Par la pluie

J’ai un parapluie.

Il est vieux, usé et son mécanisme fonctionne à peine. Quand je l’ouvre, je dois prendre garde pour que les broches de soutien ne plient pas à l’envers. Au moment de la fermeture, c’est encore pire. L’armature tordue doit être repliée en suivant un ordre précis, avec la complexité d’un casse-tête. La toile noire, trouée à plusieurs endroits, montre bien ce qui arrive quand je rate mes manipulations. Lorsqu’il pleut, toutes ces déchirures laissent passer une grande quantité d’eau. Mon parapluie me protège à peine de la pluie.

Mais il me protège d’eux.

Je l’ai acheté, il y a plusieurs années, pour la rentrée scolaire. Il y avait différents modèles, formats, couleurs, mais j’ai choisi celui-ci pour une raison bien simple. Ce parapluie avait été fabriqué avec un tissu sophistiqué, issu d’une technologie dépassant tout ce qu’on retrouve habituellement en magasin. Moi, je suis informé. Je me rappelle même souvent de choses que je ne savais même pas que je connaissais. C’est fabriqué en gyropulsyntech. C’est normal que vous ne connaissiez pas ça, ce produit a été développé par eux!

Mais que faisait-il là, au beau milieu de parapluies normaux?

Pas le temps de réfléchir à une réponse. C’était ma chance de me procurer de leur matériel. Je l’ai donc ramassé délicatement, pour ne pas éveiller de soupçons. J’étais par contre un peu coincé. Des présentoirs pivotants de montres m’empêchaient de rejoindre la caisse en ligne droite. Un employé s’approchait par la gauche. Une femme avec une poussette passait à droite.

Ce n’est jamais facile. Cette fois-là, pour éviter des mésaventures, j’ai dû zigzaguer dans tout le magasin en parcourant chacune des allées. Les lignes droites étaient impossibles! Il y avait des obstacles partout! Des montagnes d’articles en promotion bloquaient même mon champ de vision, m’obligeant à réagir ou lieu de planifier. Quand je croyais avoir un accès direct aux caisses, il y avait soudainement un troupeau de chaises en résine de synthèse à traverser.

Ils m’observaient. Alors que j’échappais à un parasol qui tentait de m’engloutir, une voix distordue se fit entendre à l’interphone.

— Un commis est demandé dans les produits saisonniers.

Tant que je ne l’avais pas payé, le parapluie ne me protègerait pas. Prenant mon courage à deux mains, et le parapluie de l’autre, j’ai foncé jusqu’à la caisse. J’avais déjà sorti mon argent avant même que la caissière m’annonce le montant. Un petit dix dollars. Personne n’a finalement remarqué que je venais de mettre la main sur ce puissant bouclier. Un mur de protection rétractable pouvant me défendre contre la majorité de leurs rayons mortels. Un abri escamotable pour disparaitre de leur vue. Une barrière repoussant leurs attaques psychiques.

Je reste toutefois encore vulnérable à la majorité de leurs autres tactiques. C’est important de toujours rester attentif. Aucun objet ne peut garantir notre sécurité. Même mon nouveau super parapluie a un point faible. Si jamais il est exposé à la lumière du soleil, il s’autodétruira et pourrait même exploser. Il n’y a rien d’infaillible contre eux.

Les jours de pluie, j’ai toujours ce parapluie avec moi. Mais seulement les jours de pluie. Il ne faut surtout pas que je m’en serve lorsqu’il fait beau!

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