Cancer ascendant

En entrant à la station de métro, un moustachu m’a donné un journal. Sa façon de me le tendre était tellement insistante, que je crois qu’il me l’aurait lancé si j’avais refusé de le prendre. Je ne serais pas surpris qu’il soit même allé jusqu’à l’insérer de force dans mon sac.

Sur le coup, je me suis méfié. Ils postent des agents partout, et ce journal aurait pu avoir été imprimé avec de l’encre explosive comprenant un point-virgule comme détonateur. La une pouvait présenter une manchette subliminale qui m’aurait poussé à commettre un crime terrible. Mais l’homme n’était pas l’un d’eux. Sa bédaine ronde et ses doigts poilus étaient bien trop naturels.

Ce journal contenait certainement un message vital de la part d’un de mes alliés secrets.

J’ai pris le journal du bout des doigts, feignant la nonchalance pour qu’ils ne se doutent de rien. Je suis descendu vers le quai d’embarquement d’un pas normal, pendant que le moustachu fit semblant de distribuer des journaux à d’autres passants. J’avais entre mes mains mon message secret et ils n’avaient rien remarqué.

Un message secret dissimulé dans un journal, ça ne se trouve pas facilement. Des nouvelles, des publicités, des reportages, la météo, des petites annonces… Analyser chaque page allait me prendre un temps fou! Et si je n’arrivais pas à le décoder à temps? Je remarquais déjà des gens agir de façon suspecte autour de moi, comme cette femme qui ne cessait de fouiller dans son sac et replacer son contenu. Je me dirigeais peut-être tout droit dans une savante embuscade. Mes doigts nerveux se mirent à tourner les pages très vite, les froissant bruyamment.

Il fallait que je me calme. On ne m’aurait pas transmis un message que je n’aurais pas compris. Ce n’était pas logique. Réfléchir étant une de mes forces, c’est donc ce que j’ai fait. Comment se préparer à affronter ce que la journée nous réserve? En lisant l’horoscope, bien sûr!

Il était là mon message secret. Et très clair!
(24heures, 19 mai 2009, p. 37, Sagittaire)

« Vous avez les nerfs à fleur de peau, cela peut vous jouer des tours.»

Je sais, je ne dois jamais paniquer. La panique pourrait me faire réagir d’une mauvaise façon.

« La compétition est féroce, un compétiteur cherche à vous faire sortir […] Gardez votre sang-froid et tout ira bien.»

Ils essaient souvent de me faire sortir de chez moi. Mais je suis à l’abri chez moi. Tant que je reste chez moi, leurs mutants suceurs de sang ne pourront rien me faire.

« Vos paroles […] blesser des gens qui vous aiment»

C’est la partie la plus importante du message secret. On m’indique comment me débarrasser d’elle, la prochaine fois qu’elle s’en prendra à moi avec ses charmes. Elle a un point faible: elle est sensible aux paroles. Si lui parler peut l’anéantir, je sais maintenant quoi faire quand je la rencontrerai. D’ailleurs, je me demande s’il y a un indice supplémentaire à propos d’elle, avec la photo de la personne qui aurait écrit ces horoscopes… Serait-ce le visage de la prochaine agente ou celle de mon alliée secrète?

Peu importe. Je l’attends avec une réplique assassine. Quand elle croira m’avoir complètement charmé et tentera de m’achever en me disant ce qu’elle éprouve pour moi, je lui porterai le coup fatal. Une réponse bien simple à l’expression de ses sentiments. Deux mots.

Invité évité

— Moi c’est Martin, me dit-il en me tendant la main.

J’avais adressé la parole à cet étranger parce que j’avais remarqué qu’il consultait le mauvais horaire d’autobus. Je voulais simplement lui rendre service en corrigeant cette erreur, gentil jeune homme que je suis.

— Maxime, répondis-je en lui serrant la main.

Sa poigne était ferme mais chaleureuse. Il appliqua une douce pression tout en me regardant intensément dans les yeux. Un sourire apparut sur son visage rond. La poignée de main commençait à durer plus longtemps qu’à l’ordinaire.

Zut. C’était l’un d’eux.

Je lui ai lâché la main et, d’un geste subtil, me la suis essuyée sur la cuisse. Ma réaction rapide empêcha son poison de s’infiltrer, et j’espérais avoir été assez vif pour ne pas lui avoir laissé le temps de copier mes empreintes digitales. J’ai ensuite commencé à marcher.

Il marcha avec moi.

— Tu aimes le café? Me demanda-t-il d’un ton gai, sans cesser de sourire.

Quelle étrange question de la part de quelqu’un qu’on connait depuis quelques secondes seulement! En répondant « oui », je devinais qu’une invitation aurait suivi. C’était un piège. J’ai tout de même pu répondre en toute honnêteté, sans craindre de me retrouver dans une situation compromettante.

— Je ne bois pas de café.

— Ah bon! Du thé, alors?

Sa riposte, tellement rapide, indiquait hors de tout doute qu’il désirait m’inviter à tout prix. La boisson contiendrait un extrait de pieuvre mercurienne, du poivre nucléaire ou de l’huile de parasol cybernétique. Un cocktail qui m’aurait infecté avant de me dissoudre.

Il n’y avait aucune raison pour que j’accepte une quelconque invitation de cet hybride bedonnant. Je devais mettre fin à la conversation sans lui donner la chance de riposter.

— Je ne bois pas de thé non plus, fis-je d’une voix calme. De même qu’aucun alcool. Ni de boissons gazeuses.

Il me regarda d’un air étrange, à mi-chemin entre la surprise et la déception. Pendant une fraction de seconde, j’ai eu peur qu’il me relance en m’invitant à boire un verre d’eau. Il resta toutefois muet. Je crois qu’il prévoyait se reprendre sur la route puisque nous arrivions à l’arrêt d’autobus. Il se plaça au bout de la file.

Pas moi.

J’ai continué à marcher sur le trottoir, sans ralentir. J’aimais mieux prendre le prochain autobus que de me faire menotter à mon siège par cet hybride, prisonnier jusqu’au terminus où m’attendraient des mécaniciens carnivores.

Il me regarda m’éloigner, la bouche entrouverte comme s’il avait voulu tenter une dernière invitation. Plus rien de souriant ou de chaleureux ne paraissait sur son visage. Il arborait la moue d’un perdant.

Ma vigilance m’avait encore une fois permis d’éviter un piège.

Pour célébrer ma victoire, j’ai attendu le prochain autobus dans un café, en buvant un bon chocolat chaud.

Grands coups de vent

Ils commandent aussi la météo.

Ce soir-là, j’étais sorti en ville. Pour profiter de la douce température, j’avais décidé de simplement marcher sur une des artères commerciales principales. Il faisait vraiment beau et les trottoirs débordaient de gens. Je me sentais en sécurité, car je savais qu’ils n’oseraient jamais s’en prendre à moi dans une foule.

Le vent se leva subitement. Il n’était même pas 21h. J’ai compris depuis longtemps que n’importe quel phénomène inhabituel était en fait la manifestation d’un de leurs stratagèmes.

Des canons à rafales avaient été installés sur une rue adjacente. Des moteurs silencieux faisaient tourner d’immenses hélices et des pales dirigeaient le flot d’air avec précision. Le vent dévalait la rue, se glissait sous les voitures, tourbillonnait sur le trottoir, se faufilait entre les passants… jusqu’à moi.

Le courant d’air téléguidé souleva un tourbillon de poussière. Des grains de sable tournoyèrent jusqu’à mes yeux pour m’aveugler. Un peu par hasard, je portais mes lunettes cette journée-là, ce qui me protégea. Les verres bloquèrent les particules et ma cornée resta intacte.

J’ai traversé la rue, espérant semer le vent. Ils avaient toutefois plus d’un tour dans leur sac. Et par sac, je parle de sac en plastique. Une créature volante en forme de sac me suivait. Elle m’espionnait grâce à son oeil dissimulé dans le faux lettrage imprimé. Ses petits bras en forme de poignées battaient l’air pour se donner un meilleur angle d’attaque. À tout moment, elle pouvait plonger et avaler ma tête en une bouchée.

Utilisant les lampadaires, boites aux lettres, voitures stationnées et passants comme écran, j’ai réussi à décourager la créature. Elle a abandonné sa poursuite et a disparu derrière un bâtiment, sans doute à la recherche d’une autre victime.

Le temps d’une pause arriva. Je me suis arrêté à un comptoir à crème glacée m’acheter un cornet. Il faisait si beau et je trouvais que je méritais de me payer une petite récompense puisque je venais de déjouer habilement la créature volante. Miam!

Ils dirigeaient toujours le vent. Je devais protéger mon cornet pour que des SVNI (substances virevoltantes nocives indésirables) ne viennent pas se coller sur ma crème glacée. J’ai même dû stopper une page de journal qui roulait sur le trottoir en l’écrasant de mon pied pour qu’elle ne s’envole pas. Une feuille de cette grandeur aurait pu m’entourer les avant-bras et ainsi me menotter. Trop concentré sur les SVNI, j’ai eu un moment d’inattention.

Un courant d’air calculé avec soin vint soulever un coin de ma chemise. Il l’envoya d’abord fouetter mon cornet pour ramasser une petite motte de crème glacée. Avec une manoeuvre encore très précise, le coin me tamponna en plein centre du chandail. Je me suis retrouvé avec une tache ronde sucrée et collante. Une marque distinctive facile à reconnaitre par tous leurs agents. Déjà qu’ils savent presque tout de mes déplacements, je portais maintenant un signe repérable par satellite.

Ils ont réglé le beau temps pour me faire sortir, m’envoyer dehors. Ils voulaient m’attaquer de bourrasques et me traquer grâce à leurs engins en orbite. Rien ne m’obligeait toutefois à rester sur la rue. Je suis descendu sous terre, à l’abri, dès que j’en ai eu l’occasion.

Ma ville a le plus grand réseau piétonnier souterrain au monde. Où pensez-vous que je passerai l’été?

Effet hache

La porte de l’autobus s’ouvre et trois jeunes entrent. Le tintement de pièces de monnaie se fait entendre lorsqu’ils paient leur droit de passage. Ils viennent ensuite s’assoir au centre, sans cesser de piailler. Les jurons en « F » abondent.

Quand je voyage en autobus, je préfère m’assoir sur le banc du fond. De là, je peux mieux observer tout ce qui se passe à bord. En ce moment, je suis bien content d’être assis là. J’ai pu détecter rapidement ce qu’il y avait de louche chez ces trois nouveaux passagers.

Ce sont de faux jeunes.

Le premier camoufle ses tentacules derrière ses bras trop longs. Le deuxième dissimule sa tête pointue sous une coupe de cheveux en faux mohawk. Le maquillage du dernier ne tient presque plus et son visage picoté de rouge semble se désagréger. Les trois sont aussi en communication continue avec leur base centrale, comme l’indiquent les écouteurs à leurs oreilles.

Quand je voyage en autobus, je préfère éviter de m’assoir sur le banc du fond. Complètement au bout, je suis loin d’une issue et je risque d’être prisonnier d’un cul-de-sac roulant. En ce moment, je suis bien nerveux d’être assis là. Si ces faux jeunes décident de m’attaquer, je suis coincé.

L’un d’eux, celui avec les cheveux en crête aérodynamique, sort une petite bonbonne noire de son sac. Il la secoue vigoureusement et vaporise ensuite le contenu sur tout son corps. Sur le contenant, je remarque l’inscription suivante : 3XV. Il s’agit de son code de système solaire et le contenu est en fait l’air chimique de sa planète natale qu’il doit respirer. Il vaporise encore, et encore…

Les vapeurs se rendent jusqu’à moi. L’odeur forte est presque insoutenable. C’est pire que si j’avais été assis à côté d’un petit monsieur édenté malpropre et flatulent. Au moins, même si l’air avait été malodorant, j’aurais continué à respirer de l’air terrien. En ce moment, l’oxygène à bord de l’autobus se fait graduellement remplacer par une atmosphère extra-terrestre.

J’étouffe. Mes yeux brulent. Le vaporisateur continue à siffler.

Je chuinte un râle. Je hoquète d’agonie. Je tousse du vide. Mais, malgré mes poumons en torture, j’arrive à étendre le bras et atteindre la poignée de la fenêtre coulissante. D’un mouvement désespéré, je pousse un bon coup, m’effondrant presque sur le plancher par la même occasion.

Grande bouffée d’air urbain.

J’inspire un bon coup, et ouvre une deuxième fenêtre. Et une troisième. L’oxygène à bord se renouvelle. L’air chimique se fait chasser. Les trois pseudojeunes se mettent à rire, mais je sais que c’est leur façon étrangère de s’étouffer. Le vaporisateur ne suffit plus. Ils sont sur le point de suffoquer à leur tour. Leurs éclats de toux résonnent jusqu’au prochain arrêt, où ils s’empressent de descendre.

Du trottoir, ils me saluent, une forme d’insulte dont la signification m’échappe. Je détourne le regard et me plante le visage dans l’ouverture d’une fenêtre. Je respire lentement. Une vieille voiture croise l’autobus, son pot d’échappement crachant une fumée bleue. Ah! Que ça fait du bien!