Invité évité

— Moi c’est Martin, me dit-il en me tendant la main.

J’avais adressé la parole à cet étranger parce que j’avais remarqué qu’il consultait le mauvais horaire d’autobus. Je voulais simplement lui rendre service en corrigeant cette erreur, gentil jeune homme que je suis.

— Maxime, répondis-je en lui serrant la main.

Sa poigne était ferme mais chaleureuse. Il appliqua une douce pression tout en me regardant intensément dans les yeux. Un sourire apparut sur son visage rond. La poignée de main commençait à durer plus longtemps qu’à l’ordinaire.

Zut. C’était l’un d’eux.

Je lui ai lâché la main et, d’un geste subtil, me la suis essuyée sur la cuisse. Ma réaction rapide empêcha son poison de s’infiltrer, et j’espérais avoir été assez vif pour ne pas lui avoir laissé le temps de copier mes empreintes digitales. J’ai ensuite commencé à marcher.

Il marcha avec moi.

— Tu aimes le café? Me demanda-t-il d’un ton gai, sans cesser de sourire.

Quelle étrange question de la part de quelqu’un qu’on connait depuis quelques secondes seulement! En répondant « oui », je devinais qu’une invitation aurait suivi. C’était un piège. J’ai tout de même pu répondre en toute honnêteté, sans craindre de me retrouver dans une situation compromettante.

— Je ne bois pas de café.

— Ah bon! Du thé, alors?

Sa riposte, tellement rapide, indiquait hors de tout doute qu’il désirait m’inviter à tout prix. La boisson contiendrait un extrait de pieuvre mercurienne, du poivre nucléaire ou de l’huile de parasol cybernétique. Un cocktail qui m’aurait infecté avant de me dissoudre.

Il n’y avait aucune raison pour que j’accepte une quelconque invitation de cet hybride bedonnant. Je devais mettre fin à la conversation sans lui donner la chance de riposter.

— Je ne bois pas de thé non plus, fis-je d’une voix calme. De même qu’aucun alcool. Ni de boissons gazeuses.

Il me regarda d’un air étrange, à mi-chemin entre la surprise et la déception. Pendant une fraction de seconde, j’ai eu peur qu’il me relance en m’invitant à boire un verre d’eau. Il resta toutefois muet. Je crois qu’il prévoyait se reprendre sur la route puisque nous arrivions à l’arrêt d’autobus. Il se plaça au bout de la file.

Pas moi.

J’ai continué à marcher sur le trottoir, sans ralentir. J’aimais mieux prendre le prochain autobus que de me faire menotter à mon siège par cet hybride, prisonnier jusqu’au terminus où m’attendraient des mécaniciens carnivores.

Il me regarda m’éloigner, la bouche entrouverte comme s’il avait voulu tenter une dernière invitation. Plus rien de souriant ou de chaleureux ne paraissait sur son visage. Il arborait la moue d’un perdant.

Ma vigilance m’avait encore une fois permis d’éviter un piège.

Pour célébrer ma victoire, j’ai attendu le prochain autobus dans un café, en buvant un bon chocolat chaud.

Grands coups de vent

Ils commandent aussi la météo.

Ce soir-là, j’étais sorti en ville. Pour profiter de la douce température, j’avais décidé de simplement marcher sur une des artères commerciales principales. Il faisait vraiment beau et les trottoirs débordaient de gens. Je me sentais en sécurité, car je savais qu’ils n’oseraient jamais s’en prendre à moi dans une foule.

Le vent se leva subitement. Il n’était même pas 21h. J’ai compris depuis longtemps que n’importe quel phénomène inhabituel était en fait la manifestation d’un de leurs stratagèmes.

Des canons à rafales avaient été installés sur une rue adjacente. Des moteurs silencieux faisaient tourner d’immenses hélices et des pales dirigeaient le flot d’air avec précision. Le vent dévalait la rue, se glissait sous les voitures, tourbillonnait sur le trottoir, se faufilait entre les passants… jusqu’à moi.

Le courant d’air téléguidé souleva un tourbillon de poussière. Des grains de sable tournoyèrent jusqu’à mes yeux pour m’aveugler. Un peu par hasard, je portais mes lunettes cette journée-là, ce qui me protégea. Les verres bloquèrent les particules et ma cornée resta intacte.

J’ai traversé la rue, espérant semer le vent. Ils avaient toutefois plus d’un tour dans leur sac. Et par sac, je parle de sac en plastique. Une créature volante en forme de sac me suivait. Elle m’espionnait grâce à son oeil dissimulé dans le faux lettrage imprimé. Ses petits bras en forme de poignées battaient l’air pour se donner un meilleur angle d’attaque. À tout moment, elle pouvait plonger et avaler ma tête en une bouchée.

Utilisant les lampadaires, boites aux lettres, voitures stationnées et passants comme écran, j’ai réussi à décourager la créature. Elle a abandonné sa poursuite et a disparu derrière un bâtiment, sans doute à la recherche d’une autre victime.

Le temps d’une pause arriva. Je me suis arrêté à un comptoir à crème glacée m’acheter un cornet. Il faisait si beau et je trouvais que je méritais de me payer une petite récompense puisque je venais de déjouer habilement la créature volante. Miam!

Ils dirigeaient toujours le vent. Je devais protéger mon cornet pour que des SVNI (substances virevoltantes nocives indésirables) ne viennent pas se coller sur ma crème glacée. J’ai même dû stopper une page de journal qui roulait sur le trottoir en l’écrasant de mon pied pour qu’elle ne s’envole pas. Une feuille de cette grandeur aurait pu m’entourer les avant-bras et ainsi me menotter. Trop concentré sur les SVNI, j’ai eu un moment d’inattention.

Un courant d’air calculé avec soin vint soulever un coin de ma chemise. Il l’envoya d’abord fouetter mon cornet pour ramasser une petite motte de crème glacée. Avec une manoeuvre encore très précise, le coin me tamponna en plein centre du chandail. Je me suis retrouvé avec une tache ronde sucrée et collante. Une marque distinctive facile à reconnaitre par tous leurs agents. Déjà qu’ils savent presque tout de mes déplacements, je portais maintenant un signe repérable par satellite.

Ils ont réglé le beau temps pour me faire sortir, m’envoyer dehors. Ils voulaient m’attaquer de bourrasques et me traquer grâce à leurs engins en orbite. Rien ne m’obligeait toutefois à rester sur la rue. Je suis descendu sous terre, à l’abri, dès que j’en ai eu l’occasion.

Ma ville a le plus grand réseau piétonnier souterrain au monde. Où pensez-vous que je passerai l’été?

Effet hache

La porte de l’autobus s’ouvre et trois jeunes entrent. Le tintement de pièces de monnaie se fait entendre lorsqu’ils paient leur droit de passage. Ils viennent ensuite s’assoir au centre, sans cesser de piailler. Les jurons en « F » abondent.

Quand je voyage en autobus, je préfère m’assoir sur le banc du fond. De là, je peux mieux observer tout ce qui se passe à bord. En ce moment, je suis bien content d’être assis là. J’ai pu détecter rapidement ce qu’il y avait de louche chez ces trois nouveaux passagers.

Ce sont de faux jeunes.

Le premier camoufle ses tentacules derrière ses bras trop longs. Le deuxième dissimule sa tête pointue sous une coupe de cheveux en faux mohawk. Le maquillage du dernier ne tient presque plus et son visage picoté de rouge semble se désagréger. Les trois sont aussi en communication continue avec leur base centrale, comme l’indiquent les écouteurs à leurs oreilles.

Quand je voyage en autobus, je préfère éviter de m’assoir sur le banc du fond. Complètement au bout, je suis loin d’une issue et je risque d’être prisonnier d’un cul-de-sac roulant. En ce moment, je suis bien nerveux d’être assis là. Si ces faux jeunes décident de m’attaquer, je suis coincé.

L’un d’eux, celui avec les cheveux en crête aérodynamique, sort une petite bonbonne noire de son sac. Il la secoue vigoureusement et vaporise ensuite le contenu sur tout son corps. Sur le contenant, je remarque l’inscription suivante : 3XV. Il s’agit de son code de système solaire et le contenu est en fait l’air chimique de sa planète natale qu’il doit respirer. Il vaporise encore, et encore…

Les vapeurs se rendent jusqu’à moi. L’odeur forte est presque insoutenable. C’est pire que si j’avais été assis à côté d’un petit monsieur édenté malpropre et flatulent. Au moins, même si l’air avait été malodorant, j’aurais continué à respirer de l’air terrien. En ce moment, l’oxygène à bord de l’autobus se fait graduellement remplacer par une atmosphère extra-terrestre.

J’étouffe. Mes yeux brulent. Le vaporisateur continue à siffler.

Je chuinte un râle. Je hoquète d’agonie. Je tousse du vide. Mais, malgré mes poumons en torture, j’arrive à étendre le bras et atteindre la poignée de la fenêtre coulissante. D’un mouvement désespéré, je pousse un bon coup, m’effondrant presque sur le plancher par la même occasion.

Grande bouffée d’air urbain.

J’inspire un bon coup, et ouvre une deuxième fenêtre. Et une troisième. L’oxygène à bord se renouvelle. L’air chimique se fait chasser. Les trois pseudojeunes se mettent à rire, mais je sais que c’est leur façon étrangère de s’étouffer. Le vaporisateur ne suffit plus. Ils sont sur le point de suffoquer à leur tour. Leurs éclats de toux résonnent jusqu’au prochain arrêt, où ils s’empressent de descendre.

Du trottoir, ils me saluent, une forme d’insulte dont la signification m’échappe. Je détourne le regard et me plante le visage dans l’ouverture d’une fenêtre. Je respire lentement. Une vieille voiture croise l’autobus, son pot d’échappement crachant une fumée bleue. Ah! Que ça fait du bien!

Combiné de sueurs froides

J’ai faim.

Mon estomac grince, gronde, grommèle, glapit. Mon système digestif combat le vide avec un enthousiasme bruyant. Une lutte intestine sans merci.

J’ai vraiment faim.

Je me surprends à entrer dans le premier établissement de restauration rapide que je croise. Mon estomac a pris le contrôle des muscles de mes jambes. Vu les circonstances, c’est tout à fait légitime. Mais extrêmement dangereux.

C’est l’un d’eux qui m’accueille. Son visage est couvert de quelques poils, comme s’il essayait d’avoir l’air plus humain. Une casquette sur sa tête sert à garder ses antennes baissées et ses mains sont couvertes d’une pellicule protectrice pour que sa sueur corrosive ne fasse pas fondre tout le bâtiment.

Je m’efforce à garder mon calme.

Il commence par ouvrir la porte vitrée d’un compartiment métallique derrière lui, où des torpilles de différents formats et modèles sont alignées. Celle qu’il prend est couverte de pustules orangées, une forme de rouille infectieuse. Le mutant la dépose devant lui et s’empare ensuite d’un couteau.

Mon coeur passe son tour le temps de deux ou trois battements. Je m’imagine aussitôt en train de me faire éviscérer. Mais la lame ne servira pas à faire de moi des cubes à ragout. Il plante plutôt le couteau dans la torpille!

Explosion!

Je suis tellement pris par surprise que j’oublie de crier. On dirait que je n’ai même pas pensé à fermer les yeux! Mes bras restent pendus le long de mon corps, au lieu de se dresser devant moi pour me protéger des éclats…

Ah… bien non… La torpille n’explose pas.

Le couteau sert en fait à l’ouvrir, révélant son intérieur spongieux. Elle ne contient aucune mécanique, aucune substance explosive, aucun détonateur. Une enveloppe vide.

Pour l’instant.

Le mutant est un de leurs ingénieurs qui fabriquera lui-même l’engin devant moi. D’abord, il tapisse l’intérieur de petits triangles blanchâtres. Les pointes, dirigées vers l’extérieur, serviront comme crampons pour bien s’accrocher à la cible, c’est-à-dire, moi. Il empile ensuite les tranches d’explosifs dans un ordre précis. Brun, pour plus de puissance. Beige, pour plus de vélocité. Rose, pour plus de portée.

Pour maximiser les dommages, l’ingénieur-mutant ajoute de la quincaillerie. Des feuilles d’aluminium uranien verdâtre, haché fin pour bien transpercer la peau. Trois roues d’engrenage rouges et juteuses serviront de détomateur. Des lamelles vertes tranchantes pour me couper les organes ou l’appétit. Quelques rondelles blanches aux vapeurs toxiques qui s’attaqueront à mes yeux pour me faire larmoyer avant de me rendre aveugle. Des écrous noirs pour plus d’impact, et des tranches orangées pour enflammer le tout. Avant de refermer le capot, il arrose l’assemblage d’un carburant composé d’un mélange d’essence aux épices et d’huile.

La torpille est prête à faire ses ravages.

Le mutant programme le compte à rebours sur un clavier numérique et me la remet, toute emballée d’une mince membrane. De petites serviettes de papier sont aussi offertes, pour essuyer le dégât de mes morceaux juteux après la détonation. J’ai réussi à garder mon calme pendant tout ce temps, et je peux enfin ressortir.

Sauf que je me retrouve, quelques secondes plus tard, sur le trottoir avec une torpille à retardement dans la main. Et mon estomac qui n’a toujours pas cessé de crier son agonie. Je suis en train de m’auto-digérer, au point que je ne sais même plus si je vais mourir d’une explosion ou d’une implosion.

Tic-tac tic-tac. Grouic glougloub… Éclair de génie.

Désamorcer une bombe et faire taire mes borborygmes. Une chance que je suis courageux, car ce que je m’apprête à faire relève presque de la folie.

J’ouvre la bouche et engloutis la torpille.

Sous-marin touché coulé.

Burp.