Orange mou

Je me demande parfois si voyager en voiture ne serait pas plus sécuritaire que le transport en commun. Être isolé dans une boite en acier. Avoir un klaxon pour sonner l’alarme. Un accélérateur pour me sauver à toute vitesse. Un parechoc comme légitime défense. Un coffre dans lequel me dissimuler. Et le plus important, choisir qui voyage avec moi.

L’heure de pointe est passée depuis longtemps et il n’y a que très peu de passagers à bord du métro. J’aperçois donc sans difficulté le jeune qui vient de monter dans l’autre wagon. Ses vêtements malpropres, sa barbe mal entretenue et ses cheveux en bataille lui donnent un air louche. Il marche, le dos arqué et les bras tendus à cause du poids qu’il traine. C’est gros, c’est orange et ça semble très lourd. Un sac à ordures. Que transporte-t-il?

Le métro quitte la station en émettant ses trois notes typiques. Visiblement déséquilibré par l’accélération, le jeune titube et tombe assis sur un banc. Sa main tient toujours le sac. Des déchirures permettent d’entrevoir le contenu, mais pas assez pour deviner. Peut-être des vêtements?

Un autre passager dans ce wagon semble lui aussi intrigué. Cet homme lève les yeux de son journal, replace ses lunettes du bout des doigts et observe le jeune. Ce dernier approche son sac de lui-même d’un mouvement exagérément possessif. La pellicule plastique orange s’enfonce, révélant un indice important sur ce qui s’y cache. C’est mou

L’homme n’est finalement pas si intéressé. Il lisse sa cravate et replace le col de son veston, avant de replonger dans sa lecture. Il pose distraitement sa main sur la mallette couchée à côté de lui. Celle-ci est noire, propre, et plutôt dure.

Si j’étais en voiture, je pourrais immédiatement changer de voie, tourner, ralentir, me stationner. Beaucoup moins dangereux. En ce moment, je ne peux distancer l’autre wagon. Je suis coincé. Il y en a un dans l’autre wagon.

Si je descends à la prochaine station, il peut descendre lui aussi et s’en prendre à moi sur le quai. Si je reste à bord, il peut changer de wagon et venir me rejoindre dans le mien, où je serai encore en moins bonne posture. Mais si je reste dans le métro, je me rapproche de chez moi.

La situation est complexe. Je sais toutefois que je finis toujours par prendre la bonne décision. Cette fois, je dois demeurer assis, calme. Je mets au point de bonnes stratégies, mais, parfois, il vaut mieux attendre que l’ennemi pose le premier geste.

J’attends.

Le métro s’arrête à l’autre station. Tout le monde reste assis. L’homme à la mallette lit son journal. Le jeune tient son sac orange. Moi, j’observe. J’attends qu’il se lève pour venir m’attaquer. Du coin de l’oeil, je remarque le frein d’urgence. Cela pourrait m’être utile.

J’attends encore.

Avant d’arriver à la station suivante, j’essaie de m’imaginer ce qu’il peut bien transporter. Des armes? Les restes d’une victime? Une bombe jupiturnienne? Il ne bouge pas lui non plus. Peut-être n’a-t-il pas besoin ne bouger. Ses collègues viennent d’être contactés par télépathie. Ils se téléporteront bientôt à ses côtés.

Je ne peux plus attendre.

J’ai une idée. Je me lève et me place devant la porte. Le métro est presque arrivé à la prochaine station. Il se lève lui aussi, en prenant bien soin de prendre son matériel avec lui.

Le métro ralentit et entre à la station. Je suis calme. Mon plan se déroule parfaitement. Il se prépare à descendre. Je n’ai pas peur.

Les portes s’ouvrent et je mets le pied sur le quai. Lui aussi. Mes mouvements doivent être calculés à la perfection. Le synchronisme doit être parfait.

Il marche vers moi. Je ne bouge pas. Toujours calme. J’entends les pulsations de mon coeur dans mes oreilles. J’entends ses pas sur les tuiles du plancher qui font écho sur le bas plafond de béton. J’entends le déclenchement de la fermeture des portes du wagon…

… et je bondis vers l’arrière. Les portes se referment. Et lui, il est là, sur le quai. Ah!

Le métro part et je le salue d’un geste narquois de la main. Il ne me répond pas. Il est trop occupé à tenir sa mallette et son journal, ou à replacer sa cravate. Je me demande s’ils punissent ceux qui ratent leur cible.

Je me rassois avec un sourire fier. Je les ai encore déjoués.

J’arrive finalement à ma station. Je descends et regarde le métro s’en aller. Le jeune est encore là avec son sac à ordures orange. Zut! Je ne saurai jamais ce qu’il contenait!

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