Appétit de poils

Il me guettait depuis au moins quatre stations.

Le danger de prendre le métro tard en soirée n’a rien à voir avec le type de gens qui s’y trouvent à cette heure. Le danger vient plutôt du contraire. Des gens qui ne s’y trouvent pas. Je ne peux pas me cacher dans une foule quand il n’y a personne. La seule victime potentielle, c’est moi.

Les portes du wagon s’ouvrirent. Personne n’en descendit, personne n’y monta. Le quai d’embarquement s’étendait de chaque côté, désert. Le bruit sourd du métro continuait son murmure, imperturbable. J’étais seul à bord.

Seul humain.

Un serpent poilu restait attentif au moindre de mes mouvements. Il attendait patiemment, étendu sur le plancher, sa gueule garnie de mandibules en forme de frange prête à m’avaler en une bouchée. Derrière lui, la mitaine d’une victime précédente gisait sur le plancher. À l’autre bout du wagon, je pouvais apercevoir la flaque séchée d’une proie digérée.

Cette espèce de serpent polaire a un appétit féroce à cause de son métabolisme hyperradioactif. Et celui-ci devait être particulièrement affamé. Son long corps était tout aplati. Je savais que son agressivité serait proportionnelle à sa faim.

Pas de panique.

J’ai lentement replié mes jambes. Le serpent carnivore demeura immobile. Sans faire de gestes brusques, je me suis hissé debout sur mon siège. Il ne bougea toujours pas. J’ai agrippé un des poteaux du wagon et me suis éloigné très doucement en enjambant un dossier. Le corps entortillé du prédateur garda la même position, ne donnant aucun signe qu’il passerait à l’attaque.

Tout le monde sait que les reptiles velus sont aveugles.

En me déplacement lentement, il ne pouvait pas m’entendre, ni capter les vibrations de l’air. J’évitais aussi de toucher le plancher pour ne pas me faire localiser grâce à l’impact de mes bottes. La tâche s’avéra toutefois plutôt difficile. Sauter au ralenti, d’un siège à l’autre, dans un métro en mouvement, demande beaucoup d’adresse. Si je n’étais pas aussi agile, je serais plat du jour.

Fuite lente. La vipère n’avait toujours pas remué d’un poil. Fuite atrocement lente. Les gargouillis de l’estomac de fourrure rivalisaient avec les vrombissements du métro. Interminable fuite.

J’ai mis trois stations pour rejoindre les portes du wagon. Au moins, je n’avais plus qu’à attendre qu’elles s’ouvrent. Je me tenais debout sur un siège, les genoux fléchis. J’attendais pour respirer. Je me retenais de cligner des yeux. Comme ces reptiles, je pouvais, moi aussi, garder mon sang-froid.

Les portes se sont ouvertes. J’ai sauté. Mouvements. Bruits. Danger.

Mais j’étais sur le quai. Heureusement. Les serpentosaures à pelage lisse sont des créatures très territoriales et je me trouvais donc hors de son terrain de chasse. Victoire. Les portes se sont refermées et le métro est reparti. À bord, j’ai entrevu une pauvre victime en train de se faire déguster par un serpent enroulé autour de son cou. Ça aurait pu être moi. Ouf.

Une fois à l’abri dehors, j’ai toutefois constaté que je n’avais pas semé la peur.

Son haleine glaciale me caressa la nuque.

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3 commentaires sur “Appétit de poils

  1. Ho my my ! C’est seulement le deuxième post que je lis et je trouve que tu as une imagination débordante, c’est tout simplement envoûtant.

    Je suis d’ordinaire une fille très terre-à-terre, mais tes histoires m’envoûtent !

    Merci !

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