Satanés moustiques

Je me suis fait piquer par un moustique.

Les journaux et les bulletins de nouvelles ont confirmé ce que plusieurs d’entre nous avaient déjà remarqué. Cet été, il y a plus de moustiques. Selon les experts, la météo printanière est en cause. La pluie aurait formé des flaques d’eau stagnante favorables au développement de leurs larves.

Une simple piqure. Un évènement banal. J’aurais été d’accord avec tout ça, si les circonstances avaient été différentes.

Je suis le seul à m’être fait piquer. Tous ceux qui se trouvaient avec moi ont été épargnés. C’est louche. Le moustique avait bien choisi sa cible et le dard s’est planté directement au centre de mon front. C’est bien visé pour un simple insecte, et curieusement près du lobe frontal.

Ils se sont servis de cet insecte pour m’injecter quelque chose dans la tête.

Entrainent-ils des moustiques? S’agissait-il d’un microrobot construit pour ressembler à un moustique? Combien d’autres de ces petits soldats volants ont-ils à leur service?

Et que va-t-il m’arriver maintenant?

Ceci pourrait bien être la dernière entrée de ce journal. Un implant microscopique va prendre le contrôle de mon cerveau et je deviendrai l’un d’eux. Mon corps va se liquéfier de l’intérieur. La larve d’une créature monstrueuse se nourrissant de cerveau grandira dans mon crâne. Je deviendrai amnésique ou tomberai dans un coma. À cause d’une minuscule piqure.

Je dois trouver une façon de purger mon cerveau de ce qu’ils m’ont injecté. Ça ne se terminera pas ainsi.

Fringale fatale

— C’est du filet de porc à la moutarde. En spécial cette semaine. Vous pouvez gouter, M’sieur.

Le supermarché est un des endroits aux multiples possibilités. Bien sûr, nous pouvons y acheter à manger, c’est sa raison d’être. Il est aussi possible d’y rencontrer une jolie jeune femme, de se mettre au courant des derniers potins du voisinage, de se mettre à l’abri d’une météo désagréable, de jouer à cache-cache, de parader pour montrer son nouveau manteau ou d’être victime d’une tentative d’assassinat.

Je n’étais pas surpris d’en voir un dans le secteur boucherie. Il se prenait pour une préposée à la dégustation de nouveaux produits, avec tout le costume, incluant le petit bonnet transparent. Sur la table devant s’étendait un arrangement de petits gobelets jetables contenant des morceaux fumants, tristement empalés sur des cure-dents. À côté, un présentoir débordait du produit vedette. L’air était saturé d’une phéromone savoureuse dont le seul but était de charmer mon estomac. Miam.

Je me suis approché de la table de la «préposée». Son regard de prédateur se posa sur moi, une étincelle sadique dans l’oeil. Elle s’empara du troisième gobelet de la deuxième rangée et me le tendit.

— Vous pouvez le faire cuire au four, mais c’est aussi délicieux sur le barbecue.

Le troisième de la deuxième rangée, pas le quatrième. Pas celui d’en avant, ni celui au centre. Elle avait spécifiquement choisi celui-là. Pour moi.

C’était évidemment celui qui contenait le poison. Je me suis surpris à me demander quel type de poison avait été injecté dans cette bouchée. Paralysant? Endormant? Effet lent ou rapide? Peut-être le morceau contenait plutôt une drogue?

Cela n’avait aucune importance. Je n’ai pas pris ce qu’elle me tendait. J’ai choisi mon propre morceau!

Il était délicieux. Et je suis encore ici pour en témoigner!

Un autobus sous la pluie

La pluie arrosait ce dimanche déjà chaud et humide. Pour me rendre chez un ami, je devais prendre un autobus de la STM. Et ce jour-là, «STM» signifiait Sauna Transpiratoire Mouillé.

Cela faisait à peine deux minutes que j’étais assis sur le siège arrière de l’autobus que, déjà, je me sentais englué sur la cuirette bleue. Cligner des yeux me faisait transpirer. J’aurais voulu ouvrir une fenêtre pour me rafraichir, mais l’idée de me faire asperger de jus d’autoroute m’en découragea. L’air était lourd.

En plus, l’autobus roulait lentement. Ce ralentissement était-il causé par un bouchon de circulation? Un accident? Une pluie trop forte? Impossible de savoir. De la buée rendait les vitres opaques. Les autres passagers et moi étions comme des bactéries prisonnières dans un four à autoclave.

L’autobus atteignit l’arrêt suivant avec beaucoup de retard. Ce décalage n’avait rien d’alarmant, mais les gens à l’avant de l’autobus semblaient bien agités. Le chauffeur s’adressait aux passagers.

— Je ne peux pas continuer le trajet. Vous devez descendre ici et monter dans le prochain autobus.

Qu’est-ce qui se passe?

Je me suis décollé de mon siège pour m’approcher du chauffeur. Plusieurs passagers étaient déjà sortis et attendaient le prochain autobus sous la pluie.

— Mon système de chauffage ne fonctionne pas, expliquait le chauffeur. Les vitres sont trop embuées et ma visibilité est réduite. Ce n’est pas sécuritaire. Mais si vous voulez, vous pouvez attendre le prochain autobus ici, à l’abri de la pluie.

Bonne idée, au lieu de me faire mouiller, je pouvais rester au sec. Je ne suis pas descendu et je me suis assis sur un siège libre à l’avant. Le parebrise embué était presque opaque. Je distinguais à peine ce qui se trouvait à l’extérieur.

… et les personnes à l’extérieur ne voyaient que très peu à l’intérieur.

J’étais piégé! Un rapide coup d’oeil suffit pour remarquer que les quelques autres passagers toujours à bord n’en étaient pas. Ouf. Je me trouvais toutefois dans un endroit clos, sans issue. J’ai essuyé une vitre du revers de la main pour voir ce qui se passait à l’extérieur.

Une file d’attente recouverte de parapluies multicolores. Un abribus bondé et embué. Et eux.

Ils étaient deux. Ils marchaient d’un pas rapide vers l’autobus. Le plus grand des deux avait un sac à dos à l’épaule. Ce sac contenait sans doute des armes, des menottes ou des instruments de torture.

J’ai bondi de mon siège et je suis descendu de l’autobus. Juste à temps. Je me suis joint à la file d’attente, en me dissimulant sous mon super parapluie. Ils sont allés parler au chauffeur, mais je ne me suis pas retourné. J’essayais de disparaitre.

L’autre autobus est enfin arrivé quelques minutes plus tard. Les vitres de celui-ci étaient beaucoup moins embuées. Je suis monté à bord, sain et sauf. J’avais encore survécu à un de leurs pièges.

Par contre, je n’ai pas revu certains passagers qui avaient attendu avec moi dans l’autobus aux vitres opaques. Je me sens un peu coupable.

Malpropre

Parfois, leurs déguisements sont bien réussis. Ils parviennent ainsi à s’approcher de moi, malgré mon oeil exercé. Cette journée, l’illusion était parfaite, jusqu’à ce qu’il m’adresse la parole.

— Vous parlez français.

Vous voyez? Ce n’était pas une question, mais bien une affirmation! Comment savait-il que je parlais français? La proportion d’anglophones dans le quartier où j’étais est assez élevée, et nous étions en plus en haute saison touristique. Ce n’était pas un coup de chance. Il savait qui j’étais.

Sa tête était plus échevelée qu’une botte de foin explosée. Il lui manquait deux ou trois dents, et probablement qu’elles s’étaient enfuies d’elles-mêmes pour échapper à l’haleine décapante. Ses vêtements étaient tellement crouteux qu’ils devaient maintenant être imperméables. Mais ça n’aurait servi à rien. La forte odeur d’urine fermentée qu’il l’accompagnait agissait comme un champ répulsif capable même d’éloigner la pluie. Et cela devait aussi expliquer pourquoi il avait l’air de ne jamais s’être lavé.

Le déguisement était vraiment bien réussi, même si peut-être un peu exagéré. Mais il ne m’aurait pas. La capture serait pour une autre fois.

Je me suis rapidement réfugié dans la boutique la plus proche. Ils utilisent un déguisement de clochard? Les clochards ne sont pas bienvenus dans les boutiques! Ha!

… Hum… une pensée vient de me traverser l’esprit. Est-ce avec un tel déguisement qu’ils parviennent à financer leurs activités?

Séance de signatures au centre-ville

Aujourd’hui, ils n’ont pas tenté de me capturer. J’aurais quand même préféré ça à ce qu’ils ont fait. Ils essaient de nuire à ma carrière d’écrivain.

Je me trouvais dans une librairie pour une séance de signatures (ma première en sol Montréalais!). J’en étais tout énervé. Mon coeur ne battait pas plus vite, mais il battait plus fort, avec plus d’enthousiasme. Midi approchait et les employés de la librairie m’avaient averti d’une grande affluence à l’heure du diner. Je me sentais d’attaque!

Midi. Midi quinze. Midi vingt. Où est la foule? Je ne vois pas de cohue!

La librairie était anormalement vide pour un vendredi midi. Certes, il y avait des gens, et j’ai signé deux livres, mais l’endroit semblait désert. J’ai même entendu une employée dire à un autre qu’elle allait profiter de ce calme étrange pour faire du ménage.

Ce sont eux! ai-je tout de suite pensé.

J’ai voulu me retourner vers une fenêtre pour voir s’il y en avait un qui bloquait l’entrée de la librairie, mais j’ai été interrompu. Quelqu’un s’intéressait à mes livres. Et une autre personne. Puis encore une autre.

Un frisson descendit le long de ma nuque, me chatouillant la colonne jusqu’à la taille. Ils n’étaient pas à l’extérieur! Ils étaient dans la librairie et ils achetaient mes livres! Un d’entre eux a même eu le culot de venir me demander ma signature! Je ne pouvais pas refuser! De quoi aurais-je eu l’air devant les patrons du magasin? Un cinglé qui se présente à une séance de signatures pour… ne rien signer? J’ai joué le jeu!

Ils étaient beaucoup! Je n’ai pas eu à réfléchir longtemps pour saisir ce qui se passait. Ils voulaient acheter tous mes livres et empêcher les «vrais» clients de mettre la main sur ma série. Quand quelqu’un semblait être intéressé par mes romans, ils envoyaient l’un d’entre eux, déguisé en très charmante demoiselle pour faire diversion.

Leur mission a réussi. La librairie n’a pas eu suffisamment de livres pour répondre à leur demande. Tout le stock du premier roman de la série a été écoulé. Je les ai regardés quitter le magasin, et je crois en avoir aperçu un m’envoyer un sourire narquois.

Mais je suis plus futé! J’ai patiemment attendu que le dernier soit parti et j’ai sorti des exemplaires supplémentaires que j’avais avec moi.

Grâce à ma prévoyance, plusieurs lecteurs ont finalement pu se procurer mes romans!