Je n’avais rien de travers.

Elle, par contre, continuait d’être désaxée. Elle fit quelques pas vers moi, ses pieds touchant le sol en alternance. Le bas de son corps suivait ces ondulations décentrées, comme si elle marchait en zigzags. Je pouvais maintenant entrevoir les détails d’un tatouage qui dépassait de son décolleté. Un motif floral sur un seul côté de la poitrine. Et peut-être un peu de dentelle aussi.

J’ai relevé les yeux et croisé son regard. Ses paupières battaient sans aucun rythme. Elle se tenait devant moi, un peu sur ma gauche, une main contre la hanche. Sa bouche entrouverte était prête à aspirer tout ce que j’avais de droit.

Je n’avais qu’une façon de la déjouer. Un mot bien symétrique.
— Non.

Mouche au chocolat

Ça fait quelques minutes que j’observe ces deux-là. Un jeune homme et une jeune femme en train de jaser dans un coin tranquille au bout du café. Je devrais intervenir. Le pauvre est en train de se faire piéger.

L’effroyable brunette lui fait des sourires charmants, mais lui ne se rend pas compte que les douces lèvres cachent une mâchoire mécanique bien lubrifiée qui le dévorera d’une seule bouchée. Ces beaux yeux, ce regard enjôleur, l’ont complètement hypnotisé. Je vois bien qu’il ne fait que hocher la tête sans rien dire. Ou presque.

Il semble quand même répondre à ses questions. Elle lui soutire graduellement des informations personnelles, comme des détails sur son travail, sa famille, son numéro de téléphone… ou son adresse. La torture qu’elle lui fera subir lorsqu’elle s’infiltrera chez lui pendant la nuit…

C’est terrible.

Je les connais, ces agentes. Elles aiment bien jouer avec leurs proies avant d’en finir avec eux. Ces bêtes cruelles déploient aussi des efforts remarquables pour mettre en place leurs supercheries. Elles transforment leur visage pour avoir l’air des douzaines d’années plus jeunes. Se créent un nom imaginaire pour brouiller les pistes. Inventent des points communs pour capter l’attention. Et en plus, elles sentent bon.

Comment pourrais-je me porter à sa défense?

Il boit un chocolat chaud, la spécialité de l’endroit, mais pas elle. Sa tasse contient plutôt du thé, une tisane, ou une autre infusion d’origine incompréhensible. Classique. Elles prétextent des allergies alimentaires ou affirment ne pas boire d’alcool. En vérité, c’est qu’elles viennent d’empoisonner tout ce qu’il y a sur le menu et de contaminer toutes les bouteilles du bar avec leur venin. Il a presque déjà tout bu, impossible de lui venir en aide de ce côté.

Je ne peux quand même pas y aller de front. L’agente va s’échapper par une porte secrète et le jeune homme ensorcelé risque de s’en prendre à moi. Et je refuse de combattre les humains.

Tiens. Une mouche.

Il y a une minuscule mouche. Elle vole d’une table à l’autre, tournoie autour des clients et va jusqu’au fond du café. Mais bien sûr. Ce relai entomologique aéroporté effectue la liaison entre l’agente et le quartier général. Je n’ai qu’à rompre le lien.

J’attends. Patiemment, mais pas trop. Je les entends quand même rire jusqu’ici. C’est mauvais signe. La mouche s’approche, change de direction, effleure le plafond, passe sous une table… Le couple se lève. Oui, je sais, ce n’est pas un couple, mais je n’ai pas le temps de trouver un meilleur mot, je dois me concentrer sur la mouche avant qu’ils sortent.

Pssst. Mouche. Mou-ou-che. Pssst?

Ah! La voilà! Calcul du trajet, orientation de l’angle de vol et snap! D’un geste agile et vif, je la saisis en plein vol. Comme une grenouille l’aurait fait avec sa langue. Je n’ai toutefois pas d’ADN de batracien. Seulement les réflexes d’un traqué bien entrainé.

J’ai réussi à briser la connexion. La victime reprend ses esprits. L’hypnose se dissipe. Le jeune homme est sauvé. La preuve au moment qu’il passe à la caisse:
— Payé ensemble ou séparé?
— Séparé.

Centre d’enlèvement

J’ai bien sûr remarqué que prélèvement et enlèvement, c’est presque pareil. J’entre tout de même dans la grande salle et me glisse parmi les autres victimes en gardant mon calme. La décoration est atroce, mais je porte des lentilles blindées. Aucun risque de me mettre à saigner des yeux.

Un robot bien carré m’accueille à mon arrivée. Incapable de parler, il me crache plutôt ses paroles sur un petit billet. A74. Est-ce une insulte mutante ou une salutation? Je préfère ne pas prendre de risque et lui réponds un «toi-même» convaincu. Je me retourne ensuite, la tête haute, et me dirige vers le siège le plus loin.

Un à un, les gens disparaissent dans la pièce adjacente. Les plus vieux, les plus gros, les plus odorants, les plus bavards, les plus laids, personne n’en revient. J’en revois quelques rares, mais ce n’est que pour un bref instant. Ils sont envoyés dans un local fermé au fond de la grande salle, d’où ils ressortent avec un contenant de liquide jaune. Les pauvres sont envoyés traire une vache uranusienne. J’espère qu’ils ne seront pas obligés de boire ça.

Mon tour arrive. À l’entrée de l’autre pièce, une femme en uniforme blanc me guette de ses yeux en fente. Elle n’est visiblement pas terrienne. Mais ça ne m’inquiète pas du tout. Je ne viens pas me faire capturer. Bien au contraire.

Je suis ici pour dérégler leur réseau de kidnapping organisé et libérer tous ces pauvres humains.

J’entre dans l’autre pièce d’un pas confiant. Il y a une suite de cabines d’où s’échappent des voix feutrées. Des téléporteurs. La non-terrienne m’indique de me diriger vers le troisième. Pas question de me faire dématérialiser par contre. Je n’ai pas encore de plan, mais je suis sur le point d’en avoir un.

Une mutante aux commandes de matériel informatique me demande de m’assoir sur la seule autre chaise du téléporteur. La femme a presque l’air humaine, à l’exception de la bosse poilue sur sa mâchoire. Un appendice de la taille d’un pois, d’un rose brunâtre. J’estime à vingt-trois le nombre de courts poils noirs y ayant éluent domicile. En regardant l’excroissance de plus près, je constate que la texture de la peau semble granuleuse. Je me demande si c’est ferme ou souple.

La mutante s’éclaircit la gorge. Elle profite de mon examen minutieux de cette protubérance pour me saisir le poignet et le tirer vers elle. D’un mouvement adroit, elle attache une sangle autour de mon bras. Sans perdre une fraction de seconde supplémentaire, elle s’empare d’une seringue.

Oh. C’est un bon moment pour un plan.

L’aiguille s’enfonce dans une de mes veines. Je ne me laisserai pas injecter des substances ainsi. Une drogue dématérialisante? Des isotopes multiphases? Non. C’est ici que ça s’arrête. J’inspire profondément en serrant les dents. Et je lui gicle mon sang.

Désemparée, Madame Tubercule recueille mon sang dans une éprouvette. Puis une autre. Cinq, douze. Elle tente de les regrouper, mais moi je leur donne des pichenottes du bout du doigt pour les envoyer rouler plus loin. Elle n’apprécie pas du tout. Les téléporteurs sont complètement désynchronisés. Ha.

Je sors de la cabine et me dirige à l’autre extrémité de la pièce. Une autre issue attendait ici d’être découverte. Je l’ouvre. Échappez-vous, amis humains.

Dehors, je reconnais une vieille dame avec une canne qui est entrée quelques instants avant moi.

Je lui offre mon bras pour l’aider à descendre les escaliers. Elle me sourit. Sa main plissée s’accroche à moi.

– T’es t’un ben bon jeune homme, me dit-elle d’une voix rauque et faible.

– Oui, merci.

C’est un plaisir de vous avoir libérée de leurs griffes.

Bonne nouvelle

Je pouvais faire une croix sur mon dimanche matin paisible.

Je venais d’en apercevoir un perché en haut d’une tour. Il restait bien immobile, les ailes repliées, comme s’il guettait les parages en quête d’une proie. Je savais toutefois qu’il n’avait d’yeux que pour moi.

Ça m’arrive rarement, mais j’étais un peu découragé. Je n’ai pas pu m’empêcher de lancer un chapelet de jurons. Tout ce que je souhaitais ce matin-là, c’était d’avoir la paix. La sainte paix. Soupir.

Je me suis mis à genoux derrière une petite clôture pour tenter de me cacher. Plutôt inutile. Je dépassais de tous les côtés. En fait, c’était un miracle qu’il ne m’ait pas encore attaqué. Pourquoi hésitait-il? M’aurait-il reconnu et craignait que je riposte?

Mon questionnement fut soudainement interrompu par un lourd vacarme. Le martèlement d’un immense marteau sur un gong métallique perçait le calme de la matinée. C’était plutôt anormal. L’alarme est habituellement sonnée uniquement quand il y a quelque chose qui cloche. J’avais donc ma confirmation: il n’était pas assez puissant pour s’en prendre à moi seul. Par contre, ses fidèles alliés, eux, allaient arriver dans quelques minutes.

Oh.

On n’allait pas me prier pour partir. J’ai déguerpi aussitôt.

Tournez-vous régulièrement vers le ciel. Même si vous ne le voyez pas, il vous surveille.

Dilemme

Tout à coup, il y en avait une sur le trottoir.

Ces créatures sont plutôt sournoises. Elles marchent dans la foule, armées de magnétoréacteurs cachées sous leurs vêtements. Ces engins émettent un puissant champ magnétique qui agit directement sur le système nerveux des victimes. Les blessures varient d’un simple torticolis jusqu’à un dérèglement de la démarche qui oblige à foncer dans le premier poteau disponible.

Mais, celle-ci, je l’ai aperçue bien avant qu’elle soit assez proche pour m’affecter.

En fait, j’étais plutôt surpris de pouvoir la remarquer d’aussi loin. J’ai tellement évolué ces dernières années. Je vois des choses que je ne voyais pas avant. Comme cette aura qui l’entourait, cette surimpression lumineuse qui la différenciait des humains normaux.

C’est qu’elle se trouvait encore à cheval entre deux mondes. Le mien et le sien. Sa transition n’était pas terminée.

Je ne savais pas quoi faire. Mon instinct criait de fuir. Mes pensées hurlaient de lui faire face avant qu’elle ait terminé de basculer dans mon univers. Mais cet état ambigu la plaçait-elle plus près de l’inquiétant prédateur ou de l’être vulnérable?

Pendant que j’hésitais, elle avait continué d’approcher. Pris au dépourvu, j’ai donc simplement souri. Mais un sourire à mi-chemin entre «joyeux» et «je montre les dents». J’étais ambigu moi aussi.

Il faut croire que les doubles ambigüités, tout comme les doubles plutonifications, s’annulent. Il ne s’est rien passé de grave. Elle a poursuivi son chemin, sans même se retourner.

Ouf.

Ou pas. Puisque, sans réfléchir, je me suis lancé à sa poursuite. J’ai couru quelques secondes dans la foule… et je me suis arrêté.

Et j’ai couru à nouveau.

Et j’ai arrêté une fois de plus.

Et… et… Elle était rendue un peu trop loin.

Tant pis alors. J’aurai certainement d’autres occasions de provoquer un affrontement.

Somnambule crevé

Depuis plusieurs semaines, quand le réveil sonne, j’ai l’impression que je viens tout juste de me coucher. Que j’ai à peine dormi. J’ai ce serrement à la poitrine, comme si j’étais essoufflé d’avoir couru durant des heures.

La seule explication est donc que je me lève la nuit pour chasser des Robots Dragons.

Et je fais un excellent travail. On n’en croise aucun en ville.

Si je découvre seulement aujourd’hui que je suis un chasseur somnambulique, c’est que je n’étais pas prêt avant. Mon cerveau préférait travailler dans l’inconscient et me garder à l’abri. Me protéger dans un cocon blindé, le temps de terminer ma métamorphose. Il est fort mon cerveau.

Tout est clair maintenant.

Les prochaines nuits seront très actives.

Ils seront vaincus, troisième partie

… suite de Ils seront vaincus, deuxième partie

Les battements de mon coeur s’étaient accélérés. Je ne me rappelais pas la dernière fois que j’avais entendu une aussi bonne nouvelle.

— Je t’explique, dit l’homme. J’ai conçu des particules microscopiques qui émettent, dans un rayon d’une trentaine de mètres, une fréquence radioactive empoisonnée. Totalement inoffensive pour les humains, elle provoque des douleurs atroces pour n’importe quel de leurs mutants, agentes, robots, vampires, créatures, extra-terrestres, hybrides et chimères. Ils préfèreront s’enfuir, s’envoler ou se téléporter plutôt que de subir ces ondes de tortures. S’ils tentent de résister, l’énergie finira par altérer les neurotransmetteurs, les rendant dociles et inoffensifs.

— Comme le fauteuil?

— Oui. Comme le fauteuil.

— Oh. C’est génial.

— Presque génial.

L’homme se leva et s’approcha de la fenêtre. Il prit une grande inspiration et tourna le regard vers l’extérieur. Une lourdeur s’installa dans la pièce.

— Les particules ne sont pas autonomes, expliqua-t-il d’un ton grave. Elles fonctionnent grâce à l’électricité inhérente du corps humain jumelée à son acidité. Il faut donc les avaler pour les activer… ce qui pose un problème: la digestion. Une fois digérées, elles sont expulsées du corps. Des doses doivent être consommées régulièrement. Pour eux, un simple oubli de notre part devient une opportunité, et ils attendront cette erreur pour frapper. Je ne peux pas laisser n’importe qui les utiliser. C’est un processus qui demande beaucoup de rigueur et une grande discipline.

Je fuyais depuis si longtemps. Chaque journée apportait un nouvel affrontement. La lutte constante m’épuisait, m’usait. S’il existait un moyen pour les tenir à distance, je devais tenter ma chance.

— Je suis très discipliné.

— Je n’en doute pas. Je sais aussi que tu es conscient des dangers du moindre écart. Ce n’est pas ce qui m’inquiète.

Il posa son regard sur moi. Une ombre obscurcit son visage sérieux. Avaler des particules tous les jours pour qu’elles utilisent mon corps comme source d’énergie m’apparaissait pourtant si simple. Je ne voyais pas ce qui pouvait causer un problème.

— Tu as déjà été capturé. Je ne peux pas prédire avec précision les effets que les particules auront sur toi. Ton corps pourrait réagir violemment en expulsant des nano-implants ou ton esprit pourrait être perturbé par les courts-circuits d’émetteurs neurotroniques greffés à ton cervelet. Tu pourrais traverser une difficile période de purge.

— Comme vous le savez, répondis-je, j’ai déjà été capturé. J’ai subi toutes sortes de tortures. J’ai souffert physiquement et mentalement. Cette période de transition ne me fait pas peur. S’ils ne sont jamais venus à bout de moi, ce ne sont pas de simples particules qui réussiront.

— Tu es très brave. Et j’ai confiance en toi. Alors, voici le message secret à présenter à un de mes alliés au comptoir de la pharmacie d’à côté. Il te remettra tes doses de particules sous forme de comprimés.

Il me tendit un bout de papier tapissé de gribouillis.

— Ne t’en fais pas, ajouta-t-il d’une voix rassurante. C’est écrit en langage codé pour qu’ils ne puissent pas lire.

J’ai glissé la note avec précaution dans mon portefeuille, entre deux cartes pour l’isoler des caméras rayon X et détecteurs ultraviolets.

— Bon courage, Maxime. Tu verras, ta vie va changer.

Ma vie, et celle de l’humanité. Cette vision de temps nouveaux à venir procurait une chaleur en moi bien différente de n’importe quel venin atomique qu’ils m’auraient injecté. Une onde réconfortante, loin d’être radioactive, balayait mon corps de l’intérieur. Le soleil se levait dans mon coeur. Le futur flou se précisait. La conclusion devenait claire.

Ils seront vaincus.