Un autobus sous la pluie

La pluie arrosait ce dimanche déjà chaud et humide. Pour me rendre chez un ami, je devais prendre un autobus de la STM. Et ce jour-là, «STM» signifiait Sauna Transpiratoire Mouillé.

Cela faisait à peine deux minutes que j’étais assis sur le siège arrière de l’autobus que, déjà, je me sentais englué sur la cuirette bleue. Cligner des yeux me faisait transpirer. J’aurais voulu ouvrir une fenêtre pour me rafraichir, mais l’idée de me faire asperger de jus d’autoroute m’en découragea. L’air était lourd.

En plus, l’autobus roulait lentement. Ce ralentissement était-il causé par un bouchon de circulation? Un accident? Une pluie trop forte? Impossible de savoir. De la buée rendait les vitres opaques. Les autres passagers et moi étions comme des bactéries prisonnières dans un four à autoclave.

L’autobus atteignit l’arrêt suivant avec beaucoup de retard. Ce décalage n’avait rien d’alarmant, mais les gens à l’avant de l’autobus semblaient bien agités. Le chauffeur s’adressait aux passagers.

— Je ne peux pas continuer le trajet. Vous devez descendre ici et monter dans le prochain autobus.

Qu’est-ce qui se passe?

Je me suis décollé de mon siège pour m’approcher du chauffeur. Plusieurs passagers étaient déjà sortis et attendaient le prochain autobus sous la pluie.

— Mon système de chauffage ne fonctionne pas, expliquait le chauffeur. Les vitres sont trop embuées et ma visibilité est réduite. Ce n’est pas sécuritaire. Mais si vous voulez, vous pouvez attendre le prochain autobus ici, à l’abri de la pluie.

Bonne idée, au lieu de me faire mouiller, je pouvais rester au sec. Je ne suis pas descendu et je me suis assis sur un siège libre à l’avant. Le parebrise embué était presque opaque. Je distinguais à peine ce qui se trouvait à l’extérieur.

… et les personnes à l’extérieur ne voyaient que très peu à l’intérieur.

J’étais piégé! Un rapide coup d’oeil suffit pour remarquer que les quelques autres passagers toujours à bord n’en étaient pas. Ouf. Je me trouvais toutefois dans un endroit clos, sans issue. J’ai essuyé une vitre du revers de la main pour voir ce qui se passait à l’extérieur.

Une file d’attente recouverte de parapluies multicolores. Un abribus bondé et embué. Et eux.

Ils étaient deux. Ils marchaient d’un pas rapide vers l’autobus. Le plus grand des deux avait un sac à dos à l’épaule. Ce sac contenait sans doute des armes, des menottes ou des instruments de torture.

J’ai bondi de mon siège et je suis descendu de l’autobus. Juste à temps. Je me suis joint à la file d’attente, en me dissimulant sous mon super parapluie. Ils sont allés parler au chauffeur, mais je ne me suis pas retourné. J’essayais de disparaitre.

L’autre autobus est enfin arrivé quelques minutes plus tard. Les vitres de celui-ci étaient beaucoup moins embuées. Je suis monté à bord, sain et sauf. J’avais encore survécu à un de leurs pièges.

Par contre, je n’ai pas revu certains passagers qui avaient attendu avec moi dans l’autobus aux vitres opaques. Je me sens un peu coupable.

Malpropre

Parfois, leurs déguisements sont bien réussis. Ils parviennent ainsi à s’approcher de moi, malgré mon oeil exercé. Cette journée, l’illusion était parfaite, jusqu’à ce qu’il m’adresse la parole.

— Vous parlez français.

Vous voyez? Ce n’était pas une question, mais bien une affirmation! Comment savait-il que je parlais français? La proportion d’anglophones dans le quartier où j’étais est assez élevée, et nous étions en plus en haute saison touristique. Ce n’était pas un coup de chance. Il savait qui j’étais.

Sa tête était plus échevelée qu’une botte de foin explosée. Il lui manquait deux ou trois dents, et probablement qu’elles s’étaient enfuies d’elles-mêmes pour échapper à l’haleine décapante. Ses vêtements étaient tellement crouteux qu’ils devaient maintenant être imperméables. Mais ça n’aurait servi à rien. La forte odeur d’urine fermentée qu’il l’accompagnait agissait comme un champ répulsif capable même d’éloigner la pluie. Et cela devait aussi expliquer pourquoi il avait l’air de ne jamais s’être lavé.

Le déguisement était vraiment bien réussi, même si peut-être un peu exagéré. Mais il ne m’aurait pas. La capture serait pour une autre fois.

Je me suis rapidement réfugié dans la boutique la plus proche. Ils utilisent un déguisement de clochard? Les clochards ne sont pas bienvenus dans les boutiques! Ha!

… Hum… une pensée vient de me traverser l’esprit. Est-ce avec un tel déguisement qu’ils parviennent à financer leurs activités?

Séance de signatures au centre-ville

Aujourd’hui, ils n’ont pas tenté de me capturer. J’aurais quand même préféré ça à ce qu’ils ont fait. Ils essaient de nuire à ma carrière d’écrivain.

Je me trouvais dans une librairie pour une séance de signatures (ma première en sol Montréalais!). J’en étais tout énervé. Mon coeur ne battait pas plus vite, mais il battait plus fort, avec plus d’enthousiasme. Midi approchait et les employés de la librairie m’avaient averti d’une grande affluence à l’heure du diner. Je me sentais d’attaque!

Midi. Midi quinze. Midi vingt. Où est la foule? Je ne vois pas de cohue!

La librairie était anormalement vide pour un vendredi midi. Certes, il y avait des gens, et j’ai signé deux livres, mais l’endroit semblait désert. J’ai même entendu une employée dire à un autre qu’elle allait profiter de ce calme étrange pour faire du ménage.

Ce sont eux! ai-je tout de suite pensé.

J’ai voulu me retourner vers une fenêtre pour voir s’il y en avait un qui bloquait l’entrée de la librairie, mais j’ai été interrompu. Quelqu’un s’intéressait à mes livres. Et une autre personne. Puis encore une autre.

Un frisson descendit le long de ma nuque, me chatouillant la colonne jusqu’à la taille. Ils n’étaient pas à l’extérieur! Ils étaient dans la librairie et ils achetaient mes livres! Un d’entre eux a même eu le culot de venir me demander ma signature! Je ne pouvais pas refuser! De quoi aurais-je eu l’air devant les patrons du magasin? Un cinglé qui se présente à une séance de signatures pour… ne rien signer? J’ai joué le jeu!

Ils étaient beaucoup! Je n’ai pas eu à réfléchir longtemps pour saisir ce qui se passait. Ils voulaient acheter tous mes livres et empêcher les «vrais» clients de mettre la main sur ma série. Quand quelqu’un semblait être intéressé par mes romans, ils envoyaient l’un d’entre eux, déguisé en très charmante demoiselle pour faire diversion.

Leur mission a réussi. La librairie n’a pas eu suffisamment de livres pour répondre à leur demande. Tout le stock du premier roman de la série a été écoulé. Je les ai regardés quitter le magasin, et je crois en avoir aperçu un m’envoyer un sourire narquois.

Mais je suis plus futé! J’ai patiemment attendu que le dernier soit parti et j’ai sorti des exemplaires supplémentaires que j’avais avec moi.

Grâce à ma prévoyance, plusieurs lecteurs ont finalement pu se procurer mes romans!

Souriez!

Il y en avait un qui m’attendait directement en face de chez moi.

D’ailleurs, je ne comprends toujours pas pourquoi ils ne peuvent pas entrer chez moi. Ce serait tellement plus simple de venir me prendre dans mon sommeil, ou d’installer un piège pendant que je prends ma douche. Je crois qu’ils ont une loi stricte leur interdisant d’envahir un domicile. Si seulement cette loi s’appliquait aussi au lieu de travail…

Quand je suis sorti de chez moi, il y avait un homme dans l’aire de stationnement. Il portait un imperméable et semblait chercher un angle pour photographier le mur du bâtiment dans lequel j’habite. Même si son visage était un peu caché par son capuchon, j’ai pu voir que ce n’était pas un de mes voisins. J’ai immédiatement deviné qu’il s’agissait de l’un d’eux. Un inconnu au visage partiellement dissimulé qui marche sur une propriété privée et qui prend des photos sous la pluie, ce sont des indices qui ne mentent pas.

J’ai donc rapidement manoeuvré pour que la voiture de ma voisine se retrouve entre moi et lui. Le moindre obstacle peut les ralentir et, dans la majorité des situations, chaque seconde est un avantage. Malheureusement, un tel obstacle ne me servirait à rien aujourd’hui.

L’homme tenait l’appareil-photo d’une main et l’objectif pointait vaguement vers moi. Je sais par expérience qu’il ne faut pas se laisser berner par une impression de nonchalance. L’appareil-photo était volontairement dirigé dans ma direction. Je n’allais toutefois pas lui laisser la chance de se servir de son arme déguisée contre moi.

— Qu’est-ce que vous prenez en photo? lui demandai-je en tentant d’avoir l’air intéressé.

Très important : Ne jamais les confronter directement. Ils peuvent parfois devenir très agressifs s’ils se sentent coincés. Toujours user de finesse et de calme.

Ma question eut l’effet escompté. Ils sont tellement habitués à oeuvrer dans le secret, sous de fausses identités, que l’homme joua parfaitement son personnage.

— Je suis chargé de relever les défectuosités des bâtiments, me répondit-il. Je suis engagé par l’administration de la copropriété.

Il se tourna et tendit le bras vers le mur de brique. Ce mouvement orienta l’objectif de son appareil-photo loin sur ma droite. Je n’étais momentanément plus la cible d’un possible rayon paralysant ou je-ne-sais-quoi.

— J’espère que vous ne trouverez pas trop de problèmes! répondis-je en souriant, mais surtout, en reculant.

Je n’ai pas écouté sa réponse. Je me suis plutôt empressé de contourner le bâtiment et m’enfuir dès que j’étais hors de vue.

Encore une fois, je leur ai échappé!

Ils ont essayé de bloquer la création de ce journal!

Ils sont forts.

Ils surveillent ma navigation sur Internet. Ils ont même essayé de m’empêcher de créer ce journal.

Au moment de mon inscription, j’ai dû entrer un nom d’utilisateur. J’ai évidemment choisi « DeBleu ».

Mais ça n’a pas fonctionné. Ils connaissaient mon intention et m’ont intercepté. J’ai reçu un faux message d’erreur me disant que ce nom d’utilisateur existait déjà.

Ils croyaient peut-être me décourager, mais leur tactique de lâches n’a fait que me confirmer que cette démarche était importante. Pendant qu’ils devaient être en train de célébrer leur victoire, je réussissais à m’inscrire sous « Maxime DeBleu ».

La morale de cette histoire : il y a toujours une façon de les déjouer!