Robot bleu

Ils ont envoyé un petit robot pour m’espionner. Ils l’ont déguisé en borne-fontaine pour que je ne le repère pas, mais ils se sont trompés de couleur. Je peux donc le remarquer de loin.

Ici, il m’attendait au bout du sentier.

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Parfois, il tente de se cacher, mais il n’est pas très habile. Comme cette tentative de disparaitre derrière une voiture.

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Ce robot bleu me suit partout. Il est assez lent pour être facile à semer, et aussi très rapide pour surgir à un moment inattendu.

J’espère qu’ils n’ont pas envoyé un robot pour vous traquer vous aussi.

Vaisseau mère

Par ce bel après-midi de congé, j’avais décidé d’aller relaxer dans un parc. J’avais choisi un endroit calme, près de l’eau, où je pouvais m’asseoir sur un banc et lire paisiblement. J’avais même trouvé une place sous un arbre dont les branches me protègeraient un peu du soleil. Plongé dans ma lecture, tout ce que j’entendais n’était que les glapissements de quelques oiseaux et le froissement des feuilles.

Soudain, les glapissements augmentent d’intensité, de même que les froissements. Le bruit a une sonorité anormale, pas naturelle. Je cesse de lire.

Une de leurs escouades tactiques avance dans ma direction.

Ce que j’avais pris pour un bruit de feuillage était en réalité celui des roues de véhicules militaires roulant sur le gravier du sentier. Les sons, que je croyais être ceux d’oiseaux, venaient plutôt d’esclaves humaines qui poussent ces véhicules. La troupe compte une demi-douzaine d’envahisseurs extra-terrestres.

J’ouvre mon livre bien grand et me cache derrière. Maintenant invisible, je n’ai qu’à attendre qu’ils soient passés. Le groupe choisit toutefois de faire une pause et de venir s’asseoir sur les autres bancs libres autour de moi. Je suis invisible mais encerclé.

Les envahisseurs, de petites créatures roses et potelées, restent assis dans les véhicules. Venants de l’espace et habitués à vivre en apesanteur, leurs petites jambes ne peuvent pas supporter leur poids dans notre gravité. Un dispositif placé dans leur bouche permet de filtrer l’air terrestre, nocif pour eux si respiré en grande quantité. Ces désavantages sont cepenfant compensés par les armes puissantes qu’ils brandissent.

L’un d’eux tient un pistolet à radiation, sans doute un Destructron 12, dont les pastilles de couleurs peuvent se déplacer pour choisir différentes intensités. Un autre secoue une matraque violemment. Cet instrument de torture a tellement été utilisé, que les teintes, usées, sont maintenant pastel. J’en remarque aussi un qui retient une petite créature poilue, probablement encore plus vorace qu’eux. Un dernier, beaucoup moins menaçant, s’exerce à dévorer des humains en portant un personnage à sa bouche. La poupée vaudou est couverte d’une bave gluante et corrosive.

Les esclaves responsables de pousser leur véhicule sont toutes de jeunes femmes. Elles obéissent machinalement à la moindre demande des envahisseurs, mais je n’arrive pas à comprendre ce qu’ils disent. Le langage exogalaxien est constitué de clapotis buccaux et de glouglous. Je suspecte même que leurs systèmes auditifs ne fonctionnent pas comme le nôtre, puisque les femmes s’adressent à eux d’une voix nettement plus aigüe. Elles sont soumises et, quand elles s’approchent d’eux, elles se penchent, s’agenouillent, se prosternent.

Je ne peux pas m’empêcher d’éprouver de la pitié pour ces esclaves. Ils les ont torturées sans cesse pendant huit ou neuf mois. Ils les ont empêchées de dormir. Ils testaient sur elles des combinaisons alimentaires impossibles. Ils les gardaient prisonnières dans une forteresse, derrière une enceinte infranchissable. Et, quand elles peuvent enfin sortir, ces femmes ne servent pas seulement à pousser les véhicules. Elles sont là pour les nourrir.

Qu’ils se fassent injecter un additif plasmatonique sous forme de liquide blanchâtre provenant du fin fond de la Voie lactée m’est égal. Par contre, ce qui m’horrifie, c’est qu’il y en ait un qui s’accroche à une pauvre femme, telle une sangsue, pour la vider de son sang. C’est atroce.

Un frisson me traverse le dos. Le sort des hommes est encore pire que celui réservé aux femmes! S’ils me capturent, je serai pressé, voire liquéfié, avant d’être entreposé dans une éprouvette. Juste avant, j’aurai subi toutes les formes de torture psychologique imaginable. Je disparaitrai finalement dans un souterrain loin de la ville, sous plusieurs couches de roches sédimentaires.

Penser à comment se terminerait ma vie si je tombais entre leur main m’énerve un peu. Cette crainte semble d’ailleurs avoir affecté mon déguisement. J’étais pourtant certain d’être demeuré parfaitement immobile derrière mon livre ouvert. Mais il y en a un qui m’a détecté.

Signal d’alarme.

Une sirène en crescendo retentit. Je suis découvert. Ou alors, ils savaient depuis le début que j’étais là et j’ai été victime d’une embuscade à retardement. Je ne veux pas finir en esclave. Je ne veux pas finir mes jours dans un camp de concentration sur Jupiter ou Utérus.

— Non, ça ne m’arrivera pas!

Je crie en me levant de mon banc. Les visages cernés des esclaves et ceux rondouillets des envahisseurs sont tournés vers moi. La sirène augmente d’intensité et une seconde se joint à elle.

Je me sauve en courant. Ma seule possibilité de fuite réside dans un court escalier à quelques pas. Un terrain accidenté est parfait pour semer des poursuivants roulants. Derrière moi, l’alerte générale est déclenchée, mais ils ne m’attraperont pas. Pas aujourd’hui, ni demain. Je prendrai l’habitude de bien me protéger contre ces envahisseurs.

Haut mort

C’est de ça qu’ils ont l’air avant de prendre une forme humaine. Je les trouve laids.

Ils sont des douzaines en attente d’une injection de cellules humaines qui leur permettra de se métamorphoser en hommes ou femmes. Ils sont là, empilés les uns sur les autres, en train de faire semblant de nager dans un bassin, juste à l’entrée de la poissonnerie.

La ressemblance avec des homards est à s’y méprendre. Mais un homard, c’est rouge. Je le sais, j’en ai déjà mangé.

C’est étonnant de savoir que d’aussi petites bestioles croitront pour atteindre la taille humaine adulte. Que leurs pinces seront transmutées en doigts. Que leur exosquelette ramollira pour devenir une peau. Que leurs antennes s’effileront pour devenir des cheveux… Euh…

Finalement, ce n’est pas étonnant du tout, car, quand on y pense logiquement, c’est impossible tout ça. Ces pseudo-homards ne sont pas des larves de faux adultes. Leur morphologie ne sera pas modifiée à l’aide d’A.D.N. humain. Ils ne changeront même pas d’apparence.

Ils seront implantés directement dans le corps d’un humain.

C’est bien plus logique ainsi. Je vois très bien comment ils procèdent. Le numéro que je prends en entrant à la poissonnerie leur sert à savoir dans quel ordre faire leurs opérations chirurgicales. L’expression « filet de poisson » vient précisément du fait que la poissonnerie est l’endroit où ils attrapent leurs victimes. Les longs couteaux servent à ça. Le comptoir présente bien plus que quelques fruits de mer anodins. Pétoncles ou yeux? Crevettes ou orteils? Ne tentez surtout pas de fuir, sinon le poissonnier vous lancera une motte de tentacules volants pour vous capturer.

Un bon conseil: méfiez-vous de ceux qui sentent le poisson. Cette odeur indique qu’ils sont sous le contrôle d’un parasite aquatique. Quand deux personnes se serrent la pince, il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour déduire qu’un crustacé séjourne en eux. C’est la même chose avec les excellents nageurs. Et que dire de ceux qui apprécient se faire enduire de beurre à l’ail? Tous infectés.

C’est bien plus rassurant d’entrer dans une boucherie.

Sang froid

Je porte des lunettes de soleil et je sens la crème solaire. La météo est vraiment idéale pour faire du patin à roues alignées et j’ai choisi de faire ma balade sur la piste longeant le fleuve. Il n’y a pratiquement aucun nuage dans le ciel bleu, une bise douce et tiède transporte un léger parfum floral et le soleil brille sans être incommodant. Plusieurs cyclistes roulent devant moi et, à côté, quelques piétons marchent sur le gazon dont le vert disparait sous un tapis blanc.

Tapis blanc? De la neige en juin, ça se peut même pas.

Ils sont donc en train de cryogéniser le parc!

Je freine sans avertissement en plein milieu de la piste cyclable. Le caoutchouc de mon frein couine sur l’asphalte et laisse une courte ligne noire derrière moi. Un cycliste qui me suivait lance un juron en me contournant et me jette ensuite un regard furieux. Ce n’est pas pourtant pas de ma faute s’ils ont installé l’hiver ici.

Leur installation est quand même astucieuse. Ils n’ont pas besoin d’aller bien loin pour trouver des cristaux de glace. Ils peuvent transformer directement l’eau du fleuve à côté. Leurs canons à neige sont camouflés dans les arbres, si bien qu’on dirait que les gros flocons sortent directement de leurs branches. Les petites touffes blanches flottent doucement et se répandent partout sur le parc.

Je vois des enfants qui jouent au ballon. Une mère marche avec son bébé dans une poussette. Un couple s’embrasse sur un banc. Un employé de la ville vide une poubelle. Dans peu de temps, tous ces gens se retrouveront dans un wagon réfrigéré, en route vers une de leurs bases polaires, où ils les transformeront en crème glacée pour mutants.

En faisant demi-tour, je remarque que de la neige s’est logée dans les roues d’un de mes patins. Je dois m’en débarrasser au plus tôt, avant que mes roues se figent dans la glace. Je soulève mon pied et le frappe à quelques reprises sur le sol, une opération périlleuse quand on est en patins, et je parviens à dégager la neige sans tomber.

Je constate alors que cette fausse neige est une piètre imitation. Elle ressemble beaucoup à de la laine animale ou de la mousse végétale. Un genre de duvet blanc qui pourrait servir à emplir un oreiller. Ce genre d’illusion ne peut évidemment pas me berner. Pas question que je reste dans ce parc une seconde de plus.

Je m’en vais patiner sur la rue, c’est moins dangereux.

Auto brusque

Les gens montaient dans l’autobus. Moi, j’étais déjà assis depuis deux arrêts sur un siège pas suffisamment mou. Plusieurs nouveaux passagers venaient se tenir à la barre qui passait au-dessus de moi, me donnant un point de vue privilégié sur des aisselles. Un cercle de sueur sur une chemise bleu foncé, un t-shirt blanc jauni, les poils courts et épineux d’une dame âgée en camisole. Le paysage disgracieux m’incita à regarder à l’extérieur.

Des voitures avançaient, pare-chocs à pare-chocs, à peine plus vite que l’autobus. Il y en avait une rouge foncé. Avec des roues. De la rouille grignotait l’aile arrière et il manquait un morceau à la lentille d’un des phares. Son capot était un peu bosselé, comme si quelque chose lui était tombé dessus. L’autobus arriva à un autre arrêt et de nouveaux passagers montèrent à bord. La voiture rouge me doubla lentement.

Au feu de circulation suivant, l’autobus s’arrêta à côté d’une voiture. Rouge foncé, avec des roues, de la rouille, un phare brisé et un capot bosselé. Pareille à celle que j’avais vue quelques secondes plus tôt. Le feu passa au vert, et la nouvelle voiture rouge, plus rapide que l’autobus dans la circulation dense, me distança.

Je ne fus pas surpris, deux arrêts plus tard, de remarquer une nouvelle copie de voiture rouge juste devant l’autobus. Même la plaque d’immatriculation était identique! Je venais de découvrir, grâce à mon sens de l’observation ultra-développé qu’ils possédaient une flotte de véhicules semblables…

Et ils tentaient d’encercler l’autobus.

Les bosses sur le capot avaient été causées par l’impact de victimes qu’ils fauchaient. La peinture rouge foncé servait à masquer les éclaboussures. Ce que je croyais être de la rouille n’était que des restes de viscères en putréfaction. Pour pulvériser les fuyards, les phares lançaient des rayons laser dont la puissance faisait craquer la lentille. Je crois même que les quatre portes se déploieraient pour former des ailes et leur permettre de rejoindre un vaisseau mère en orbite.

L’autobus poursuivit son trajet, encore, et il ne restait plus que trois ou quatre arrêts avant l’endroit où je devais descendre. Bientôt, je ne serais plus à l’abri. Une de leurs voitures rouges roulait toujours dans les parages, signe évident qu’ils savaient que j’étais là.

Plus que deux arrêts. L’autobus changea tout à coup de voie pour se placer dans la même voie qu’une autre voiture rouge. Même si quelques voitures nous séparaient, c’était maintenant évident que le chauffeur travaillait avec eux et que je courais un danger en demeurant à bord. Le coffre de la voiture rouge s’ouvrirait et l’autobus s’y engouffrerait pour m’amener dans un de leurs repères souterrains.

L’arrêt suivant était le mien. Je me suis levé de mon siège d’une manière nonchalante pour ne pas trop attirer l’attention. Le moment critique, peut-être même fatal, arriva. L’autobus arrêta. La porte s’ouvrit. La voiture rouge s’était immobilisée plus loin devant. Je descendis, prêt à affronter ce monstre métallique.

Par un concours de circonstances incroyable, un abribus se trouvait sur le coin. Il ne suffit pas d’être agile et futé, il faut une part de chance pour survivre. J’ai couru m’y réfugier dès que mon pied toucha le trottoir. Une odeur forte m’accueillit, indiquant que d’autres personnes avant moi s’étaient cachées ici, mais n’avaient pas réussi à contenir leur peur dans leur vessie. Ce ne serait toutefois pas mon cas, puisque je n’ai peur de rien.

Patient et courageux, j’ai attendu. La voiture rouge ne bougeait pas, comme un prédateur qui guettait sa proie. Mais l’engin affamé ne supporta pas mon inaction très longtemps et partit chasser ailleurs. Près de deux heures plus tard, j’ai enfin pu sortir en toute sécurité.

Il était temps, parce que j’avais vraiment envie. Ce qui me fait penser que l’odeur repoussante de l’abribus n’était sans doute pas celle de la peur, mais celle de la patience…