Mouche au chocolat

Ça fait quelques minutes que j’observe ces deux-là. Un jeune homme et une jeune femme en train de jaser dans un coin tranquille au bout du café. Je devrais intervenir. Le pauvre est en train de se faire piéger.

L’effroyable brunette lui fait des sourires charmants, mais lui ne se rend pas compte que les douces lèvres cachent une mâchoire mécanique bien lubrifiée qui le dévorera d’une seule bouchée. Ces beaux yeux, ce regard enjôleur, l’ont complètement hypnotisé. Je vois bien qu’il ne fait que hocher la tête sans rien dire. Ou presque.

Il semble quand même répondre à ses questions. Elle lui soutire graduellement des informations personnelles, comme des détails sur son travail, sa famille, son numéro de téléphone… ou son adresse. La torture qu’elle lui fera subir lorsqu’elle s’infiltrera chez lui pendant la nuit…

C’est terrible.

Je les connais, ces agentes. Elles aiment bien jouer avec leurs proies avant d’en finir avec eux. Ces bêtes cruelles déploient aussi des efforts remarquables pour mettre en place leurs supercheries. Elles transforment leur visage pour avoir l’air des douzaines d’années plus jeunes. Se créent un nom imaginaire pour brouiller les pistes. Inventent des points communs pour capter l’attention. Et en plus, elles sentent bon.

Comment pourrais-je me porter à sa défense?

Il boit un chocolat chaud, la spécialité de l’endroit, mais pas elle. Sa tasse contient plutôt du thé, une tisane, ou une autre infusion d’origine incompréhensible. Classique. Elles prétextent des allergies alimentaires ou affirment ne pas boire d’alcool. En vérité, c’est qu’elles viennent d’empoisonner tout ce qu’il y a sur le menu et de contaminer toutes les bouteilles du bar avec leur venin. Il a presque déjà tout bu, impossible de lui venir en aide de ce côté.

Je ne peux quand même pas y aller de front. L’agente va s’échapper par une porte secrète et le jeune homme ensorcelé risque de s’en prendre à moi. Et je refuse de combattre les humains.

Tiens. Une mouche.

Il y a une minuscule mouche. Elle vole d’une table à l’autre, tournoie autour des clients et va jusqu’au fond du café. Mais bien sûr. Ce relai entomologique aéroporté effectue la liaison entre l’agente et le quartier général. Je n’ai qu’à rompre le lien.

J’attends. Patiemment, mais pas trop. Je les entends quand même rire jusqu’ici. C’est mauvais signe. La mouche s’approche, change de direction, effleure le plafond, passe sous une table… Le couple se lève. Oui, je sais, ce n’est pas un couple, mais je n’ai pas le temps de trouver un meilleur mot, je dois me concentrer sur la mouche avant qu’ils sortent.

Pssst. Mouche. Mou-ou-che. Pssst?

Ah! La voilà! Calcul du trajet, orientation de l’angle de vol et snap! D’un geste agile et vif, je la saisis en plein vol. Comme une grenouille l’aurait fait avec sa langue. Je n’ai toutefois pas d’ADN de batracien. Seulement les réflexes d’un traqué bien entrainé.

J’ai réussi à briser la connexion. La victime reprend ses esprits. L’hypnose se dissipe. Le jeune homme est sauvé. La preuve au moment qu’il passe à la caisse:
— Payé ensemble ou séparé?
— Séparé.

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