Rondelle à l’heure

Plusieurs personnes marchent autour. D’autres s’assoient dessus, mais jamais pour très longtemps. Il y a toujours un important va-et-vient multicolore autour de cette large rondelle. Des touristes, caméra suspendue au cou, pointent du doigt différentes directions en se référant à une carte à moitié dépliée. Une mère au visage sévère tient, ou plutôt traine son enfant par la main, en lui grommelant des réprimandes. Un jeune homme passe à la course et bouscule accidentellement un couple chic.

Debout près de la rondelle, j’observe. Même si je suis captivé par tous ces gens, je demeure attentif. Ce point de rencontre est le plus populaire des usagers du métro, et sans doute un excellent terrain de chasse pour eux. Je suis une de leurs cibles principales, mais ils ont accès ici à d’autres proies faciles. Comme cette adolescente aux cheveux rouges, concentrée sur son téléphone cellulaire, les deux oreilles bouchées par son baladeur.

Soudain, un cri.

Je me retourne, les genoux fléchis, prêt à disparaitre par l’escalier le plus près. En même temps, je me sens coupable et songe à protéger cette pauvre adolescente. Est-ce que je serais prêt à les affronter aujourd’hui, pour sauver une inconnue innocente? La question est très sérieuse, mais je n’ai pas le temps d’y répondre puisque je découvre la source du cri.

— Catheriiiiiiiiiiiiiiiine!
— Joséééééééééééée!

Simplement les retrouvailles enjouées de deux filles trop expressives. Pas besoin d’adrénaline. Je me plante les mains dans les poches et marche un peu autour de la rondelle. L’adolescente aux cheveux rouges n’a rien remarqué, mais il n’y avait pas de raisons de s’affoler. Je reste toutefois sur mes gardes, cela pourrait être une diversion.

— Pardon, vous pouvez me dire l’heure?

Je le savais. De tous les gens qui circulent et attendent autour de cette fameuse rondelle, il fallait que ce soit à moi qu’on demande l’heure. Ils croient peut-être que je suis bête, et que je ne verrais là qu’une simple coïncidence. Les coïncidences n’existent pas. Quand ils vous ont à l’oeil, tout fait partie de leur plan.

La jeune femme qui vient de me demander l’heure avec une voix mielleuse me regarde avec ses pétillants yeux bleu pâle. Ses lèvres douces esquissent un sourire amical, et un brin charmeur. Sa tête, un peu penchée, permet à sa chevelure brune de cascader sur son épaule et pointer vers un intéressant décolleté. Elle irradie d’une aura enjôleuse. Mais ils ne m’auront pas.

Dès que je sortirai la main de ma poche pour regarder ma montre, la séduisante jeune femme en profiterait pour capturer mon poignet dans des menottes au laser. À quelques pas, l’homme, qui semble attendre sa bien-aimée avec un bouquet de fleurs, est en fait sur le point de lâcher un gaz empoisonné. Un faux voyageur se prépare à ouvrir sa valise dans laquelle se cachent des instruments biomécaniques aux fonctions sadiques.

— Six heures et demie.

Je donne une réponse approximative sans sortir mes mains de mes poches. Je ne souris même pas. La jeune femme soupire un «merci» et m’offre presque une grimace de déception. Alors qu’elle s’éloigne, je la vois sortir une montre de son sac à main. Je savais que c’était un piège! Avant de s’engager dans un escalier, elle se retourne et me regarde un bref instant. Je lève fièrement le menton et détourne le regard.

Sa tactique n’a pas réussi. Leur tentative a échoué.

Enfin presque… Où est passée l’adolescente aux cheveux rouges?

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