Trou de mémoire de beigne

Parfois, je pars à l’aventure, loin de chez moi. Je sais qu’ils peuvent s’en prendre à moi n’importe où. Je ne m’empêche donc pas de me rendre dans une région éloignée, même si celle-ci se trouve dans un autre indicatif régional…

L’aventure, ça ouvre l’appétit. Je fais donc une petite escale dans ce restaurant de beignes populaire. Une odeur sucrée m’accueille dès que je mets le pied à l’intérieur et mon champ de vision est bombardé de couleurs et de formes appétissantes. Sucre à glacer, pépites de chocolat, coulis de fraise, crème pâtissière, citron, bleuet, érable, noix, café, vanille, sucre, sucre, sucre. Miam.

Le choix est difficile, et je profite du fait qu’il n’y ait personne en file derrière moi pour bien analyser le menu avant de faire mon choix. La caissière attend patiemment… en fait, la caissière attend poliment. Je remarque qu’elle tapote le comptoir du bout des doigts, un signe clair qu’elle s’impatiente. Je décide donc de ne pas trop analyser, ce ne sont que des pâtisseries, après tout. J’effectue mon choix et vais ensuite m’asseoir à une table avec une généreuse portion de calories et de saveur artificielle. Re-miam.

Une bouchée de pâte frite, dégoulinante de crémage, en alternance avec une gorgée de simili-café glacé. Même en mangeant cette succulente collation, je garde l’oeil ouvert. Ils sont peut-être cachés tout près.

Heureusement, ce couple de personnes âgées en train de boire leur café semble inoffensif. De même que ce vieil homme qui lit son journal. Ou ces deux femmes aux cheveux blancs. Hum… C’est louche. Tous les clients du restaurant sont des gens à l’âge de la retraite…

Ils ont ajouté un ingrédient aux propriétés vieillissantes dans les beignes!

Pouah! Je recrache ma bouchée, dans ma boisson en plus. Je prends une serviette de table et je m’essuie la langue, me la gratte. Qu’est-ce que je vais faire… qu’est-ce que je peux faire?

Je sens des rides se creuser dans mon visage. On dirait que j’entends même le grincement de mes cheveux noirs qui passent au blanc. Je suis tout crispé, c’est de l’arthrite. Et est-ce que ma vision s’embrouille?

Sortir. Je dois sortir d’ici. Je ne vais pas attendre que toute la vie s’évapore de mon corps et mourir ainsi, flétri, devant un beigne du jour et un muffin aux carottes.

Je sors du restaurant en courant, aussi rapidement que mes vieilles jambes me le permettent. Je laisse derrière moi une douzaine de victimes, mais je ne peux rien pour eux. C’est cruel.

Je suis essoufflé après seulement quelques pas. Je dois m’asseoir et reprendre mon souffle. Mais ils avaient déjà prévu cela. Il n’y a pas de tables à l’extérieur du restaurant, donc pas de chaises. Aucun banc à l’horizon non plus. Je m’effondre alors sur le sol, à moitié sur l’herbe fraiche du terrain et sur l’asphalte rugueux de la rue.

— Pas de panique, me crie une petite voix dans ma tête.

Je l’avais oubliée, cette voix. Probablement à cause de tristes symptômes de la maladie d’Alzheimer.

— Pas de panique, me répète-t-elle.

Elle a raison. Je prends une grande inspiration. L’air pénètre en chuintant dans mes poumons asthmatiques. Le calme et ma mémoire reviennent. Je suis fort. Je suis solide. Je suis un survivant.

Une autre inspiration. Je peux combattre tout ce qu’ils m’envoient. Quelques bouchées d’un beigne fourré à la crème pâtissière ne suffisent pas pour m’achever. De la sueur s’écoule le long de mes tempes. Mon corps de vainqueur est en train de purger ce poison que j’ai avalé. Avec l’énergie qui regagne mes muscles, je me relève.

Le soleil couchant me caresse de ses derniers rayons de la journée. Je lève les bras devant moi et examine mes mains sous la lumière orangée. La peau est lisse et douce. Déjà soulagé, je m’approche d’une voiture stationnée et regarde mon reflet dans un rétroviseur. Mes cheveux ne sont plus blancs. Et je constate aussi que ma vision est redevenue parfaite. Jeune à nouveau, je m’empresse de prendre le transport en commun pour retourner chez moi au plus tôt.

La petite voix dans ma tête se fait encore entendre avec, cette fois, qu’une seule question. Est-ce vraiment prudent de m’aventurer ainsi hors de mon territoire?

Rondelle à l’heure

Plusieurs personnes marchent autour. D’autres s’assoient dessus, mais jamais pour très longtemps. Il y a toujours un important va-et-vient multicolore autour de cette large rondelle. Des touristes, caméra suspendue au cou, pointent du doigt différentes directions en se référant à une carte à moitié dépliée. Une mère au visage sévère tient, ou plutôt traine son enfant par la main, en lui grommelant des réprimandes. Un jeune homme passe à la course et bouscule accidentellement un couple chic.

Debout près de la rondelle, j’observe. Même si je suis captivé par tous ces gens, je demeure attentif. Ce point de rencontre est le plus populaire des usagers du métro, et sans doute un excellent terrain de chasse pour eux. Je suis une de leurs cibles principales, mais ils ont accès ici à d’autres proies faciles. Comme cette adolescente aux cheveux rouges, concentrée sur son téléphone cellulaire, les deux oreilles bouchées par son baladeur.

Soudain, un cri.

Je me retourne, les genoux fléchis, prêt à disparaitre par l’escalier le plus près. En même temps, je me sens coupable et songe à protéger cette pauvre adolescente. Est-ce que je serais prêt à les affronter aujourd’hui, pour sauver une inconnue innocente? La question est très sérieuse, mais je n’ai pas le temps d’y répondre puisque je découvre la source du cri.

— Catheriiiiiiiiiiiiiiiine!
— Joséééééééééééée!

Simplement les retrouvailles enjouées de deux filles trop expressives. Pas besoin d’adrénaline. Je me plante les mains dans les poches et marche un peu autour de la rondelle. L’adolescente aux cheveux rouges n’a rien remarqué, mais il n’y avait pas de raisons de s’affoler. Je reste toutefois sur mes gardes, cela pourrait être une diversion.

— Pardon, vous pouvez me dire l’heure?

Je le savais. De tous les gens qui circulent et attendent autour de cette fameuse rondelle, il fallait que ce soit à moi qu’on demande l’heure. Ils croient peut-être que je suis bête, et que je ne verrais là qu’une simple coïncidence. Les coïncidences n’existent pas. Quand ils vous ont à l’oeil, tout fait partie de leur plan.

La jeune femme qui vient de me demander l’heure avec une voix mielleuse me regarde avec ses pétillants yeux bleu pâle. Ses lèvres douces esquissent un sourire amical, et un brin charmeur. Sa tête, un peu penchée, permet à sa chevelure brune de cascader sur son épaule et pointer vers un intéressant décolleté. Elle irradie d’une aura enjôleuse. Mais ils ne m’auront pas.

Dès que je sortirai la main de ma poche pour regarder ma montre, la séduisante jeune femme en profiterait pour capturer mon poignet dans des menottes au laser. À quelques pas, l’homme, qui semble attendre sa bien-aimée avec un bouquet de fleurs, est en fait sur le point de lâcher un gaz empoisonné. Un faux voyageur se prépare à ouvrir sa valise dans laquelle se cachent des instruments biomécaniques aux fonctions sadiques.

— Six heures et demie.

Je donne une réponse approximative sans sortir mes mains de mes poches. Je ne souris même pas. La jeune femme soupire un «merci» et m’offre presque une grimace de déception. Alors qu’elle s’éloigne, je la vois sortir une montre de son sac à main. Je savais que c’était un piège! Avant de s’engager dans un escalier, elle se retourne et me regarde un bref instant. Je lève fièrement le menton et détourne le regard.

Sa tactique n’a pas réussi. Leur tentative a échoué.

Enfin presque… Où est passée l’adolescente aux cheveux rouges?

Cerises-espionnes

Les trois notes typiques accompagnèrent le départ du métro. J’étais assis et je m’apprêtais à lire le journal. En face de moi, une jeune femme assise écoutait la musique de son baladeur numérique, sa tête oscillant selon un rythme que je n’entendais pas.

Elle capta mon attention. Je ne suis pas du genre à dévisager les gens que je croise dans le transport en commun. Même si je vois une fille très jolie, je respecte son intimité en évitant de la fixer. Pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher d’observer celle-ci. Peut-être était-ce à cause de sa tenue vestimentaire et de sa coiffure au style excentrique. Un tatouage sur son bras, un sac à dos gribouillé, de vieilles chaussures trouées.

Ses chaussures étaient tellement vieilles et déchirées, que je voyais ses orteils! Trois petits orteils avec un vernis rouge écaillé, comme une petite grappe de cerises qui me regardaient!

En fait, elles me regardaient vraiment! La fille avait aligné son pied pour que le trou de sa chaussure pointe directement vers moi! Ils m’espionnent en camouflant des caméras dans les orteils!

Le métro arriva à la station suivante. La porte s’ouvrit et c’était le bon moment pour échapper à leur surveillance. Mais même sur le quai, il y en avait d’autres! Presque tout le monde portait des sandales. Des orteils m’épiaient de toutes les directions!

Il y en avait tellement! Des dizaines de petites boules roses, décorées de rouge, de rose ou de bleu. Minces, charnues, écartés ou même poilues. Bordées d’un tatouage artistique ou d’une bague. D’ailleurs, cette bague ne serait-elle pas un amplificateur thermique ou un détecteur aux rayons X? Toutes ces images qu’ils captaient leur serviraient sans doute à créer un clone de moi, un androïde à mon image pour me mettre dans l’embarras. Ils s’en serviraient ensuite pour s’attaquer à ma famille ou mes amis!

J’ai sauté sur le banc le plus proche. En ne touchant plus le sol, j’étais ainsi moins visible pour ces minuscules caméras. Les gens sont passés devant moi, avec leurs pieds à moitié nus. Certains marchaient de façon à se tenir le plus éloignés de moi possible, dans le but de me capter sous un autre angle, mais j’étais invisible! Grâce à ma vivacité d’esprit, j’avais encore réussi à m’en tirer! Ma tactique avait été tellement bonne, que cela les avait totalement déstabilisés! Ils ont tous préféré quitter la station de métro. Ils n’ont même pas pensé à faire grimper quelqu’un avec moi sur le banc!

C’est la preuve que je suis vraiment plus futé qu’eux!

Vitesse de la lumière

Parfois, ils sont moins offensifs. Ils élaborent des mises en scène pour me conditionner, dans l’espoir que je finisse par baisser ma garde. Ils croient, à tort, que je m’habituerai et que je cesserai de m’inquiéter…

C’est le soir. Le mince croissant de lune caresse de petits nuages frisés de ses rayons argentés. Il ne fait pas trop noir, mais la lumière de la lune ne suffirait pas à bien éclairer la rue où je me trouve. Des lampadaires repoussent la nuit en l’envoyant là où elle ne dérange personne. Entre les maisons, derrière des buissons, sous un balcon. Je suis libre de marcher sur le trottoir, à l’abri des mâchoires des ténèbres.

Mais ils m’observent. Ils savent exactement où je suis, où je vais. Puisqu’ils sont partout, le contrôle qu’ils exercent sur la ville est parfois même surprenant.

Le lampadaire directement au-dessus de moi s’est éteint. Ce n’est pas la première fois que ça se produit, ils me font souvent ce coup-là. Chaque fois, c’est la même chose.

Ce n’est pas l’obscurité totale, il reste d’autres lampadaires, la lune ou des voitures roulant sur la rue. Mais ce léger voile d’ombre suffit à me mettre à l’abri des regards. Ils peuvent surgir de n’importe où et m’agresser sans faire de témoins. Des tentacules monstrueux sortant d’une bouche d’égout m’agripperaient, des individus portant des cagoules m’attaqueraient à coups de seringues pleines de poison mutagène, un canon futuriste me bombarderait d’ondes radioactives pour liquéfier mes organes internes, ou pire.

Quand un lampadaire s’éteint, je cours. Ils peuvent éteindre des dizaines de lampadaires au-dessus de moi quand je me promène après le coucher du soleil, mais ils ne réussiront jamais à me faire croire que cela est normal. Un jour, il s’agira d’une vraie attaque et j’aurais pris l’habitude de courir.

Courez, vous aussi.

Vieille poussière

Quelques bips, et le guichet automatique me rendit ma carte et mes billets. Après avoir rangé le tout dans mon portefeuille, j’ai commencé à marcher en direction de la sortie du centre commercial.

Il y en avait un. Juste là à quelques pas. Cette fois, il avait pris la forme d’un vieil homme aux cheveux blancs se reposant sur un banc. Un déguisement de ce genre les oblige à utiliser des tactiques moins physiques. Cette personne âgée ne tenterait certainement pas de m’attraper en courant! Par contre, ce déguisement simple permet de trainer avec soi une arme redoutable sans attirer les soupçons. Une dangereuse canne était posée en travers de ses genoux.

J’ai gardé mon calme. C’est la première chose à faire. La panique risque d’aggraver une situation déjà critique. Si j’avais crié, il se serait retourné et m’aurait vu. Parce que j’étais chanceux pour l’instant: il me tournait le dos.

Puisque j’étais dans un centre commercial, vous pensez sans doute que j’aurais pu aller me réfugier dans une boutique. Une personne inexpérimentée aurait sans doute commis cette grave erreur. En entrant dans une boutique, une vendeuse m’aurait intercepté avec le classique «J’peux-vous-aider?», suivi de l’énumération de ses articles en solde. Cela aurait suffi à attirer son attention, comme un signal d’alarme.

Pour me sortir de cette situation, la seule solution était la discrétion.

D’abord, je me suis accroupi. J’ai ensuite marché lentement à quatre pattes jusque derrière la poubelle la plus proche. Le plancher d’un centre commercial est malpropre. Une couche grisâtre recouvrait mes paumes. Je ne sais pas pourquoi cette idée m’est passée par la tête, mais j’ai senti la poussière que j’avais au bout des doigts. J’étais curieux de savoir si ça puait. Est-ce que ça vous arrive de renifler des trucs par curiosité? Parfois, on dirait qu’on veut que ça sente mauvais.

ATCH….! Chut! La poussière grise avait une odeur de chatouilles! Ne pas éternuer… Je me suis pincé le nez… Ne pas éternuer… Concentration. Démangeaisons. Discrétion. Respiration. J’avais un feu d’artifice dans le conduit nasal! Du calme!

Ouf! J’ai pu contenir l’éternuement, après de longues secondes d’efforts et de contorsions faciales. Les narines me brulaient, mais pas question que je cesse de me pincer le nez. Et, de toute façon, j’étais juste à côté d’un gros contenant à déchets.

Cette poubelle était de forme cubique, avec une ouverture sur deux côtés opposés. Je pouvais donc jeter un coup d’oeil à travers pour vérifier la position du vieil homme. Petit détail intéressant, l’intérieur d’une poubelle de centre commercial est plus malpropre que le plancher, et aussi plus coloré. Et sent certainement plus mauvais.

Le vieil homme n’avait pas bougé. Sa canne non plus. Dans le haut de son dos courbé, j’ai remarqué une bosse sous son veston démodé. C’était là qu’il cachait les munitions pour son arme. Encore plus dangereux! Il disposait de chances supplémentaires pour atteindre sa cible! Sa cible étant moi!

Discrétion.

À quelques pas, il y avait un kiosque de revues. J’ai bondi et fait une roulade jusque derrière un présentoir. Sans même ralentir pour épousseter mon chandail, je me suis emparé de la première revue qui me tomba sous la main. Dans le même élan, je me suis relevé et j’ai dégainé mon portefeuille, où se trouvaient les billets fraichement sortis du guichet automatique. La caissière n’avait pas l’air de comprendre ce qui se passait, ce n’est malheureusement pas tout le monde qui possède un esprit aussi vif que le mien. Elle accepta malgré tout mon argent sans aucun commentaire.

J’ai ouvert la revue, un mensuel pour jeunes adolescentes, et je m’en suis servi comme écran pour cacher mon visage. J’avais le nez collé sur la face d’un jeune chanteur populaire. Ainsi équipé, j’ai quitté le kiosque en marchant normalement. J’étais tellement sûr de ne pas être remarqué que je suis même passé devant le vieil homme. Sa canne resta sur ses genoux. Il ne bougea pas. Sans paniquer, j’ai réussi à sortir du centre commercial!

Et, une fois dehors, j’ai enfin pu éternuer!