J’étais beaucoup trop tôt. Je suis quelqu’un qui accorde beaucoup d’importance à la ponctualité, mais, dans cette situation, il s’agit plutôt d’une question de confort. Je préfère avoir les meilleurs sièges lorsque je vais au cinéma.
Mais j’étais vraiment beaucoup trop tôt. La représentation précédant celle à laquelle je voulais assister n’était même pas encore terminée. Je suis allé m’assoir sur un banc, proche du comptoir de service. De là, je pouvais bien observer tout ce qui passait au cinéma.
Plusieurs personnes attendaient en file pour acheter des friandises et du maïs soufflé. Les pauvres couraient un grave danger. En mangeant un grain qui n’avait pas éclaté, elles devenaient des cibles faciles pour l’un d’eux, armé d’un pistolet à micro-ondes. Une simple dose de cette arme leur ferait éclater le ventre, exploser juteusement les viscères. Et ces fameux caramels qui peuvent souder la bouche en position fermée et empêcher de respirer doivent être évités à tout prix.
J’aurais voulu les prévenir, mais j’aurais aussitôt été repéré. Des agents armés de balais-harpons montaient la garde, prêts à transpercer le moindre individu suspect. De petits robots à tête ronde, trapus comme des poubelles, attendaient ce moment pour engloutir les victimes dans leur sac estomac.
Quelques jeux étaient installés dans un coin pour former une zone de divertissement. Leur divertissement, certainement pas le mien. Une cacophonie de bruits électroniques réclamait mon attention. Dans un cube de verre, de petites créatures poilues et multicolores attendaient qu’on les libère. Au-dessus d’elles, un bras mécanique aux griffes acérées menaçait de dévisser la tête de n’importe quel humain s’en approchant trop près.
Sur un autre banc à quelques pas de moi, l’un d’eux, la tête penchée vers l’avant, faisait semblant de lire une revue d’actualités hollywoodiennes. En fait, il m’espionnait. Mais pas avec ses yeux. Sa main était reliée à un appareil cylindrique aux couleurs d’une boisson gazeuse populaire. La tige repliée qui en dépassait pointait vers moi, et j’étais la cible de ce périscope.
Pour échapper à cette caméra indiscrète, je n’ai pas eu besoin d’élaborer un stratagème acrobatique, puisque le moment d’entrer dans la salle de cinéma était venu. Je me suis levé calmement, sans donner aucun indice que j’avais détecté leur présence. J’ai ensuite marché vers les toilettes, avant de bifurquer au dernier moment vers ma salle. Grâce à ma finesse, ils n’ont rien vu et ne m’ont pas suivi.
J’étais le premier à entrer. Je pouvais choisir n’importe quel siège. Je pouvais même prendre mon temps pour choisir mon siège. Si j’avais voulu, j’aurais pu m’assoir à un certain endroit et changer de place quelques minutes plus tard. J’aurais pu étudier le meilleur angle pour regarder l’écran.
De toutes les possibilités, une seule m’intéressait.
La majorité des gens optent pour les sièges situés au centre. C’est de l’insouciance de se placer dans une position aussi vulnérable. Ils peuvent surgir de n’importe quel côté, sans compter les dizaines de sièges qu’il faudra franchir dans une situation de fuite.
Moi, je suis prévoyant. Je me suis donc assis sur le côté, où se trouve la sortie de secours. En plus de n’avoir qu’une seule direction à guetter, je peux m’échapper rapidement.
Le coussin doux et moelleux m’accueillit confortablement. Je m’y suis toutefois enfoncé avec méfiance. En étant trop bien installé, je perdrais un peu de mes réflexes. Et c’était ce qu’ils voulaient. Ils essayaient de m’endormir en me gardant enfermé pendant deux heures dans leur grande salle sombre. Un piège sournois enveloppé de la meilleure image et du meilleur son. En plus, j’ai dû éteindre mon téléphone cellulaire, ce qui écartait toutes possibilités d’appeler de l’aide.
Le film commença. Les effets spéciaux explosifs et le jeu des acteurs millionnaires n’étaient bien sûr que des artifices servant à capturer mon attention. J’étais entouré de faux spectateurs à l’appétit insatiable. Ils mastiquaient toutes sortes de friandises pour bien réchauffer les muscles de leurs mâchoires avant de venir se faire les dents sur moi. Une seule seconde de faiblesse et la soirée se terminerait avec le court générique à la fin de ma vie. Ma survie n’étant pas moins importante que mon divertissement, j’avais un oeil sur l’écran et un autre sur la salle pour toute la durée du long métrage. Ils ne pouvaient plus me prendre par surprise et ont laissé tomber.
Je croyais qu’ils avaient laissé tomber.
À la fin du film, quand j’ai voulu me lever, j’ai compris pourquoi ils étaient restés si paisibles pendant la représentation.
Le sol était fusionné avec mes pieds.
J’avais regardé partout. Devant, derrière, à gauche, à droite. Mais pas en bas. Je ne pouvais plus bouger les pieds. Lentement, j’ai baissé les yeux pour voir ces tentacules velus qui me retenaient. Mais ils étaient invisibles. Comment me défaire d’un ennemi invisible? Si j’essayais d’agripper ces ventouses pour les arracher de mes jambes, je risquais de me blesser sur des épines empoisonnées.
Les spectateurs sortaient, mais c’était pour être remplacés par un soldat d’élite armé d’un balai-harpon. Au centre de son visage de mutant pustuleux, ses yeux brillaient d’un feu bestial. J’étais tellement coincé!
Mes jambes étaient maintenant engourdies, les ventouses invisibles agissaient comme des sangsues qui…
Des sangsues.
J’avais besoin de sel! Mon cerveau pensait à la vitesse de l’éclair et j’ai repéré presque instantanément le sac de maïs soufflé oublié à deux sièges de moi. Je me rappelais très bien la fois où j’en avais gouté. Du croustillant trop salé.
J’ai étendu le bras, étiré les doigts et réussi à saisir le coin du sac entre mon index et mon majeur. Moins d’un battement de coeur plus tard, je répandais le contenu sur mes jambes, sur les tentacules, sur la créature. Je ne pouvais pas l’entendre crier à cause de son invisibilité, mais je savais que les petits morceaux de maïs soufflé lui causaient d’atroces brulures. Et elle m’a lâché.
J’ai donné un bon coup pour soulever mes jambes et mes pieds se sont arrachés du plancher. J’étais libre! J’ai couru vers la sortie en brandissant le sac sous le nez du soldat d’élite. Paralysé de terreur, il me regarda bêtement passer devant lui, l’arme pointant vers le sol. Il ne cligna même pas des yeux. En sortant de la salle, j’ai lancé le sac dans la gueule béante de son robot, qui s’étouffa avec ce déchet salé au lieu de m’engloutir.
Dire que je venais de payer, trop cher, pour toutes ces péripéties.
La prochaine fois que je voudrai regarder un film, je resterai à la maison.