Résistance au baloney

Ils ne m’auront pas! Ce n’est pas en empoisonnant mon baloney qu’ils vont réussir à m’empêcher d’écrire ce blogue! Ça ne vaut même pas la peine d’essayer, je suis bien trop résistant! Et, en plus, je mange des tomates. Ils devraient cesser d’utiliser des moyens détournés qui font trop de victimes innocentes, et venir s’en prendre à moi directement.

Même si je mange du baloney, je suis capable d’en prendre!

Fuite verdoyante

Le sentier sinueux disparait au-delà de quelques arbres robustes. Le soleil perce les hautes branches à plusieurs endroits, éclaboussant le sol de petites taches lumineuses. Une brise effleure à peine les branches qui se bercent presque en silence. Une fleur jaune solitaire s’élève au-dessus de quelques fougères, alors que de gros cailloux gris semblent se protéger sous elles. Tout est calme et paisible et une cigale grince de satisfaction.

Je suis plus du type béton que gazon. Je préfère les foules aux foins, le métro au bouleau, le plastique aux moustiques. Mais cette forêt est relaxante. L’après-midi est agréable. La météo est parfaite. Et ça sent bon.

La nature m’enveloppe d’un silence rassurant… jusqu’à ce qu’un joggeur vienne gâcher cette paix avec ses bruits de pas rythmés. Au moins, il me dépasse rapidement et je peux me baigner à nouveau dans cette absence de soucis. Les plantes m’entourant sont comme une espèce particulière qui effectue sa photosynthèse en absorbant des problèmes. Un baume verdoyant sur les blessures qu’ils m’ont infligées.

Un autre joggeur vient encore interrompre mon petit moment magique. Et aussi une joggeuse. Ces sportifs ne pourraient-ils pas aller courir ailleurs? Encore un autre. Ce n’est pas parce qu’on porte des espadrilles suivant la dernière mode qu’on peut déranger tout le monde ainsi. Il y a certainement d’autres endroits pour courir. Les gymnases débordent de tapis roulants conçus spécialement pour cela.

Oh. Ces personnes ne font pas du jogging. Ces personnes se sauvent! Ils envahissent la forêt!

Le sentier tordu s’engouffre au-delà de quelques arbres menaçants. Le soleil n’arrive pas à percer complètement les hautes branches, laissant toute la liberté aux ombres de hanter les buissons. Le murmure sinistre du vent se faufile entre des feuilles figées d’angoisse. Une fleur flétrie tente d’échapper aux griffes de quelques fougères, alors que de pauvres cailloux usés semblent suffoquer sous elles. Tout est soudainement lourd et sinistre et une corneille croasse de malice.

Je cours déjà. Pas une seconde à perdre. Le sentier est de plus en plus étroit, les branches de plus en plus basses. Des racines tentent de me faire trébucher. Des buissons veulent m’agripper. Les mains déformées de dryades maléfiques se referment sur moi.

Je cours encore. De petites boules épineuses s’accrochent à mes vêtements. Sans doute des émetteurs pour leur permettre de suivre mes mouvements. Je les arrache et les lance loin derrière moi, sans ralentir. Je double un joggeur, mais je ne peux lui crier mes encouragements. Je garde mon souffle. L’orée de la forêt se dessine au loin.

Sprint final. Tel un athlète franchissant le fil d’arrivée, je traverse les quelques branches qui me séparaient de la liberté. J’effectue quelques pas de plus avant de m’effondrer, à bout d’énergie, à côté d’une voiture garée dans l’aire de stationnement.

Je me suis encore échappé. Sans me relever, je reprends mon souffle en savourant ma victoire. Je reste quelques instants étendu sur l’asphalte. L’asphalte apaisant.

Trou de mémoire de beigne

Parfois, je pars à l’aventure, loin de chez moi. Je sais qu’ils peuvent s’en prendre à moi n’importe où. Je ne m’empêche donc pas de me rendre dans une région éloignée, même si celle-ci se trouve dans un autre indicatif régional…

L’aventure, ça ouvre l’appétit. Je fais donc une petite escale dans ce restaurant de beignes populaire. Une odeur sucrée m’accueille dès que je mets le pied à l’intérieur et mon champ de vision est bombardé de couleurs et de formes appétissantes. Sucre à glacer, pépites de chocolat, coulis de fraise, crème pâtissière, citron, bleuet, érable, noix, café, vanille, sucre, sucre, sucre. Miam.

Le choix est difficile, et je profite du fait qu’il n’y ait personne en file derrière moi pour bien analyser le menu avant de faire mon choix. La caissière attend patiemment… en fait, la caissière attend poliment. Je remarque qu’elle tapote le comptoir du bout des doigts, un signe clair qu’elle s’impatiente. Je décide donc de ne pas trop analyser, ce ne sont que des pâtisseries, après tout. J’effectue mon choix et vais ensuite m’asseoir à une table avec une généreuse portion de calories et de saveur artificielle. Re-miam.

Une bouchée de pâte frite, dégoulinante de crémage, en alternance avec une gorgée de simili-café glacé. Même en mangeant cette succulente collation, je garde l’oeil ouvert. Ils sont peut-être cachés tout près.

Heureusement, ce couple de personnes âgées en train de boire leur café semble inoffensif. De même que ce vieil homme qui lit son journal. Ou ces deux femmes aux cheveux blancs. Hum… C’est louche. Tous les clients du restaurant sont des gens à l’âge de la retraite…

Ils ont ajouté un ingrédient aux propriétés vieillissantes dans les beignes!

Pouah! Je recrache ma bouchée, dans ma boisson en plus. Je prends une serviette de table et je m’essuie la langue, me la gratte. Qu’est-ce que je vais faire… qu’est-ce que je peux faire?

Je sens des rides se creuser dans mon visage. On dirait que j’entends même le grincement de mes cheveux noirs qui passent au blanc. Je suis tout crispé, c’est de l’arthrite. Et est-ce que ma vision s’embrouille?

Sortir. Je dois sortir d’ici. Je ne vais pas attendre que toute la vie s’évapore de mon corps et mourir ainsi, flétri, devant un beigne du jour et un muffin aux carottes.

Je sors du restaurant en courant, aussi rapidement que mes vieilles jambes me le permettent. Je laisse derrière moi une douzaine de victimes, mais je ne peux rien pour eux. C’est cruel.

Je suis essoufflé après seulement quelques pas. Je dois m’asseoir et reprendre mon souffle. Mais ils avaient déjà prévu cela. Il n’y a pas de tables à l’extérieur du restaurant, donc pas de chaises. Aucun banc à l’horizon non plus. Je m’effondre alors sur le sol, à moitié sur l’herbe fraiche du terrain et sur l’asphalte rugueux de la rue.

— Pas de panique, me crie une petite voix dans ma tête.

Je l’avais oubliée, cette voix. Probablement à cause de tristes symptômes de la maladie d’Alzheimer.

— Pas de panique, me répète-t-elle.

Elle a raison. Je prends une grande inspiration. L’air pénètre en chuintant dans mes poumons asthmatiques. Le calme et ma mémoire reviennent. Je suis fort. Je suis solide. Je suis un survivant.

Une autre inspiration. Je peux combattre tout ce qu’ils m’envoient. Quelques bouchées d’un beigne fourré à la crème pâtissière ne suffisent pas pour m’achever. De la sueur s’écoule le long de mes tempes. Mon corps de vainqueur est en train de purger ce poison que j’ai avalé. Avec l’énergie qui regagne mes muscles, je me relève.

Le soleil couchant me caresse de ses derniers rayons de la journée. Je lève les bras devant moi et examine mes mains sous la lumière orangée. La peau est lisse et douce. Déjà soulagé, je m’approche d’une voiture stationnée et regarde mon reflet dans un rétroviseur. Mes cheveux ne sont plus blancs. Et je constate aussi que ma vision est redevenue parfaite. Jeune à nouveau, je m’empresse de prendre le transport en commun pour retourner chez moi au plus tôt.

La petite voix dans ma tête se fait encore entendre avec, cette fois, qu’une seule question. Est-ce vraiment prudent de m’aventurer ainsi hors de mon territoire?

Rondelle à l’heure

Plusieurs personnes marchent autour. D’autres s’assoient dessus, mais jamais pour très longtemps. Il y a toujours un important va-et-vient multicolore autour de cette large rondelle. Des touristes, caméra suspendue au cou, pointent du doigt différentes directions en se référant à une carte à moitié dépliée. Une mère au visage sévère tient, ou plutôt traine son enfant par la main, en lui grommelant des réprimandes. Un jeune homme passe à la course et bouscule accidentellement un couple chic.

Debout près de la rondelle, j’observe. Même si je suis captivé par tous ces gens, je demeure attentif. Ce point de rencontre est le plus populaire des usagers du métro, et sans doute un excellent terrain de chasse pour eux. Je suis une de leurs cibles principales, mais ils ont accès ici à d’autres proies faciles. Comme cette adolescente aux cheveux rouges, concentrée sur son téléphone cellulaire, les deux oreilles bouchées par son baladeur.

Soudain, un cri.

Je me retourne, les genoux fléchis, prêt à disparaitre par l’escalier le plus près. En même temps, je me sens coupable et songe à protéger cette pauvre adolescente. Est-ce que je serais prêt à les affronter aujourd’hui, pour sauver une inconnue innocente? La question est très sérieuse, mais je n’ai pas le temps d’y répondre puisque je découvre la source du cri.

— Catheriiiiiiiiiiiiiiiine!
— Joséééééééééééée!

Simplement les retrouvailles enjouées de deux filles trop expressives. Pas besoin d’adrénaline. Je me plante les mains dans les poches et marche un peu autour de la rondelle. L’adolescente aux cheveux rouges n’a rien remarqué, mais il n’y avait pas de raisons de s’affoler. Je reste toutefois sur mes gardes, cela pourrait être une diversion.

— Pardon, vous pouvez me dire l’heure?

Je le savais. De tous les gens qui circulent et attendent autour de cette fameuse rondelle, il fallait que ce soit à moi qu’on demande l’heure. Ils croient peut-être que je suis bête, et que je ne verrais là qu’une simple coïncidence. Les coïncidences n’existent pas. Quand ils vous ont à l’oeil, tout fait partie de leur plan.

La jeune femme qui vient de me demander l’heure avec une voix mielleuse me regarde avec ses pétillants yeux bleu pâle. Ses lèvres douces esquissent un sourire amical, et un brin charmeur. Sa tête, un peu penchée, permet à sa chevelure brune de cascader sur son épaule et pointer vers un intéressant décolleté. Elle irradie d’une aura enjôleuse. Mais ils ne m’auront pas.

Dès que je sortirai la main de ma poche pour regarder ma montre, la séduisante jeune femme en profiterait pour capturer mon poignet dans des menottes au laser. À quelques pas, l’homme, qui semble attendre sa bien-aimée avec un bouquet de fleurs, est en fait sur le point de lâcher un gaz empoisonné. Un faux voyageur se prépare à ouvrir sa valise dans laquelle se cachent des instruments biomécaniques aux fonctions sadiques.

— Six heures et demie.

Je donne une réponse approximative sans sortir mes mains de mes poches. Je ne souris même pas. La jeune femme soupire un «merci» et m’offre presque une grimace de déception. Alors qu’elle s’éloigne, je la vois sortir une montre de son sac à main. Je savais que c’était un piège! Avant de s’engager dans un escalier, elle se retourne et me regarde un bref instant. Je lève fièrement le menton et détourne le regard.

Sa tactique n’a pas réussi. Leur tentative a échoué.

Enfin presque… Où est passée l’adolescente aux cheveux rouges?

Cerises-espionnes

Les trois notes typiques accompagnèrent le départ du métro. J’étais assis et je m’apprêtais à lire le journal. En face de moi, une jeune femme assise écoutait la musique de son baladeur numérique, sa tête oscillant selon un rythme que je n’entendais pas.

Elle capta mon attention. Je ne suis pas du genre à dévisager les gens que je croise dans le transport en commun. Même si je vois une fille très jolie, je respecte son intimité en évitant de la fixer. Pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher d’observer celle-ci. Peut-être était-ce à cause de sa tenue vestimentaire et de sa coiffure au style excentrique. Un tatouage sur son bras, un sac à dos gribouillé, de vieilles chaussures trouées.

Ses chaussures étaient tellement vieilles et déchirées, que je voyais ses orteils! Trois petits orteils avec un vernis rouge écaillé, comme une petite grappe de cerises qui me regardaient!

En fait, elles me regardaient vraiment! La fille avait aligné son pied pour que le trou de sa chaussure pointe directement vers moi! Ils m’espionnent en camouflant des caméras dans les orteils!

Le métro arriva à la station suivante. La porte s’ouvrit et c’était le bon moment pour échapper à leur surveillance. Mais même sur le quai, il y en avait d’autres! Presque tout le monde portait des sandales. Des orteils m’épiaient de toutes les directions!

Il y en avait tellement! Des dizaines de petites boules roses, décorées de rouge, de rose ou de bleu. Minces, charnues, écartés ou même poilues. Bordées d’un tatouage artistique ou d’une bague. D’ailleurs, cette bague ne serait-elle pas un amplificateur thermique ou un détecteur aux rayons X? Toutes ces images qu’ils captaient leur serviraient sans doute à créer un clone de moi, un androïde à mon image pour me mettre dans l’embarras. Ils s’en serviraient ensuite pour s’attaquer à ma famille ou mes amis!

J’ai sauté sur le banc le plus proche. En ne touchant plus le sol, j’étais ainsi moins visible pour ces minuscules caméras. Les gens sont passés devant moi, avec leurs pieds à moitié nus. Certains marchaient de façon à se tenir le plus éloignés de moi possible, dans le but de me capter sous un autre angle, mais j’étais invisible! Grâce à ma vivacité d’esprit, j’avais encore réussi à m’en tirer! Ma tactique avait été tellement bonne, que cela les avait totalement déstabilisés! Ils ont tous préféré quitter la station de métro. Ils n’ont même pas pensé à faire grimper quelqu’un avec moi sur le banc!

C’est la preuve que je suis vraiment plus futé qu’eux!