Jus de quai

Heure de pointe du soir. Station de métro du centre-ville. Des centaines de travailleurs retournent à la maison. La météo sibérienne des jours précédents a congelé le sourire de tout le monde et un blizzard maussade tempête sur le quai.

Moi non plus, je ne souris pas. Mon visage affiche sans doute une expression sérieuse et grave, mais c’est parce que je suis concentré. Ils se mêlent à la foule, autour de moi.

Il y en a un à ma droite, avec une mallette noire. Il transporte des menottes robotroniques à écartèlement. Une femme cache sa gueule bestiale, pleine de crocs, derrière un foulard touffu. Je suis au menu. Quelques mutants en tenues corporatives, éparpillés un peu partout, parlent au téléphone cellulaire. Ils triangulent ma position. Heureusement, à l’heure de pointe, les métros sont plus fréquents et je pourrai bientôt leur échapper.

La douce voix d’une annonceuse se fait soudainement entendre dans les hauts parleurs de la station.

— Attention à tous les voyageurs. Un incident cause un ralentissement de service sur la ligne…

Ralentissement de service! Ils veulent empêcher que je me sauve par le métro… Et cet incident, ce sera moi!

Au-dessus du murmure de la foule, j’entends un vrombissement continu et un peu chuintant. À la fois curieux et suspicieux, je tourne la tête et cherche l’origine de ce bruit. Quelques personnes s’écartent alors, révélant la machine infernale qui avance vers moi.

Cet engin, un petit véhicule roulant ressemblant à une version miniature d’une resurfaceuse de patinoire, est poussé par l’un d’eux. Une longue trainée humide suit derrière et je devine qu’il s’agit bien sûr de ce qui reste d’une victime précédemment liquéfiée. La machine est en ligne directe pour faire du jus avec mon corps et ils me boiront à l’aide d’une paille.

Je fais un pas de côté, mais le quai de métro est étroit. Impossible de manoeuvrer. La machine s’approche. Le chuintement, de plus en plus fort, semble avaler tous les autres bruits sur le quai. Mon tour d’être avalé arrive bientôt.

Je marche un ou deux autres pas. Courir est actuellement inutile. Le broyeur est pourvu d’un turbo ou d’un moteur à réaction. Plus vite je m’en éloignerais, plus vite il roulerait.

Les roues ne peuvent toutefois rouler que sur un plancher… pas dans des escaliers! La voilà, la façon de m’échapper!

Je fais quelques pas de plus, lentement pour ne pas éveiller leurs soupçons. La machine continue sa ligne droite, au même rythme. Celui qui la pousse a le regard vitreux et la bouche entrouverte, révélant qu’il s’agit d’un automate. Ils ont misé sur la puissance au lieu de la rapidité, ce qui me donne un petit avantage. Minuscule. Microscopique. Mais tout de même un avantage.

Les escaliers sont tout près. La machine aussi. Les couteaux tournent sous sa carrosserie. Le déchiqueteur et l’extracteur à jus s’activent. Une écume blanche à l’apparence savonneuse coule sur le plancher, un lubrifiant pour que mes morceaux d’os ne se coincent pas dans le réseau de lames.

Aujourd’hui, je n’ai pas envie d’être broyé.

Je me catapulte vers les escaliers. Pendant une seconde, mon corps devient un ressort. Telle une sauterelle perdue dans une foule de brins d’herbe et désireuse d’échapper à une tondeuse, je bondis. Ma liberté, mon refuge, mon sanctuaire est une simple marche d’escalier en béton. Délivrance.

La machine féroce et affamée passe à quelques pas, sur un plancher à peine plus bas que moi. Elle s’éloigne en grognant ses chuintements imperturbables. Un léger zigzag de la trace mouillée est la seule indication de leur frustration de m’avoir encore raté.

Et moi, je grimpe les marches comme un vainqueur sur le podium.

Siège éclaté

J’étais beaucoup trop tôt. Je suis quelqu’un qui accorde beaucoup d’importance à la ponctualité, mais, dans cette situation, il s’agit plutôt d’une question de confort. Je préfère avoir les meilleurs sièges lorsque je vais au cinéma.

Mais j’étais vraiment beaucoup trop tôt. La représentation précédant celle à laquelle je voulais assister n’était même pas encore terminée. Je suis allé m’assoir sur un banc, proche du comptoir de service. De là, je pouvais bien observer tout ce qui passait au cinéma.

Plusieurs personnes attendaient en file pour acheter des friandises et du maïs soufflé. Les pauvres couraient un grave danger. En mangeant un grain qui n’avait pas éclaté, elles devenaient des cibles faciles pour l’un d’eux, armé d’un pistolet à micro-ondes. Une simple dose de cette arme leur ferait éclater le ventre, exploser juteusement les viscères. Et ces fameux caramels qui peuvent souder la bouche en position fermée et empêcher de respirer doivent être évités à tout prix.

J’aurais voulu les prévenir, mais j’aurais aussitôt été repéré. Des agents armés de balais-harpons montaient la garde, prêts à transpercer le moindre individu suspect. De petits robots à tête ronde, trapus comme des poubelles, attendaient ce moment pour engloutir les victimes dans leur sac estomac.

Quelques jeux étaient installés dans un coin pour former une zone de divertissement. Leur divertissement, certainement pas le mien. Une cacophonie de bruits électroniques réclamait mon attention. Dans un cube de verre, de petites créatures poilues et multicolores attendaient qu’on les libère. Au-dessus d’elles, un bras mécanique aux griffes acérées menaçait de dévisser la tête de n’importe quel humain s’en approchant trop près.

Sur un autre banc à quelques pas de moi, l’un d’eux, la tête penchée vers l’avant, faisait semblant de lire une revue d’actualités hollywoodiennes. En fait, il m’espionnait. Mais pas avec ses yeux. Sa main était reliée à un appareil cylindrique aux couleurs d’une boisson gazeuse populaire. La tige repliée qui en dépassait pointait vers moi, et j’étais la cible de ce périscope.

Pour échapper à cette caméra indiscrète, je n’ai pas eu besoin d’élaborer un stratagème acrobatique, puisque le moment d’entrer dans la salle de cinéma était venu. Je me suis levé calmement, sans donner aucun indice que j’avais détecté leur présence. J’ai ensuite marché vers les toilettes, avant de bifurquer au dernier moment vers ma salle. Grâce à ma finesse, ils n’ont rien vu et ne m’ont pas suivi.

J’étais le premier à entrer. Je pouvais choisir n’importe quel siège. Je pouvais même prendre mon temps pour choisir mon siège. Si j’avais voulu, j’aurais pu m’assoir à un certain endroit et changer de place quelques minutes plus tard. J’aurais pu étudier le meilleur angle pour regarder l’écran.

De toutes les possibilités, une seule m’intéressait.

La majorité des gens optent pour les sièges situés au centre. C’est de l’insouciance de se placer dans une position aussi vulnérable. Ils peuvent surgir de n’importe quel côté, sans compter les dizaines de sièges qu’il faudra franchir dans une situation de fuite.

Moi, je suis prévoyant. Je me suis donc assis sur le côté, où se trouve la sortie de secours. En plus de n’avoir qu’une seule direction à guetter, je peux m’échapper rapidement.

Le coussin doux et moelleux m’accueillit confortablement. Je m’y suis toutefois enfoncé avec méfiance. En étant trop bien installé, je perdrais un peu de mes réflexes. Et c’était ce qu’ils voulaient. Ils essayaient de m’endormir en me gardant enfermé pendant deux heures dans leur grande salle sombre. Un piège sournois enveloppé de la meilleure image et du meilleur son. En plus, j’ai dû éteindre mon téléphone cellulaire, ce qui écartait toutes possibilités d’appeler de l’aide.

Le film commença. Les effets spéciaux explosifs et le jeu des acteurs millionnaires n’étaient bien sûr que des artifices servant à capturer mon attention. J’étais entouré de faux spectateurs à l’appétit insatiable. Ils mastiquaient toutes sortes de friandises pour bien réchauffer les muscles de leurs mâchoires avant de venir se faire les dents sur moi. Une seule seconde de faiblesse et la soirée se terminerait avec le court générique à la fin de ma vie. Ma survie n’étant pas moins importante que mon divertissement, j’avais un oeil sur l’écran et un autre sur la salle pour toute la durée du long métrage. Ils ne pouvaient plus me prendre par surprise et ont laissé tomber.

Je croyais qu’ils avaient laissé tomber.

À la fin du film, quand j’ai voulu me lever, j’ai compris pourquoi ils étaient restés si paisibles pendant la représentation.

Le sol était fusionné avec mes pieds.

J’avais regardé partout. Devant, derrière, à gauche, à droite. Mais pas en bas. Je ne pouvais plus bouger les pieds. Lentement, j’ai baissé les yeux pour voir ces tentacules velus qui me retenaient. Mais ils étaient invisibles. Comment me défaire d’un ennemi invisible? Si j’essayais d’agripper ces ventouses pour les arracher de mes jambes, je risquais de me blesser sur des épines empoisonnées.

Les spectateurs sortaient, mais c’était pour être remplacés par un soldat d’élite armé d’un balai-harpon. Au centre de son visage de mutant pustuleux, ses yeux brillaient d’un feu bestial. J’étais tellement coincé!

Mes jambes étaient maintenant engourdies, les ventouses invisibles agissaient comme des sangsues qui…

Des sangsues.

J’avais besoin de sel! Mon cerveau pensait à la vitesse de l’éclair et j’ai repéré presque instantanément le sac de maïs soufflé oublié à deux sièges de moi. Je me rappelais très bien la fois où j’en avais gouté. Du croustillant trop salé.

J’ai étendu le bras, étiré les doigts et réussi à saisir le coin du sac entre mon index et mon majeur. Moins d’un battement de coeur plus tard, je répandais le contenu sur mes jambes, sur les tentacules, sur la créature. Je ne pouvais pas l’entendre crier à cause de son invisibilité, mais je savais que les petits morceaux de maïs soufflé lui causaient d’atroces brulures. Et elle m’a lâché.

J’ai donné un bon coup pour soulever mes jambes et mes pieds se sont arrachés du plancher. J’étais libre! J’ai couru vers la sortie en brandissant le sac sous le nez du soldat d’élite. Paralysé de terreur, il me regarda bêtement passer devant lui, l’arme pointant vers le sol. Il ne cligna même pas des yeux. En sortant de la salle, j’ai lancé le sac dans la gueule béante de son robot, qui s’étouffa avec ce déchet salé au lieu de m’engloutir.

Dire que je venais de payer, trop cher, pour toutes ces péripéties.

La prochaine fois que je voudrai regarder un film, je resterai à la maison.

Crime express

J’ai onze articles. Trois de trop pour la caisse express à huit articles. Je me place donc en file pour la caisse express à douze. Ça devrait quand même aller assez vite.

À côté de moi, une femme et un homme comptent dans leur panier. Je veux bien respecter la vie privée de ce couple, mais ils parlent assez fort que j’entends tout.

— … neuf, dix, onze, douze. Douze, chérie! annonce l’homme avec enthousiasme.

— On va se mettre en file là, répond la femme en pointant derrière moi.

— Bah non… On va dans celle à huit articles. De toute façon, on n’en a pas beaucoup plus. Ça va aller plus vite.

Ça me fâche un peu d’entendre ça. Le personnel de l’épicerie prend soin de réserver des caisses selon certaines quantités pour faciliter et accélérer le service aux clients. Je ne peux pas m’empêcher d’intervenir.

— Vous avez une fois et demie trop d’articles pour passer à cette caisse!

L’homme et la femme sourient.

— Bah… C’est pas grave! dit l’homme en me faisant un clin d’oeil.

Le couple baisse les yeux vers mon panier, comme pour compter ce qui s’y trouve. Des tomates, du baloney, des biscuits aux pépites de chocolat… Je sais, c’est n’importe quoi. Onze n’importe quoi!

L’homme me fait un autre clin d’oeil et penche ensuite la tête sur le côté. Une suggestion silencieuse à venir me placer derrière lui.

— Est-ce que la caissière va vraiment compter combien d’affaires on a dans notre panier?

Il parlait à sa femme, mais sa réplique s’adressait à moi. Même elle me regarde. C’est évident que le couple veut que je me place en file derrière eux, malgré mes trois articles excédentaires. Dans le fond, ils ne faisaient rien d’illégal et cherchaient en plus à m’aider. La caissière aurait sans doute laissé passer, sans rien dire, cette infraction au code de l’épicerie.

La caissière avec les dents de métal.

Je comprends maintenant pourquoi le couple s’est donné tant d’efforts pour me faire changer de file. La caissière est une de leurs machines de guerre, camouflée sous un costume en peau humaine. Elle a entrouvert la bouche juste assez pour que je puisse apercevoir les parties mécaniques sous son déguisement. La vitesse à laquelle elle passe les articles devant le lecteur optique est aussi une preuve flagrante de son héritage robotique. Et probablement que son lecteur optique sert aussi de dépeceur laser téléguidé. Les sacs de plastique permettent le transport des morceaux juteux de ses victimes.

J’envoie un sourire poli au couple et reste bien planté en ligne vers la caisse express à douze.

— Un commis d’épicerie demandé à la caisse deux.

Ils appellent du renfort! La deux, c’est justement celle où je me dirige!

Je garde mon calme et je quitte lentement la file. Les roues du panier couinent un peu, mais, au moins, elles ne bloquent pas. Je m’engage ensuite dans l’allée des trucs pour le petit déjeuner. Un commis d’épicerie passe à côté de moi et je tourne la tête pour qu’il ne me reconnaisse pas. Je ramasse, un peu au hasard, une boite de céréales multicolores, un pain aux raisins et un pot de poudre de lait au chocolat instantané. Mon panier compte maintenant trop d’articles pour passer aux caisses express. Impossible pour eux de s’en prendre à moi maintenant!

Ouf!

Je n’aurais jamais pensé un jour les déjouer grâce à un toucan bleu, trois chefs cuisiniers dodus et un lapin brun!

Calvitie descendante

Je m’engage dans l’escalier mécanique qui mène au quai du métro. Deux hommes se trouvent devant moi, quatre ou cinq marches plus bas. Puisque je déteste rester immobile à attendre, je ne me laisse jamais transporter par un escalier mécanique. Je descends donc jusqu’à eux d’un pas rapide.

Habituellement, on libère le côté gauche pour permettre aux gens de passer. Mais ces hommes occupent toute la largeur, et semblent même ignorer ma présence. Je dois donc rester planté derrière eux, et attendre. Ça m’agace un peu.

Je suis poli. Dans ces situations, qui se produisent malheureusement trop souvent, j’explique aux gens cette loi non écrite du côté gauche. Je le fais de façon respectueuse, avec diplomatie et parfois même avec un brin d’humour. C’est ce que je suis sur le point de faire avec ces deux hommes.

Je suis assez grand, contrairement à celui qui se tient du côté gauche. En plus, il est deux marches plus bas, ce qui fait que j’ai une vue en plongée sur sa tête. Il a les cheveux courts, brun foncé, et couronnés par un cercle de peau bien luisante. C’est comme si la chevelure avait décidé de s’écarter du dessus de son crâne. Un vide circulaire bien dégagé et sans obstacle.

Rien pour bloquer les ondes cérébrales.

Je me suis fait embusquer. Son émetteur télépathique est orienté dans ma direction. C’est pour cela qu’ils me bloquaient le passage. L’homme bouge un peu sa tête, permettant ainsi aux ondes neurotroniques émanant de son cercle lisse de bien s’aligner sur mon cerveau. Ils veulent contrôler mes pensées, faire de moi un esclave catatonique ou remplacer mon esprit par celui d’un des leurs.

Je suis pris derrière eux, et l’escalier mécanique a à peine parcouru la moitié de la distance. Je ressens déjà de légers picotements dans ma tête. Mes oreilles bourdonnent. L’assaut de la calvitie aura raison de moi bien avant que j’arrive en bas.

Ma vision s’embrouille. Est-ce un symptôme de l’effacement de ma capacité à réfléchir? Ou est-ce plutôt des larmes de tristesse parce que je pense à tous mes souvenirs qui se font effacer?

Je me retourne. Peut-être que, si je fais dos au crâne partiellement dénudé, les effets seront ralentis. Ça me semble logique, puisque les ondes psycho-inhibitrices se retrouveront bloquées par mes cheveux, qui sont assez denses. Et en plus, je me coiffe avec du gel, ce qui rend ma chevelure encore plus imperméable au flot mental ravageur.

Les picotements et le bourdonnement s’estompent. J’avais raison. Les cheveux sont la meilleure façon de lutter contre la calvitie. Ma vision redevient claire, et je vois les escaliers. Je suis redevenu capable de penser maintenant. Je sais que, même si le processus psychique est ralenti, mes pensées ne survivront pas d’ici à ce que je sois arrivé en bas.

Je dois remonter immédiatement.

Je grimpe l’escalier à toute vitesse. J’essaie d’aller le plus vite possible pour les distancer. Mes neurones ont toutefois déjà été atteints gravement et je suis victime d’hallucinations. J’ai beau sauter des marches pour aller plus vite, mais on dirait que je fais du sur-place. Pour chaque deux marches que je monte, j’en redescends une. Comme dans un mauvais cauchemar.

Je n’abandonne pas, malgré que je doive faire le double d’efforts. Contre eux, il ne faut jamais abandonner. Cette course ralentie vers le haut me demande beaucoup d’énergie. C’est dans des situations comme celle-ci que je suis content d’être en excellente forme physique. Si jamais mon esprit est affaibli et déjoué, comme en ce moment, je peux toujours compter sur mon corps pour m’en sortir.

J’arrive en haut des escaliers mécaniques. Presque en même temps, eux arrivent en bas. Un étage nous sépare, et je ne suis plus en danger. Par contre, je n’ai plus envie de descendre et aller prendre le métro. Ce sera finalement plus prudent de marcher. Surtout que, dehors, il fait froid.

Et le froid obligera les dangereuses calvities à disparaitre sous des chapeaux et des tuques!

Sain supplice

Encore une rencontre de blogueurs ou, plutôt, de faux blogueurs. Encore un complot pour me capturer. Toujours aussi courageux, j’y suis allé. Cette fois, j’espérais y rencontrer des alliés.

Je suis arrivé au bar à l’heure prévue, mais il n’y avait personne. Il faisait sombre. Pas de musique. Rien. C’était louche. Je me suis assis et j’ai gardé mon manteau et mes mitaines. Je devais être prêt à me sauver.

Un employé du bar, un démon dont les cornes dépassaient de sa petite tuque, passa à quelques pas de moi. Il parlait dans son émetteur-récepteur portatif accroché sur son épaule. Je n’ai pas entendu ce qu’il disait, mais je devinais très bien qu’il coordonnait leur plan. Un autre employé est passé quelques instants plus tard avec des seaux remplis de glaçons. Ils préparaient le cercueil réfrigéré pour transporter mon cadavre. D’ailleurs, il faisait déjà froid dans la pièce où je me trouvais et j’étais bien content d’avoir gardé mon manteau.

Après plus d’une demi-heure d’attente, de la musique se fit entendre et ils arrivèrent:

  • Une lilliputienne tellement petite qu’elle devait prendre son verre de bière à deux mains
  • Une télépathe qui tentait de camoufler sous sa chevelure la prise cybernétique qui la relie à son ordinateur
  • Un faux blogueur tellement sûr de lui qu’il affirmait lui-même qu’il était faux et n’avait pas de blogue
  • Une sorcière qui pouvait lancer du feu grâce aux runes magiques inscrites sur son poignet, et son acolyte
  • Une grande intimidante avec sa petite bouteille de poison rouge sang
  • Une bête velue qui bousculait tout sur son passage
  • Un hybride qui essayait de me déconcentrer en me posant des questions sur mes romans
  • Un être étrange qui devait sortir, car elle respirait trop d’oxygène à l’intérieur
  • Une robotoïde tropicale sachant parler aux perroquets qui semblait s’adapter avec difficulté à notre climat hivernal
  • Une agente dont le visage répulso-magnétique rendait difficile de la regarder dans les yeux
  • Une créature à la stature costaude, à l’attitude guerrière et à la férocité amazonienne, bien déguisée en petite demoiselle fragile
  • Une mutante sombre et bouclée qui m’épiait de loin

La soirée s’annonçait longue… Ne pas paniquer, c’est important. Pour survivre, il faut rester calme. J’ai donc fait ce que je fais le mieux. Je suis resté assis bien tranquille, immobile, sans dire un mot, et je les ai observés.

Ils m’encerclaient. La seule façon de m’échapper aurait été de sauter par la fenêtre, mais, du troisième étage, cela aurait pu être très douloureux. Je les entendais aussi comploter et parler de moi. Certains ne se cachaient pas pour dire qu’ils avaient même lu mon journal. Ils connaissent tout de moi. Leurs pièges sont savamment installés à des endroits improbables, comme ce faisceau lumineux pour me rendre rose ou ce plancher de danse surélevé pouvant faucher les jambes. Ce ne sont cependant pas les seules choses que j’ai constatées.

Ils n’étaient pas seuls.

Elle était là, elle aussi.

Pendant un moment, j’ai oublié qu’ils pouvaient s’attaquer à moi. J’ai oublié leur menace. J’ai oublié ce que j’étais venu faire ici. Il n’y avait qu’elle. Avec son regard intensément profond, son sourire magiquement irrésistible, son visage mémorablement féerique. Son aura était un coussin douillet, une vague crémeuse et enveloppante. Sa voix gazouillait des paroles comme les chants mélodieux de douzaines d’oiseaux multicolores. Un petit contact, un effleurement avec sa peau, dégageait plus d’énergie que la fusion nucléaire. Le temps s’était arrêté. Plus de tic-tac, seulement les battements de mon coeur.

Danger.

Oh non… Ça ne se passerait pas comme ça! Je ne me ferais pas ensorceler aussi facilement. Chaque fois qu’ils me l’envoient pour qu’elle s’attaque à mon point faible, je survis… et je deviens plus résistant. Plus fort. Plus solide.

Elle sentait bon aussi. Et il y avait quelque chose avec sa chevelure soyeuse. Et j’aurais voulu l’enlacer, la serrer contre moi…

Un piège! En la prenant dans mes bras, elle aurait aussitôt hérissé ses épines mortelles. J’aurais péri empalé sur elle. Une chance que j’apprends de mes erreurs!

C’était assez. J’ai aussitôt mis un terme à ma soirée. Faisant semblant de savoir danser pendant quelques secondes, j’ai fait quelques pas plus ou moins gracieux pour sortir du cercle en douceur. J’ai usé de tellement de finesse et de subtilité qu’ils n’ont rien vu. Et ils ne verraient rien de plus ce soir, puisque je me suis faufilé à l’extérieur.

Sans difficulté, je leur avais encore échappé. Je courais sur le trottoir, laissant le bar loin derrière moi.

Mais…. m’aurait-elle suivi?