Conseils vitaux – La poste

Il n’y a pas que nos courriels qui sont scrutés par leurs cybergorilles. La poste régulière, perfectionnée depuis des douzaines d’années, déborde de danger.

1— Collez les timbres à l’envers. Cela étourdira le cyclope chargé du triage de votre courrier assez longtemps pour que votre lettre lui échappe.

2— Prenez garde au contenu hypnotique et illusoire de votre boite aux lettres. Une circulaire doit être ronde, comme son nom l’indique. Si vous en recevez des rectangulaires, débarrassez-vous avant d’être vous-même géométrisé. Il est encore plus simple d’apposer un autocollant sur votre boite aux lettres pour vous prémunir contre ces attaques entêtées de publipostage.

3— Vous recevez la confirmation que vous êtes le gagnant d’un concours auquel vous n’avez pas participé? C’est un leurre pour vous attirer dans leur tanière. Le montant accordé est sans doute de l’argent sale. Mettez l’enveloppe au lave-vaisselle.

4— Quand vous mettez une lettre à la poste, ne jamais plonger le bras dans la boite, et encore moins la tête. Le lutin facteur qui réside au fond déteste les visites imprévues. Avez-vous déjà vu quelqu’un sortir d’une boite aux lettres? Bien sûr que non. Le lutin les mange. Bon appétit.

5— Gardez sur vous quelques cartes postales de villes étrangères. Lorsque vous croyez avoir été repéré, postez-en une au hasard pour brouiller les pistes. Dans ce cas-ci, le timbre ne doit PAS être collé à l’envers, pour que le cyclope traceur mette la main dessus.

Roule myrtille roule

Un bleuet se sauve.

Il roule en bas de mon assiette, descend du napperon et se réfugie contre mon verre de lait. Son oeil apeuré, tourné vers moi, me supplie de l’épargner. Il n’a aucun endroit pour fuir. Ma petite table doit s’étendre à perte de vue pour lui. Même s’il était assez rapide pour atteindre le bord, la chute qui l’attend se terminerait par un écrabouillage fatal.

Gloup, dans ma bouche!

Je n’allais quand même pas lui donner de faux espoirs. Quand il s’est retrouvé dans mon assiette ce matin, il savait déjà que sa mission avait échoué. En le gobant ainsi, j’abrégeais son stress psychologique.

Ses quatorze frères me lancent un regard accusateur. Ils se croient plus forts. L’union fait la force. Mais ils semblent oublier qu’ils sont loin de leur casseau mère en orbite dans mon réfrigincubateur. Petits prétentieux. Vous ne vous attendiez quand même pas à ce que je vous laisse éclore. Des larves de bleuet carnivores, non merci.

Twink, coup de fourchette!

J’ai attrapé des jumeaux! Tout mignons, avec leurs taches de rousseurs mauves sur leurs bedons ronds. Je tends l’oreille. Essaient-ils de dire quelque chose? J’écoute. Rien. J’écoute plus fort. Silence de fruit. J’ai sans doute crevé leurs poumons, et ils sont incapables d’émettre un son. Miam.

Oh. Onze. Comment ça, onze?

Le plus peureux du groupe s’est caché derrière un morceau de crêpe. Tant pis pour lui, il devra assister au massacre du reste de sa famille.

Du revers du couteau, j’en pousse une demi-douzaine dans une flaque de sable mouvant chocolaté. J’attends, mais ils ne s’enfoncent pas très vite. Plus de chocolat, alors? Je les vois encore. Que faire? Plus. De. Chocolat. Plussssssss.

Les autres n’ont pas abandonné. La bande de cinq me nargue, avec le gros joufflu à leur tête. Ça ne m’inquiète pas. J’ai remarqué que le chef de la bande est plutôt mou. Je dois toutefois avouer que leur tactique est originale. Ils font appel à mon côté sensible et aimable en s’agençant de façon harmonieuse. Belle tentative, les gars. Qu’est-ce que vous essayez de faire? Un cercle? Une fleur? Un bonhomme sourire? Je ne vois pas. En tout cas, j’espère que vous savez nager.

Bain de sirop d’érable!

Non, les miettes ne peuvent pas servir de palmes. Hé, toi, pas le droit de courir sur le bord de l’assiette. Je suis désolé d’avoir choisi de manger des crêpes aujourd’hui. Nous aurions pu faire de la rôtie à voile, du surf d’oeuf ou du canot bacon. Ça sera pour une autre fois.

Le petit peureux n’a plus beaucoup d’endroits pour se cacher maintenant. J’ai envie de l’épargner, le pauvre. De toute façon, la peur l’a sans doute rendu amer. Je le prends gentiment du bout des doigts et l’amène à la cuisine. J’ouvre le tiroir à fruit et le dépose parmi ses amis.

Allez, avise tes cousines framboises de ce qui les attend demain matin.

Appétit de poils

Il me guettait depuis au moins quatre stations.

Le danger de prendre le métro tard en soirée n’a rien à voir avec le type de gens qui s’y trouvent à cette heure. Le danger vient plutôt du contraire. Des gens qui ne s’y trouvent pas. Je ne peux pas me cacher dans une foule quand il n’y a personne. La seule victime potentielle, c’est moi.

Les portes du wagon s’ouvrirent. Personne n’en descendit, personne n’y monta. Le quai d’embarquement s’étendait de chaque côté, désert. Le bruit sourd du métro continuait son murmure, imperturbable. J’étais seul à bord.

Seul humain.

Un serpent poilu restait attentif au moindre de mes mouvements. Il attendait patiemment, étendu sur le plancher, sa gueule garnie de mandibules en forme de frange prête à m’avaler en une bouchée. Derrière lui, la mitaine d’une victime précédente gisait sur le plancher. À l’autre bout du wagon, je pouvais apercevoir la flaque séchée d’une proie digérée.

Cette espèce de serpent polaire a un appétit féroce à cause de son métabolisme hyperradioactif. Et celui-ci devait être particulièrement affamé. Son long corps était tout aplati. Je savais que son agressivité serait proportionnelle à sa faim.

Pas de panique.

J’ai lentement replié mes jambes. Le serpent carnivore demeura immobile. Sans faire de gestes brusques, je me suis hissé debout sur mon siège. Il ne bougea toujours pas. J’ai agrippé un des poteaux du wagon et me suis éloigné très doucement en enjambant un dossier. Le corps entortillé du prédateur garda la même position, ne donnant aucun signe qu’il passerait à l’attaque.

Tout le monde sait que les reptiles velus sont aveugles.

En me déplacement lentement, il ne pouvait pas m’entendre, ni capter les vibrations de l’air. J’évitais aussi de toucher le plancher pour ne pas me faire localiser grâce à l’impact de mes bottes. La tâche s’avéra toutefois plutôt difficile. Sauter au ralenti, d’un siège à l’autre, dans un métro en mouvement, demande beaucoup d’adresse. Si je n’étais pas aussi agile, je serais plat du jour.

Fuite lente. La vipère n’avait toujours pas remué d’un poil. Fuite atrocement lente. Les gargouillis de l’estomac de fourrure rivalisaient avec les vrombissements du métro. Interminable fuite.

J’ai mis trois stations pour rejoindre les portes du wagon. Au moins, je n’avais plus qu’à attendre qu’elles s’ouvrent. Je me tenais debout sur un siège, les genoux fléchis. J’attendais pour respirer. Je me retenais de cligner des yeux. Comme ces reptiles, je pouvais, moi aussi, garder mon sang-froid.

Les portes se sont ouvertes. J’ai sauté. Mouvements. Bruits. Danger.

Mais j’étais sur le quai. Heureusement. Les serpentosaures à pelage lisse sont des créatures très territoriales et je me trouvais donc hors de son terrain de chasse. Victoire. Les portes se sont refermées et le métro est reparti. À bord, j’ai entrevu une pauvre victime en train de se faire déguster par un serpent enroulé autour de son cou. Ça aurait pu être moi. Ouf.

Une fois à l’abri dehors, j’ai toutefois constaté que je n’avais pas semé la peur.

Son haleine glaciale me caressa la nuque.

Flashback de captivité – Jour 4

J’avais à peine fait trois pas que le pied d’une commode piégée me mordit le petit orteil. Ils avaient attendu que mes bas blindés soient au lavage avant d’activer ce meuble dangereux.

J’ai crié deux ou trois insultes. Avec les micros et les caméras installés partout, je savais qu’ils les entendraient. En me tenant le pied, j’ai sautillé sur l’autre jambe pour me rendre à la salle de bain… où m’attendait un autre instrument de torture.

Les tuiles glaciales essayèrent de me congeler. La plante de mon pied commença à coller au plancher. La transformation en glaçon débuta. Mon talon se cristalliserait, ma cheville se désintègrerait en milliers de flocons. Mais j’ai toujours été plus rapide que la cryogénie.

J’ai bondi et me suis perché sur le couvercle de la toilette. L’empreinte de mon pied resta imprimée sur la tuile quelques secondes avant de s’évaporer.

Je devais absolument récupérer mes bas.

J’ai grimpé sur le comptoir, mis le pied — celui qui ne faisait pas mal — sur la poignée de porte, me suis ensuite suspendu au cadre et j’ai fait une pirouette pour atterrir dans le corridor. Mes pieds étant toujours vulnérables, j’ai choisi de rejoindre le panier à linge sale à plat ventre. En même temps, cette façon de me déplacer me mettait hors de portée des interrupteurs qui auraient voulu m’électrifier.

Me rendre au panier fut relativement rapide et facile. Une fois là, j’ai plongé la main parmi les vêtements. Je creusais dans de la terre douce. Une vigoureuse taupe de tissus. Un bref instant plus tard, ma main ressortit avec mes bas. Enfin!

Odeur de piège.

Mes bas blindés avaient été imbibés d’un acide corrosif et nauséabond. J’aurais pu perdre mes pieds si mes narines ne m’avaient prévenu. Avant d’y insérer le moindre bout d’orteil, mes bas devaient être désinfectés.

Toujours à plat ventre, je me suis dirigé vers la machine à laver en poussant ma motte de vêtements sales. Je nageais sur le plancher, comme un robot-perchaude à mandibules. Les plinthes chauffantes crachaient du feu. Les prises murales m’insultaient. Les motifs du tapis cherchaient à m’hypnotiser. Toujours aussi solide, j’ai gardé mon courage tout au long de cette périlleuse traversée.

Cycle normal. Savon javellisant. Petite brassée. Assouplisseur parfumé à l’ourson bionique. Eau chaude. Démarrage de la laveuse-sauveuse de pieds.

Trente-huit minutes bruyantes et deux rinçages plus tard, j’ouvris le couvercle avec enthousiasme. Les vêtements entortillés tapissaient les parois de la cuve. Mon nez capta une odeur propre et humide. Je croyais être au bout de mes cernes, mais les problèmes ne faisaient que commencer.

Le système de lavage trafiqué venait d’engloutir un de mes bas blindés.

Conseils vitaux – Fuite au printemps

Les combattre n’est jamais une option et la fuite est toujours la meilleure solution. Mais, même si vous courez très vite, ils peuvent vous rattraper. Ils ont des mollets amplifiés et des sacs à dos réacteurs à leur disposition.

Le printemps est dans quelques semaines, ce qui vous laisse amplement de temps pour assimiler les astuces suivantes.

#1— Répandez du beurre d’érable derrière vous. Ils y resteront collés. Ajoutez du pain si vous êtes poursuivi par des robots. Ceux avec de l’ADN de grille-pain ne pourront résister.

#2— Ne vous découvrez pas d’un fil. Vous aurez ainsi la possibilité de laisser un morceau de vêtement en pâture. (La mitaine rouge est ce qui a de plus efficace contre un essaim de lapins-poules). Ce surplus de poids dû aux vêtements supplémentaires pourrait toutefois vous ralentir, alors assurez-vous de porter des verres de contact aérodynamiques ou un caleçon en fibre d’hélium.

#3— Alternez les pieds selon une cadence inverse (gauche-droite-gauche au lieu de droite-gauche-droite). Ils ne parviendront pas à se synchroniser sur vos pas. Même chose avec la respiration. Quand vous êtes essoufflé, expirer d’abord et inspirer ensuite. (ce conseil est aussi valable en septembre)

#4— Regardez droit devant vous. Les plus belles agentes sortent au printemps, avant que leurs écailles se cristallisent. Elles exhibent leur jeune peau douce, dévoilent leurs courbes rebondies, approfondissent leurs décolletés soyeux. Elles ondulent sous le soleil, comme des tulipes irrésistibles dans la brise. Regardez devant. Un panneau de signalisation pourrait vous tendre une embuscade.

#5— Évitez le bord du trottoir. À cette période de l’année, ils profitent de la fonte de la neige et des terrains boueux pour y camoufler de petites grenades brunes. Ou de grosses grenades brunes.