Autoréador, prends garde!

Un bel après-midi ensoleillé, après une fine pluie. J’étais sorti de chez moi pour faire quelques courses. Je marchais sur le trottoir, l’oeil ouvert, attentif au moindre mouvement suspect qui aurait trahi leur présence. Tout se passait bien, jusqu’à ce que je décide de traverser la rue.

D’abord, une camionnette blanche passa en trombe dans la voie de stationnement, à quelques centimètres de mon nez. Je suis assez agile, donc j’ai pu bondir vers l’arrière juste à temps. Ils m’ont presque fauché.

J’ai ensuite mis le pied sur la première bande jaune de la traverse piétonnière, en restant attentif aux autres voitures qui arrivaient. J’entendais le bruit des moteurs qui augmentait d’intensité… Ils accéléraient!

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand je me retrouve dans une situation critique, tout semble ralentir. Les secondes s’allongent tellement, que le moment présent semble éternel.

Durant cet instant de temps statique, j’ai pu scruter les environs à la recherche de cette issue qui m’aurait encore permis de leur évader. J’analysais chaque détail, chaque possibilité. Je ne pensais pas vraiment, ni ne réfléchissais. Cette démarche mentale se faisait de façon instinctive. Quand j’y repense, c’était comme si je n’étais que le témoin de cette démarche mentale.

Si je quittais la rue, rien ne les aurait empêchés de dévier leur course et venir me renverser sur le trottoir. Vite, une solution… Les voitures s’approchaient dangereusement. Il y avait une berline, un VUS, une…

Une voiture de police.

Le plan s’est formé instantanément dans ma tête, et le temps a repris sa vitesse normale.

Toujours sur la traverse piétonnière, en cheval entre deux voies, j’ai levé le bras légèrement en direction des policiers. Juste assez pour capter l’attention. J’ai ensuite commencé à faire un pas vers l’avant, comme si je m’engageais dans la voie, en face du véhicule qui fonçait vers moi.

Mais au dernier moment, j’ai reculé. Tel un toréador, j’ai pivoté sur moi-même et agilement esquivé l’automobile. Sans aucune égratignure.

Le conducteur voulait maintenant sans doute faire marche arrière et accomplir sa manoeuvre d’écrabouillage… Mais les gyrophares de la voiture de police se sont mis à clignoter! Le conducteur dut donc se ranger sur le côté de la rue.

Les véhicules doivent s’arrêter aux traverses piétonnières quand un piéton veut traverser!

Grâce à mon plan ingénieux, les policiers les ont interceptés… et j’ai pu me sauver!

Monte-charge

Je revenais d’une livraison de livres. Ne sachant pas où se cachaient les escaliers ou les ascenseurs dans cet immeuble, j’ai utilisé le monte-charge. Je dois vous dire que d’effectuer le trajet de cinq étages à bord de cette cabine pouvant contenir deux camions est déjà une péripétie en soi. La porte s’ouvre verticalement sur toute la largeur, comme la gueule d’un gigantesque monstre métallique. Au lieu d’effectuer mon trajet sous une lumière tamisée, et bercé par une douce mélodie, j’ai eu droit à sirène et gyrophare. Tout gronde, vibre, grince. C’est sale et rugueux et…

Pourquoi, le monte-charge s’arrête au troisième? J’ai pourtant bien appuyé sur le bouton «rez-de-chaussée».

Mon coeur s’accéléra. La mâchoire de la cabine s’ouvrit en grognant. Quelqu’un monta à bord. Un concierge. Le jeune homme, habillé d’un sarrau de travail marine, poussait une grande poubelle à roulettes. Un grand bac noir semblable à ceux qu’on utilise pour y mettre notre recyclage. Un contenant assez spacieux pour contenir un homme. Même un grand comme moi.

C’était un d’entre eux.

Pas de panique. Quand on est expérimenté comme moi, on sait garder son calme face au danger. Mon expérience me rend aussi extrêmement attentif à mon environnement. J’avais donc remarqué la présence de caméras de sécurité dans les coins de la vaste cabine. Je fis deux pas de côté pour m’assurer d’être capté sous le plus d’angles possible. J’espérais que ceux qui regardaient les écrans en ce moment n’en soient pas eux aussi…

Cela ne sembla pas lui plaire. Il m’envoya un regard sévère.

Le monte-charge descendait lentement. Il faisait chaud. Je n’avais aucun endroit pour me sauver. Je croyais vraiment que c’était terminé pour moi. Je me demandais d’ailleurs pourquoi il prenait tant de temps avant d’agir.

Il y avait deux petites fenêtres dans la porte de la cabine. Ces petites fenêtres permettaient de voir chaque étage, comme deux grands yeux rectangulaires. En faisant mes pas de côté, je m’étais involontairement placé en face d’une de ces fenêtres. Ils sembleraient qu’ils ne veulent pas de témoins. Et si quelqu’un regardait par hasard par une fenêtre, il l’aurait vu agir. C’est pourquoi il ne bougeait pas.

Les yeux veillaient sur moi.

Après des secondes interminables, la cabine me régurgita au rez-de-chaussée. Je n’aurais jamais imaginé qu’un monstre de métal m’aurait un jour ainsi protégé.

Pique pique la fourchette!

Elle sentait bon. Je l’avais regardée durant la chorégraphie de sa préparation, presque hypnotisé par la suite de mouvements fluides et le mélange de toutes ses couleurs. Quand elle fut enfin prête, je l’ai emmenée à l’extérieur, sur la terrasse. Je sentais sa douce chaleur contre ma main. Un passant me lança un regard jaloux, mais elle était mienne. Et elle avait l’air si appétissante!

Je parle bien sûr de mon assiette. Rien de mieux qu’un bon repas sur une terrasse pour commencer une soirée en beauté. La météo était idéale, avec un vent léger qui caressait ma joue et me jouait dans les cheveux. Le ciel avait ouvert ses paupières nuageuses et me regardait de son oeil ensoleillé. J’étais en tête à tête avec Dame Nature.

Après quelques bouchées magiques, j’ai remarqué un autre client sur la terrasse. Il tenait son téléphone cellulaire à deux mains et faisait danser ses pouces sur le clavier. J’ai toujours été fasciné par la dextérité de certains utilisateurs de la messagerie texte. Lui, il écrivait très vite. Et très beaucoup…

Je prenais une bouchée, message texte. Une gorgée, message texte. Pain, texte. Serviette, texte.

Il leur transmettait chacune de mes actions! Cela signifiait qu’ils préparaient une attaque contre moi. À tout moment, ils auraient pu bondir d’un toit ou surgir d’une camionnette stationnée sur la rue. Ils attendaient sans doute un moment d’inattention de ma part. Inutile. Je suis toujours attentif et prêt.

J’ai calmement continué à manger, en prenant soin de ne jamais lâcher ma fourchette. Je suis contre la violence, mais, s’ils m’attaquaient, je voulais être armé pour me défendre. Pendant ce temps, il continuait à écrire, poursuivant la transmission de mes moindres gestes. Quelques détritus virevoltèrent sur la rue, dans le faible vent qui venait de se lever. Le soleil disparut derrière un voile gris. Message texte.

Je réfléchissais à toute vitesse. À la fin de mon repas, un employé du restaurant viendrait ramasser mon assiette, ainsi que mes ustensiles. Je serais sans défense. Il fallait donc que je les force à quitter les lieux avant que j’aie fini de manger.

— J’ai une fourchette! ai-je alors annoncé en brandissant mon arme bien haut.

J’ai ensuite baissé le bras et planté solidement les quatre dents acérées de mon ustensile dans ce qui me restait de pain.

L’envoi de messages textes s’arrêta aussitôt. Il me regarda une brève seconde, perplexe. J’en ai ajouté en donnant de nouveaux coups dans mon pain. Des morceaux de croute s’éparpillaient sur ma table.

Il rangea lentement son téléphone cellulaire dans sa poche, se leva sans faire de bruit et disparut parmi les passants. Ils préfèrent les cibles faciles.

J’ai terminé mon repas en paix et j’ai même pris un dessert… que j’ai mangé avec une inoffensive cuillère!

Nous ne sommes pas seuls!

J’ai toujours su que je n’étais pas le seul à connaitre leur existence. Rares toutefois sont les survivants qui, comme moi, s’affichent. D’ailleurs, je suggère à n’importe qui n’ayant pas des compétences comparables aux miennes de rester dans le secret. N’oubliez pas: ils sont dangereux.

Nous avons donc peu de moyens pour communiquer entre nous, ce qui complique grandement l’élaboration d’une stratégie de défense. Ils surveillent Internet. Ils trient notre courrier. Ils écoutent nos conversations téléphoniques. Ils épient nos gestes, nos paroles, nos écrits, ou même nos pensées.

Mais nous avons la ruse. Nous savons cacher des messages, et nous arrivons aussi à les décoder. Soyez attentifs aux messages camouflés, sous-entendus, et doubles sens. C’est de cette façon que nous nous retrouvons.

Voyez par exemple cet article paru dans le Journal Métro Montréal du lundi 21 juillet 2008, à la page 13. En gardant quelques lignes, on découvre:

[…] Entre «Nous» et «Eux» […]
[…] J’écris présentement […]
[…] aux nouveaux arrivants pour […]
[…] partager ici un des concepts […]
[…] plus aptes à survivre étaient […]
[…] les individus capables de […]
[…] reconnaitre ceux qui sont des nôtres et ceux qui pourraient s’avérer dangereux. […]
[…] Vous devez redéfinir le[…]
[…] défis. Votre lutte commune […]

Je ne suis pas seul.
Nous ne sommes pas seuls.
L’union fait la force.
Ils seront vaincus.

Tomates électriques

J’ai survécu. Après avoir passé une fin de semaine d’inquiétude, j’ai réussi à me débarrasser des toxines, virus, parasites, nanodroïdes ou bactéries qu’ils m’avaient injectés. Je dois cette survie à une condition physique avec laquelle je vis depuis plusieurs années.

Les tomates me rendent électrique.

Je ne saurais vous expliquer pourquoi ou comment. Les tomates contiennent une substance qui augmente considérablement mon potentiel électrique. Ces fruits me donnent la capacité de me charger d’électricité statique à un niveau presque dangereux. C’est bien mon corps qui se charge, et non les vêtements que je porte. J’ai déjà expérimenté des décharges électriques alors que j’étais nu avant de prendre ma douche.

Cette condition m’amusait bien au début. Je taquinais mes collègues de travail en menaçant de les «électrocuter» ou d’effacer le contenu de leur disque dur. Un crépitement m’accompagnait chaque fois que je quittais mon poste de travail. Ma charge d’énergie statique me permettait de faire de trucs insolites, comme faire dévier un filet d’eau s’écoulant d’un robinet ou activer de petits moteurs électriques sans leur toucher. On m’avait surnommé «Electric man». J’étais une sorte de super héros!

Ou de super vilain…

Les choses sont devenues moins drôles après un certain temps. Les collègues gardaient toujours une distance de sécurité lorsqu’ils m’approchaient et préféraient utiliser le téléphone pour me parler. Quand je voulais embrasser ma copine, son visage entier se plissait par crainte de recevoir une décharge électrique douloureuse. J’ai même déjà eu une petite brulure au bout d’un doigt, après m’être involontairement approché d’un objet métallique. L’arc électrique de près de 3cm qui m’avait pincé l’index avait été tellement lumineux, qu’un ami avait pensé qu’il s’agissait de la foudre. Electric man était dangereux, autant pour les autres que pour lui-même.

J’avais donc ralenti ma consommation de tomates. Il aurait été malheureux qu’une partie du corps (le mien ou celui d’un autre) se retrouve noircie, en forme de banane épluchée, ou désintégrée. Ma vie sociale s’est par la suite grandement améliorée.

Si ces tomates électriques sont si dangereuses, elles doivent l’être pour eux aussi. Pour combattre les substances étrangères qu’ils m’ont injectées la semaine dernière, j’ai donc mangé des tomates. Beaucoup de tomates.

J’ai senti le champ électrique grandir en moi. Je ne peux pas vous dire quelle était sa puissance puisque je me suis tenu loin de matériaux conducteurs. L’énergie ne devait pas se dissiper. Tout ce que j’ai fait pendant de longues heures fut de rester étendu, avec les mains sur mon front.

J’ai électrocuté le poison en moi. Victoire.

Dorénavant, il y aura toujours des tomates dans mon réfrigérateur. Pour urgences seulement! Je tiens tout de même à conserver mes amis!