Derniers maux

Je suis trop agile et futé pour eux. C’est un avantage pour moi, mais mes capacités à les déjouer sont un danger pour les gens que je connais. Au lieu de s’en prendre à moi, ils s’attaquent à mes amis.

Voici une capture d’écran d’une conversation récente par messagerie instantanée.

conversation

Quelques minutes après, elle s’est retrouvée hors ligne. Je n’ai plus eu de nouvelle par la suite.

Ils sont venus la capturer directement chez elle. À l’heure qu’il est, ils ont probablement terminé de la dépecer, son cerveau est déjà reconfiguré pour être installé dans un automate et toutes les traces de son existence sont effacées. Leur opération fut très rapide.

À cause d’eux, j’ai perdu une bonne amie. En fait, je me trompe. Elle est disparue à cause de moi. Ils me font payer pour toutes les frustrations que j’ai pu leur causer. Je sais qu’ils feront d’autres victimes parmi mes proches, et je devrais donc cesser de voir tous mes amis.

Pour votre sécurité, évitez-moi.

Dossier déréglé

Je ne sors jamais de chez moi à la même heure. En étant imprévisible, je suis plus difficile à embusquer. Et si je suis chanceux, je peux même les surprendre… Comme ce matin, alors que je les ai vus en train de me préparer un piège.

Il y avait toute cette machinerie monstrueuse au coin de ma rue, à l’intérieur d’un territoire balisé avec des cônes orangés. Un ogre mécanique creusait l’asphalte avec son puissant bras. Les morceaux de pierre pulvérisée étaient chargés dans le ventre d’un engin à roues gourmand, qui clignotait de son oeil lumineux. Derrière, une machine à déféquer du béton attendait patiemment son tour pour se joindre aux activités.

Plusieurs de leurs employés travaillaient aussi parmi ces géants métalliques. L’un d’eux s’attaquait au trottoir avec une scie juteuse, laissant derrière lui des fentes humides. Un autre perçait des trous dans un tuyau, comme un pic-bois dément. Deux personnes manipulaient une boite d’où s’écoulait un emmêlage de cheveux électriques. Quelques autres étaient postés autour et observaient le bon déroulement des opérations, les bras croisés. Tout ce chantier de construction pour une installation bien simple.

Ils étaient en train de piéger un banc de parc.

C’était facile de deviner ce qui se passerait une fois leur travail accompli. Lorsque je m’y assoirais, le dossier se refermerait autour de moi pour m’emprisonner. Ensuite, des tubes jailliraient de chaque côté et se planteraient dans les veines de mes poignets. Non seulement je n’aurais plus de sang dans les bras, mais mon corps entier se ferait interminablement siphonner, comme une perfusion sanguine inversée. Mes fluides aspirés rejoindraient leur réseau de canalisations souterrain. Et, une fois vidé, le banc lui-même m’avalerait.

Ils étaient tellement absorbés par leur travail qu’ils n’avaient pas remarqué que j’étais témoin de l’élaboration de leur plan. Je me suis donc approché un peu, pour mieux observer leur façon de travailler. Un petit pas à la fois. Lentement. Tout en douceur.

Évidemment, ils ne sont pas si bêtes. Ils avaient posté une unité de surveillance avancée. Une petite créature canine se mit à japper son alarme. J’aurais voulu aller plus loin, mais j’étais repéré.

Au moins, ils ne m’attaquèrent pas. L’installation de leur banc au dossier piégé avait échoué, et cette constatation suffit à les décourager. Ils levèrent à peine les yeux vers moi et firent semblant de continuer à travailler. Des soldats impuissants. Tout ce travail pour rien.

Je me demande combien d’autres bancs sont ainsi piégés…

Malsain violentin

— Tu as envie d’aller souper au resto?

Quand j’ai posé cette question, je n’avais pas encore compris ce qui se passait. Nous venions de passer plus d’une heure à discuter dans un café. J’étais dans un état second où je ne réfléchissais pas comme j’ai l’habitude de si bien le faire. J’étais inconscient au point de croire que ce chocolat chaud renversé sur ma cuisse n’était qu’un incident, au lieu d’une flagrante tentative de m’émasculer en m’ébouillantant le système reproducteur.

Évidemment, ils savaient quoi faire pour me faire perdre la tête. Ils me l’avaient envoyée.

Elle.

Douce, souriante, attentive. Des yeux intenses et lumineux impossibles à éviter, une silhouette à faire rougir, une peau à l’allure de velours. Un esprit cultivé, un vocabulaire raffiné. Jolie à croquer, comme une grosse pomme à la mode. Une magnifique fleur épanouie, à côté de qui je me sens comme une simple plante verte. Une personnalité chocolatée, avec un coeur en caramel. Tout à fait mon genre.

Le temps que je venais de passer au café n’était qu’un prélude, des minutes nécessaires pour me ramollir l’esprit. Pendant que je l’écoutais, la contemplais et la savourais, elle avait profité de ma faiblesse et avait habilement dirigé la conversation. Mon invitation à souper était le résultat de ses manigances.

Sans le savoir, je venais de me tendre une embuscade.

Au resto, nous étions les seuls clients. Je n’ai même pas passé proche de voir combien cette situation était louche et anormale. Les plats exotiques contenaient des épices que je ne connaissais pas, et qui auraient pu être toutes sortes de poisons. Quand je suis entré, on m’avait même débarrassé de mon manteau, et le fait que je laisse ainsi une partie de ma protection à un inconnu ne m’avait même pas mis la puce à l’oreille.

J’étais obnubilé par sa présence délectable.

Elle était de miel. La reine des abeilles, pour qui j’aurais tout fait pour devenir son roi. Son roi Arthur et elle, l’architecte de mon château de bonheur. Je me serais transformé en chevalier galant pour défendre cette ravissante princesse. Celle qui, même du haut de sa tour, aurait rendu n’importe quel homme infidèle.

Tout à coup, il était déjà tard. Je n’avais pas vu les minutes, ni les heures, passer. C’était comme si les années n’avaient jamais existé auparavant. Le temps commençait avec elle.

En fait, ils avaient installé une bulle chronostatique autour du restaurant, ralentissant le temps suffisamment pour laisser les drogues, toxines, venins et poisons se répandre dans mon corps.

La tactique fut tellement efficace que je me suis offert de la raccompagner chez elle. Je marchais sur le trottoir comme un zombie téléguidé, un esclave soumis qui allait jusqu’à lui ouvrir les portes.

— Tu veux monter boire quelque chose? me demanda-t-elle avec le plus exquis des sourires enjôleurs, une fois en face de chez elle.

J’ai avalé de travers. Même dans ma condition complètement abrutie, je pouvais encore deviner certains messages camouflés. Je ne m’attendais cependant pas qu’elle soit aussi rapide et me propose déjà de s’occuper de mon membre. Mais, malgré ma surprise, je n’ai pas sourcillé. Les éléments commençaient à prendre leurs places dans mon esprit. Le regard invitant, elle monta sur la première marche de son escalier rouge.

Rouge.

Le déclic se fit à cet instant précis. Tout était rouge. Partout. Toutes les vitrines étaient tapissées de rouges. Le restaurant était décoré de rouge. La serveuse du café portait du rouge. Les motifs des publicités étaient rouges. Le feu de circulation était rouge. Dans mon assiette, les tomates étaient rouges. Et, bien sûr, rouge est la couleur de l’…

Hémoglobine.

Sang. Entrailles. Les miennes….

J’ai regardé les marches qui montaient à son balcon. Une fois rendu en haut, elle m’aurait poussé en bas des escaliers. Elle serait venue me piétiner avec ses élégantes bottes. J’aurais fini écrapouti, plat comme une pizza ou une crêpe. Chez elle, c’était la salle de torture.

Elle m’avait presque eu.

Elle… Encore qu’une espionne. Une bombe à retardement. Un mirage illusoire.

J’ai fait demi-tour. Quand elle a vu que je n’allais pas la suivre, elle s’est mise à rire. Un rire démoniaque. Ce rire signifiait qu’elle reviendrait, que je ne pouvais pas m’en échapper éternellement. D’ailleurs, je sais que je ne pourrais jamais m’en débarrasser, comme une maladie chronique. Mais, pour le moment, cette mademoiselle ne pouvait que rire jaune.

Je l’avais encore vaincue.