Vitesse de la lumière

Parfois, ils sont moins offensifs. Ils élaborent des mises en scène pour me conditionner, dans l’espoir que je finisse par baisser ma garde. Ils croient, à tort, que je m’habituerai et que je cesserai de m’inquiéter…

C’est le soir. Le mince croissant de lune caresse de petits nuages frisés de ses rayons argentés. Il ne fait pas trop noir, mais la lumière de la lune ne suffirait pas à bien éclairer la rue où je me trouve. Des lampadaires repoussent la nuit en l’envoyant là où elle ne dérange personne. Entre les maisons, derrière des buissons, sous un balcon. Je suis libre de marcher sur le trottoir, à l’abri des mâchoires des ténèbres.

Mais ils m’observent. Ils savent exactement où je suis, où je vais. Puisqu’ils sont partout, le contrôle qu’ils exercent sur la ville est parfois même surprenant.

Le lampadaire directement au-dessus de moi s’est éteint. Ce n’est pas la première fois que ça se produit, ils me font souvent ce coup-là. Chaque fois, c’est la même chose.

Ce n’est pas l’obscurité totale, il reste d’autres lampadaires, la lune ou des voitures roulant sur la rue. Mais ce léger voile d’ombre suffit à me mettre à l’abri des regards. Ils peuvent surgir de n’importe où et m’agresser sans faire de témoins. Des tentacules monstrueux sortant d’une bouche d’égout m’agripperaient, des individus portant des cagoules m’attaqueraient à coups de seringues pleines de poison mutagène, un canon futuriste me bombarderait d’ondes radioactives pour liquéfier mes organes internes, ou pire.

Quand un lampadaire s’éteint, je cours. Ils peuvent éteindre des dizaines de lampadaires au-dessus de moi quand je me promène après le coucher du soleil, mais ils ne réussiront jamais à me faire croire que cela est normal. Un jour, il s’agira d’une vraie attaque et j’aurais pris l’habitude de courir.

Courez, vous aussi.

Vieille poussière

Quelques bips, et le guichet automatique me rendit ma carte et mes billets. Après avoir rangé le tout dans mon portefeuille, j’ai commencé à marcher en direction de la sortie du centre commercial.

Il y en avait un. Juste là à quelques pas. Cette fois, il avait pris la forme d’un vieil homme aux cheveux blancs se reposant sur un banc. Un déguisement de ce genre les oblige à utiliser des tactiques moins physiques. Cette personne âgée ne tenterait certainement pas de m’attraper en courant! Par contre, ce déguisement simple permet de trainer avec soi une arme redoutable sans attirer les soupçons. Une dangereuse canne était posée en travers de ses genoux.

J’ai gardé mon calme. C’est la première chose à faire. La panique risque d’aggraver une situation déjà critique. Si j’avais crié, il se serait retourné et m’aurait vu. Parce que j’étais chanceux pour l’instant: il me tournait le dos.

Puisque j’étais dans un centre commercial, vous pensez sans doute que j’aurais pu aller me réfugier dans une boutique. Une personne inexpérimentée aurait sans doute commis cette grave erreur. En entrant dans une boutique, une vendeuse m’aurait intercepté avec le classique «J’peux-vous-aider?», suivi de l’énumération de ses articles en solde. Cela aurait suffi à attirer son attention, comme un signal d’alarme.

Pour me sortir de cette situation, la seule solution était la discrétion.

D’abord, je me suis accroupi. J’ai ensuite marché lentement à quatre pattes jusque derrière la poubelle la plus proche. Le plancher d’un centre commercial est malpropre. Une couche grisâtre recouvrait mes paumes. Je ne sais pas pourquoi cette idée m’est passée par la tête, mais j’ai senti la poussière que j’avais au bout des doigts. J’étais curieux de savoir si ça puait. Est-ce que ça vous arrive de renifler des trucs par curiosité? Parfois, on dirait qu’on veut que ça sente mauvais.

ATCH….! Chut! La poussière grise avait une odeur de chatouilles! Ne pas éternuer… Je me suis pincé le nez… Ne pas éternuer… Concentration. Démangeaisons. Discrétion. Respiration. J’avais un feu d’artifice dans le conduit nasal! Du calme!

Ouf! J’ai pu contenir l’éternuement, après de longues secondes d’efforts et de contorsions faciales. Les narines me brulaient, mais pas question que je cesse de me pincer le nez. Et, de toute façon, j’étais juste à côté d’un gros contenant à déchets.

Cette poubelle était de forme cubique, avec une ouverture sur deux côtés opposés. Je pouvais donc jeter un coup d’oeil à travers pour vérifier la position du vieil homme. Petit détail intéressant, l’intérieur d’une poubelle de centre commercial est plus malpropre que le plancher, et aussi plus coloré. Et sent certainement plus mauvais.

Le vieil homme n’avait pas bougé. Sa canne non plus. Dans le haut de son dos courbé, j’ai remarqué une bosse sous son veston démodé. C’était là qu’il cachait les munitions pour son arme. Encore plus dangereux! Il disposait de chances supplémentaires pour atteindre sa cible! Sa cible étant moi!

Discrétion.

À quelques pas, il y avait un kiosque de revues. J’ai bondi et fait une roulade jusque derrière un présentoir. Sans même ralentir pour épousseter mon chandail, je me suis emparé de la première revue qui me tomba sous la main. Dans le même élan, je me suis relevé et j’ai dégainé mon portefeuille, où se trouvaient les billets fraichement sortis du guichet automatique. La caissière n’avait pas l’air de comprendre ce qui se passait, ce n’est malheureusement pas tout le monde qui possède un esprit aussi vif que le mien. Elle accepta malgré tout mon argent sans aucun commentaire.

J’ai ouvert la revue, un mensuel pour jeunes adolescentes, et je m’en suis servi comme écran pour cacher mon visage. J’avais le nez collé sur la face d’un jeune chanteur populaire. Ainsi équipé, j’ai quitté le kiosque en marchant normalement. J’étais tellement sûr de ne pas être remarqué que je suis même passé devant le vieil homme. Sa canne resta sur ses genoux. Il ne bougea pas. Sans paniquer, j’ai réussi à sortir du centre commercial!

Et, une fois dehors, j’ai enfin pu éternuer!

Avalés au resto

— Vous avez une réservation?

C’est comme cela que les gens se font accueillir à ce resto. Pas de bonjour. L’hôtesse, debout derrière un lutrin où est affiché «Laissez-nous le soin de vous assigner une place», lève à peine les yeux. Armée d’un stylo bleu mâchouillé et d’un surligneur rose fluo, elle gribouille frénétiquement les pages froissées d’un cahier. Le ton de sa question indique que la seule bonne réponse sera une réponse affirmative.

C’est en réservant une table qu’ils nous localisent. Grâce à ce système, ils savent exactement où nous trouver, et à quelle heure! Il est ensuite très facile pour eux de remplacer le cuisinier par un des leurs, mettre du poison dans la nourriture, saboter le mobilier ou préparer une embuscade dans la toilette. Non, je ne place jamais de réservation. Même si je le faisais en donnant un nom fictif, ils seraient capables de me reconnaitre grâce à leur écoute de ma ligne téléphonique.

Ma réponse négative ne sembla pas plaire à l’hôtesse.

— Il y a environ trente minutes d’attente, dit-elle dans un soupir d’exaspération.

Je suis patient. J’ai donc rejoint les autres personnes qui attendaient déjà à l’entrée du restaurant. Nous étions beaucoup à ne pas avoir de réservation, plus d’une vingtaine. Cela me rassurait de voir d’autres gens aussi prévoyants que moi. Il n’y a pas que des jeunes hommes de mon genre qui savent quoi faire contre eux!

Il y avait des personnes âgées, des familles, des couples, des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes. Je croyais avoir vu des enfants, dont une petite fille en rose avec des tresses, mais je ne les voyais plus. J’avais peut-être mal vu.

Et ce couple de personnes bronzées? Il était là il y a à peine trois minutes! Le gars à la casquette et ses amis, où sont-ils passés? À peine dix minutes après mon arrivée, nous n’étions plus qu’une quinzaine à attendre!

Les gens disparaissaient! Je ne le croyais pas, j’ai donc compté! J’ai bien pris mon temps pour ne pas me tromper. Dix-sept. Mais dès que j’ai eu terminé le décompte, nous semblions être encore moins! J’ai recompté rapidement… QUINZE!

Même si je n’avais pas fait de réservation, ils étaient ici. Qu’arrivait-il à ces pauvres personnes qui disparaissaient? Ils les désintégraient? Elles se faisaient téléporter dans des laboratoires? Des trappes s’ouvraient dans le plancher et elles tombaient dans des salles de torture? Un monstre invisible les dévorait?

Trois personnes entrèrent dans le restaurant. Je ne les avais jamais vues, mais je les ai reconnues! Trois d’entre eux. Ils venaient sans doute s’assurer du bon déroulement de ces enlèvements! Ils marchèrent parmi nous vers l’hôtesse et, par le temps qu’ils rejoignent son lutrin, encore deux autres personnes avaient disparu! J’étais peut-être le prochain!

Je n’allais pas attendre pour le savoir! J’ai couru! La porte du restaurant faillit être arrachée de ses gonds tellement je suis sorti vite. J’ai traversé le stationnement à la course, la rue, un autre stationnement…

Je me suis arrêté qu’une fois rendu très loin. J’étais à bout de souffle, et affamé! Ma course m’avait mené jusqu’en face d’une succursale d’une chaine de restauration rapide. Heureusement, personne n’attend à cet endroit!

Je tiens à mes orteils

Les lignes du trottoir sont dangereuses! C’est pour cela que j’évite toujours de marcher sur l’une d’elles. Ils ont piégé certaines de ces fentes et je n’ai pas envie de perdre des orteils quand une lame en jaillira.

Parfois, je découvre avec horreur que j’ai eu un bref moment d’inattention et mon pied est directement sur une ligne. C’est une chance qu’ils n’ont pas encore piégé toutes les lignes de tous les trottoirs. Malgré que je serais surpris qu’ils arrivent à le faire un jour. Je crois qu’ils ne disposent pas d’autant de ressources.

C’est probablement pour cela qu’ils ont recours à des méthodes insidieuses pour faire des victimes.

Un billet de banque trainait par terre. 10 dollars, directement sur une ligne. Il restait là, sans bouger. Il n’y avait pas de vent, mais, s’il y en avait eu, je savais qu’il n’aurait toujours pas bougé. J’avais reconnu leur piège!

C’est toujours plaisant de trouver de l’argent, sauf si une lame nous tranche les doigts. J’ai rebroussé chemin assez vite! Il ne faut jamais tenter de désamorcer un piège quand ce n’est pas absolument nécessaire. La fuite est toujours la solution la plus sûre. C’est en grande partie en les évitant ainsi que j’ai survécu jusqu’à maintenant. C’est toujours ce que je suggère de faire.

J’ai aussi eu la gentillesse d’avertir les trois personnes que j’ai croisées.

— Prenez garde! Le billet de 10 dollars est sur une ligne de trottoir piégée! Fuyez! Vous pourriez perdre votre main!

Une chance que je les ai prévenus!

Recyclage citrique

J’avais laissé mon bac de recyclage sur le trottoir. Comme chaque semaine, il retrouvait ses amis bacs autour de la borne-fontaine. On aurait dit un troupeau de petites créatures vertes en train de vénérer leur dieu rouge pompier. Chaque boite avait sa propre personnalité: le fêtard, avec ses multiples bouteilles de vin et emballages de grignotines; le studieux, transportant des notes de cours et vieilles revues scientifiques; le collectionneur, débordant d’articles hétéroclites plus ou moins recyclables; l’ingénieur, champion d’optimisation d’espace et de piles soigneusement calculées… et le traqué, dont le contenu, bien que recyclable, est impossible à identifier ou retracer.

Habituellement, quand je reviens en fin de journée, mon bac git sur le côté. La pauvre bête affaiblie, haletante, n’attend que d’être ramenée à la maison. Incapable de laisser souffrir cette fragile créature, je m’empresse toujours de nourrir son appétit boulimique.

Cette fois, c’était différent.

Mon bac ne m’attendait pas sur le trottoir… Il était à côté de ma porte! Une bonne distance sépare la rue de mon entrée, alors il ne s’était pas retrouvé là par hasard ou à cause du vent. Il se trouvait à l’envers, parfaitement aligné avec le mur. Quelqu’un l’avait volontairement laissé là. Ils m’avaient tendu un autre piège.

Je me suis avancé avec précaution et en ai fait le tour à trois reprises. J’ai ensuite touché la paroi de plastique du bout du pied. Rien. Le piège devait sans doute se déclencher seulement lorsque le bac serait déplacé.

Je me suis penché et j’ai regardé à l’intérieur par un des trous permettant à l’eau de s’écouler. Il y avait un caillou. En fait, il s’agissait d’une bombe en forme de caillou! J’ai fait un bond vers l’arrière!

Comment reprendre mon bac, sans me faire exploser? Simple. Il suffit de désamorcer la bombe.

Je les connais maintenant tellement bien, que même mon subconscient est capable de me donner des solutions. L’idée m’est apparue comme ça, sans que j’aie à réfléchir. Pour désamorcer cette bombe-caillou, j’avais besoin de jus de citron!

Par chance, j’en avais justement une demi-bouteille dans mon réfrigérateur et je suis allé la chercher en vitesse! J’ai versé lentement tout le contenu par le même petit trou d’où j’avais aperçu le caillou. C’était une opération qui demandait beaucoup de doigté. Si le liquide coulait trop rapidement, tout pouvait sauter! En quelques minutes, la bombe fut généreusement arrosée… et désamorcée! J’ai pu reprendre mon bac sans danger!

Je suis rentré chez moi et il ne s’est écoulé que quelques secondes avant que je nourrisse mon bac. J’avais une bouteille de jus de citron vide à mettre au recyclage!