Conseils vitaux – Supermarché (partie 1)

Les repas offerts dans les chaines de restauration rapide manquent de vitamines. Il faut se rendre régulièrement au supermarché pour compléter son alimentation. C’est là qu’ils vous embusqueront lorsque vous tenterez de vous emparer d’un repas surgelé en liquidation ou de votre boite de biscuits favoris.

1— Évitez la section des légumes verts. Plusieurs reptiles sont verts. Les caméléons sont des reptiles. Et ils disposent d’une langue-catapulte à ventouse très venimeuse.

2— Utilisez un petit panier. Vous pourriez évidemment faire de plus grandes réserves en utilisant un gros panier d’épicerie, mais il ne leur suffit que d’une simple poussée pour vous y envoyer. Vous disparaitriez ensuite à bord de cette cage roulante. J’ai déjà vu une agente se sauver avec deux enfants encagés.

3— Si vous prenez une boite de soupe alphabétique, assurez-vous qu’elle ne contienne pas les mots suivants: «mitrailleuse électrophone à décapitron».

4— Le poulet est vendu au comptoir à viande. Le comptoir à viande est froid. Le poulet rôti, lui, est chaud, et le comptoir où il est vendu est chaud. L’axe entre les deux forme un paradoxe thermique qui risque de vous pulvériser. À moins d’être protégé par un vêtement en papier d’aluminium et d’un bouclier en barquette de styromousse.

5— Le pistolet à étiquettes de prix a une portée de 2,61 mètres dans des conditions de vent optimales. Gardez vos distances.

… La suite des conseils ce mercredi…

Dans le cône

Je découvre toujours leurs caméras cachées. Même s’ils ne cessent de perfectionner les capteurs et miniaturiser les boitiers, je continue d’être plus futé qu’eux. J’en ai déjà trouvé une dans une boite de biscuits pour chiens et une autre qui avait été tissée dans la sangle d’un sac à main léopard. Leur nouvelle tactique est toutefois surprenante. Ils les mettent maintenant bien en vue.

De petits triangles orangés bordent la rue. Impossible de ne pas les remarquer. Leur couleur radioactive pourrait briller même dans la nuit. Mon regard est attiré de façon irrésistible vers ces objets.

Et eux aussi me regardent.

Dès que je pose les yeux sur un de ces triangles, sa caméra interne capture l’image de ma rétine. Et même plus. L’empreinte visuelle de ce que j’ai vu des minutes plus tôt est pompée par mon nerf optique. Mes souvenirs sont aspirés par ondes photogéniques.

Ces triangoscopes sont difficiles à déjouer. Ils n’ont pas d’angle mort, la surface circulaire leur donne une vision à 360°. Et pas question d’essayer de faire du sabotage. Ils sont utilisés en groupe pour former un système redondant d’autosurveillance. Si j’en désactive un, une douzaine d’autres caméras en seront témoins. Une imagerie précise de mon anatomie sera générée, ma garde-robe complète reconstituée, ma démarche analysée et ma position triangulée. Du renfort blindé se matérialiserait dans la fraction de seconde suivante.

De toute façon, il ne faut surtout pas les approcher.

Les camécônes dégagent une énergie électrothermique dangereuse. La couleur ne sert pas uniquement à capturer notre regard, elle est l’indication du potentiel destructeur de ces appareils. Rien ne survit à leur présence. Ici, la route s’est fracturée. Plus loin, le trottoir s’est désintégré. Si j’en croise d’autres à l’intérieur, je constaterais sans doute que le plancher est en train de se liquéfier.

Zut. Je dois arrêter de les regarder. Je vais me faire drainer toutes mes pensées. Même en envoyant mon regard ailleurs, la colonie de vidéoranges reste dans mon champ de vision et poursuit sa procédure par aspiration latérale. Je n’arrive presque pas à réfléchir, la moindre idée se fait instantanément voler.

Je me ferme les yeux à moitié. Aux trois quarts même. Et le gauche est fermé au complet. Ça ne laisse que très peu d’espace pour qu’un cône s’y faufile. Même s’il est pointu.

Ça fonctionne.

Je viens de trouver comment déjouer ces triangulocônicams. Et facilement. Un simple accessoire mode. Des lunettes miroirs.

Circulation de feu

La girafe neutronique scrute la nuit avec ses deux grands yeux rouges. La tête au-dessus de la rue, elle attend qu’un piéton traverse pour le happer au passage. Une seule bouchée.

Ce prédateur urbain est parfaitement adapté à la ville. La peau grise de son cou lui permet de se camoufler parmi les édifices de béton. Sa queue tentaculaire prend l’aspect d’une fissure dans l’asphalte. Ses griffes grattent la rue comme des papiers virevoltant au vent. Son pelage beige se mélange à l’herbe jaunie du terre-plein.

Mais moi je l’ai vue.

Je me trouve téméraire. Les faits divers rapportent souvent des accidents aux intersections. Combien de personnes ont péri ou ont subi des blessures sérieuses en osant mettre le pied sur le territoire de chasse de cette bête? Je devrais rebrousser chemin, trouver une autre route. Je refuse toutefois de changer d’itinéraire à cause d’une de leurs créatures.

Je ramasse un caillou et fais un pas dans sa direction. La girafe pose ses yeux carrés sur moi. De la bave multiphasique, invisible à l’oeil nu, dégouline de sa gueule et s’écoule par la bouche d’égout placée judicieusement juste en dessous.

J’attaque.

Je lance mon caillou d’un mouvement vif. Le projectile vole vers la nuque de la girafe. La trajectoire est précise. La vélocité est optimale. L’angle d’impact est parfait.

Et le caillou rebondit sur la carapace métallique.

Je n’avais aucune chance de la blesser. De toute façon, je doutais même d’arriver à l’égratigner. Pour lui faire des dommages, il aurait fallu que je l’attaque à coups de matraque antimatière ou de bulldozer, et ce n’est pas le genre d’arsenal que je traine dans mes poches. D’un point de vue strictement offensif, ce que je viens de faire est d’une futilité absolue.

Sauf que j’ai perturbé son appétit. Agacée, la créature retrousse son nez vert. Son regard se tourne ailleurs, me donnant l’occasion de me faufiler de l’autre côté de la rue sans risque.

Il ne me restera plus qu’à déjouer le tigre à dossier tapi derrière l’abribus.

Flashback de captivité – Jour 9

Le téléphone sonna.

Au début, je ne comprenais pas ce que j’entendais. Je dormais. Il y avait simplement un bruit qui perturbait un rêve et nuisait à mon confort. Un bruit qui provoqua néanmoins un réflexe dans mon bras.

Ma main attrapa le combiné.

— Mouiallo, dis-je d’instinct.

Je dormais encore. En temps normal, je suis beaucoup plus rapide à me réveiller. J’ai le sommeil léger et je reste attentif même quand je suis profondément endormi. Sauf que la situation n’avait rien d’habituel. Elle avait passé la soirée à me faire endurer toutes sortes de supplices de contorsionniste. Mon corps exténué refusait de coopérer. Le téléphone s’appuyait mollement contre mon oreille.

La voix n’avait rien d’humain.

Un robotron m’adressa la parole avec ses bips et ses grésillements sonores. Il me cria quelque chose dans son jargon électronique multihertz. Un bonjour? Un ordre? Une insulte? Une recette de gâteau aux transistors?

Mon cerveau embrumé ne comprenait pas trop, alors j’ai raccroché.

— C’était qui? me demanda-t-elle en chuchotant.

Elle passa son bras autour de moi. Son corps chaud s’approcha. La peau douce de sa poitrine caressa mon torse. Ses lèvres déposèrent un baiser dans le creux de mon cou.

— C’était un robot.

— Un robot? Franchement! Tu dis n’importe quoi.

Elle se retourna d’un mouvement brusque. J’entendis un long soupir. Et plus rien. Le sommeil ne m’avait pas relâché. Je venais de glisser dans le monde des rêves.

Le téléphone sonna à nouveau.

— Réponds pas, m’ordonna-t-elle sur un ton impatient.

J’étais trop endormi pour obéir.

— Mouiallo…

Encore le robot.

Cette fois-ci, mon cerveau était un plus réveillé. Je ne parle peut-être pas le binairien, mais je sais lire entre les lignes téléphoniques. Cet appel n’était pas pour moi. Il était pour elle. Ils avaient des informations top-secrètes à lui transmettre. Le nouveau code d’accès de leur base invisible, une nouvelle technique de torture subliminale, sa prochaine cible ou une recette de gâteau aux transistors. J’ai raccroché.

— Je te l’avais dit de pas répondre!

Bien sûr. Elle savait que cet appel s’adressait à elle. Je venais peut-être de l’empêcher de transmettre son rapport de mission. Son patron mutant allait être furieux. Son salaire serait retenu. Pas de promotion avec vue panoramique sur Callisto. Pas de tentacule en bonus. Pas de gâteau aux transistors.

Voilà. J’étais enfin réveillé.

— Je vais débrancher le téléphone. On va pouvoir dormir tranquille.

Même en pleine nuit, j’arrivais aussi à être futé.

— Dormir? Tu crois vraiment que je vais te laisser dormir?

Elle se rapprocha de moi en glissant son pied le long de ma jambe. Sa main taquina ensuite des parties de mon anatomie que je n’avais pas eu le temps de protéger d’un pyjama. Son souffle effleura mon oreille. Elle allait encore s’en prendre à moi sauvagement. Des heures à subir son côté hybride d’ADN de félin. J’avais déjà assez souffert pour aujourd’hui.

— Bonne nuit, lui annonçai-je en m’éloignant.

Je me suis enfoui la tête dans l’oreiller. Je me suis mis en boule. J’ai même fait semblant de ronfler pour lui faire croire que je dormais. Succès. J’ai pu me rendormir.

Mais pas aussi longtemps que je l’aurais voulu. Le téléphone me réveilla. Pas celui que j’avais débranché.

Son cellulaire.

Trop de trolls, oh là là.

Solidement accrochée à mon tympan.

Une bactérie musicale était parvenue à trainer son corps gluant jusqu’au fond de mon oreille. Ils avaient trafiqué un haut-parleur et m’avaient téléporté ce micromutant par ondes radio. Son chant redondant en boucle répétitive m’obnubilait. Vite, je devais me délivrer de cette maladie bémol.

J’ai essayé de la noyer en me versant de l’eau dans l’oreille. L’eau du robinet ne ralentissait pas ses gargouillis musicaux. L’eau de la douche non plus. Ni l’eau en bouteille. J’avais même l’impression que je l’entendais se gargariser avec tout le liquide que je venais de lui envoyer. L’eau, l’eau, l’eau.

Puisqu’elle résistait à toutes les formes d’eau, j’ai changé de stratégie en optant pour du solide. Ils ont peut-être inventé un monstre microscopique imperméable, mais un monstre, aussi indélébile qu’il soit, peut toujours se faire écrabouiller. C’est même plus propre ainsi. Le jus d’organes reste à l’intérieur de la carapace.

J’ai dégainé un cure-oreille.

L’opération devait être délicate si je ne voulais pas m’assourdir. Heureusement, je suis agile jusqu’au bout des doigts. J’ai enfoncé mon arme dans mon conduit auditif comme une clé de sol qui lui déverrouillerait la portée de son refrain. Elle résista au premier assaut. J’ai pilonné. J’ai ramoné. Mais le mélo-organisme poursuivait sa chanson, sur un ton aussi joyeux que si je le chatouillais.

Et ça empirait.

Non seulement la bactérie s’était multipliée pour occuper toute ma tête, elle prenait maintenant le contrôle de ma bouche, ma langue et mes cordes vocales. Un cancer auditif, un concert en phase terminale avec des métastases en fa dièse. Je ne devais pas la laisser s’en prendre au reste de mon corps. Je ne voulais pas devenir un zombie dansant.

J’ai chantonné jusqu’à la cuisine et me suis arrêté en face du four micro-ondes. Cet appareil dangereux allait certainement la faire changer d’air. J’ai ouvert la porte. J’ai pris une grande inspiration. J’ai fermé les yeux. Et je me suis mis la tête dedans.

Mais non, je n’ai pas fait partir la minuterie. Je n’avais besoin que d’une faible dose de radioactivité pour exterminer ces minuscules parasites. Les ondes résiduelles suffiraient à les désintégrer sans me faire griller le cerveau. Je l’aime bien, moi, mon cerveau. J’ai attendu quelques minutes ainsi enfourné, espérant le silence.

Agonie chantante. La bactérie survivait. Pire, ma tête était dans une caisse de résonance. Un turbo-amplificateur de couplets. Je m’étais moi-même planté un couteau dans le do.

Je me suis secoué la tête. Tiré les lobes. Serré les dents. Porté une tuque. Fait une sieste. Crié. Toujours impossible de m’en débarrasser. Je me serais entré un foudropistolet dans le nez pour la descendre d’une octave. J’aurais voulu grimper dans ma propre oreille pour aller l’aplatir à coup de batterie de cuisine. J’aurais avalé une triple dose de vaccin pour la combattre avec des anticorps de clairons. Je l’aurais mise en sandwich pour la donner à manger à un… à un…

Un ver?

Un ver!

Le corps étroit de cette petite bestiole pouvait facilement se rendre jusqu’au tympan… et une fois là, la bactérie serait avalée. Cependant, à cette période de l’année, ce n’est pas facile de trouver un ver. Avant de périr en harmonie, je me suis rendu à mon ordinateur pour trouver une source sur Internet.

J’en ai trouvé beaucoup, des vers d’oreilles. Et ils semblaient tous plus gourmands les uns que les autres. J’en ai pris un au hasard et, un double-clic et une double-croche plus tard, il grignotait déjà les bactéries. Il mangeait avec appétit, pas de demi-mesure. Plus il en mangeait, plus il augmentait de volume. Quelques secondes plus tard, il avait effacé toutes les traces du mi-crobe.

Merci ver d’oreille.

Et s’il persiste à son tour, je pourrai toujours m’en servir pour appâter un poissonore.