Rira bien qui croyait prendre

Un petit peu de jogging en soirée, c’est toujours agréable. Et en plus, ça aide à maintenir la forme. C’est important d’avoir une condition physique optimale pour pouvoir déjouer leur plan et leur échapper.

La nuit est déjà tombée. À la fin de l’été, le soleil se couche tôt. Mais ça me plait comme ça. Je ne me fais pas lasériser par des rayons aveuglants. Ce soir, au lieu de risquer un coup de chaleur, je me fais escorter par une pleine lune dans un ciel presque sans nuages.

Je cours le long du canal, et mes pas de course réguliers sont les seuls à briser la tranquillité qui règne ici à cette heure. Les grattes-ciel du centre-ville brillent de centaines de lumières, leurs éclats quadrillés se reflétant sur la surface calme de l’eau. Les feuilles des arbres, immobiles, attendent le vent. Rien ne bouge. Le temps est suspendu. Le seul tic-tac est celui de mes pieds.

Quelques autres personnes, comme moi, profitent aussi de ce moment serein et éternel. Un cycliste me double, perçant les secondes de son phare et des cliquetis continus de son dérailleur. Une jeune femme promène une petite boule de poils à quatre pattes et me sourit quand je la croise. Un photographe est penché derrière son trépied pour quelques clichés nocturnes.

Mes pas poursuivent le martèlement du sentier de gravier. Il y a une pente et c’est comme si je monte vers une petite touffe de nuage cotonneux. Mais c’est qu’elle est difficile à gravir cette pente, aujourd’hui. Pourtant, les autres jours, je la montais sans problème. Ouf! Il n’y a pas de raison que je sois plus fatigué qu’à l’habitude. Au contraire, je devrais avoir de plus en plus de facilité à la monter. Je ne vois qu’une seule explication.

L’angle a été changé. Ils ont rendu la pente plus abrupte. Le faible éclairage des lampadaires m’empêche de voir des signes de construction, des traces de véhicule dans l’herbe, des buttes de terre, une grue… Je ne comprends pas pourquoi ils ont fait cela, ni comment ils l’ont fait, mais je suis prêt à tout.

Je continue ma course jusqu’au haut de la pente, où le sentier redevient horizontal. L’effort imprévu m’oblige à ralentir mon rythme. Mes souliers sont plus lourds; ma respiration, plus forte; l’air, plus épais. Une goutte de sueur glisse sur mon front et se perd dans mon sourcil. Mes oreilles chauffent.

Heureusement, ils ne sont pas embusqués dans les buissons. J’aurais été beaucoup trop essoufflé pour m’échapper. Ah! Mais oui! C’est clair maintenant! Leur but, en modifiant la pente, est d’épuiser les gens qui la montent. Ce plan est simple et, surtout, efficace. Ils ne doivent donc pas être très loin. Je scrute la nuit, sans cesser mon jogging ralenti. Une goutte de sueur me coule au bout du nez.

Je les vois finalement. Ils sont trois, à vélo. Ils roulent nonchalamment dans ma direction, croyant sans doute que je ne les reconnaitrais pas. Je suis presque à bout de souffle, mon corps n’a presque plus d’énergie, mais mon esprit reste vif. Ils viennent vers moi et m’attaqueront alors que je suis physiquement vulnérable.

Ma première idée est de me sauver de ces cyclistes en plongeant dans le canal. Je suis un mauvais nageur et, dans ma condition actuelle, je risquerais plutôt la noyade. Sinon, je ne vois pas d’endroit où me cacher. La seule solution aurait vraiment été la course. Ils ne pédalent pas vite et, en temps normal, je les aurais facilement semés.

Mes pieds lèvent avec peine. Je suis fatigué, mais surtout découragé. La pente était vraiment un bon plan. J’aurais dû y penser et ne jamais la monter. Ils sont de plus en plus proches. J’entends leurs voix.

J’arrête finalement de courir. J’ai les jambes en feu. Je suis prisonnier de mon corps. Même le calme a fui. Une voiture passe en trombe sur la rue. Deux chats se chamaillent près d’une poubelle. Une sirène de véhicule d’urgence retentit au loin. Et ma fin approche.

La pente.

LA PENTE! Je fais demi-tour et je commence à marcher. Mes pieds lourds raclent le gravier, laissant de courts sillons. Malgré l’absence de vent, j’avance comme si je luttais contre une tempête déchainée. Chaque minuscule pas est le résultat d’un effort surhumain. L’air que je respire brule mes poumons. Encore quelques pas. J’y arrive.

Je n’ai pas plus d’énergie, mais je prends de la vitesse. J’accélère. Mes pieds trainent de plus en plus vite. Mon rythme augmente. La distance qui me sépare d’eux a cessé de diminuer. Peut-être même qu’elle commence à s’accroitre.

La pente était à pic pour monter, et elle l’est aussi pour descendre! J’utilise leur propre stratagème à MON avantage! Je suis vraiment le plus futé!

Je dévale donc la pente à toute allure, échappant ainsi aux trois prétendus cyclistes. S’il me restait encore assez d’énergie, je rirais!

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