Dents de scie

Je lisais une revue périmée dans la salle d’attente quand l’hygiéniste dentaire se matérialisa à quelques pas de moi. Quand mes yeux se sont posés sur elle, j’ai aussitôt su que je n’aurais jamais dû mettre les pieds dans cette clinique. Le matériel hypnotique caché sous son sarrau ajusté venait de m’ensorceler. Et le potentiel hypnotisant était aussi efficace de face que de dos.

Je l’ai suivie.

Elle commença par essayer de me liquéfier le cerveau. Un turbocanon me bombarda de radioactivité sous différents angles. Heureusement, j’ai le neurone coriace. Après plusieurs essais, elle abandonna et me traina dans une pièce située au bout d’un long corridor. Je suivais toujours comme un zombie automatisé, les yeux soudés à ses morceaux protubérants.

Elle m’installa sur un siège étrange, au centre d’appareils aux fonctions obscures. Le dossier s’inclina et je me suis retrouvé en position semi-couchée. C’est à ce moment que j’ai réalisé que je me trouvais à bord du poste de pilotage d’une navette uranusienne.

Et Commandant Tifriss fit son entrée.

Le grand homme s’avança vers moi d’une démarche autoritaire. Ses cheveux blancs frisés dégageaient une aura d’autorité. Il installa des cartes de navigation spatiale sur un écran lumineux sans dire un mot. Je n’avais aucune idée du système planétaire qu’il consultait, mais j’ai cru reconnaitre l’étoile Molaire. Il couvrit ensuite sa bouche et son nez d’un masque, et se tourna vers moi.

Décollage.

J’agissais comme interface électrodontique pour manoeuvrer son vaisseau. Mon cerveau n’ayant pas été liquéfié comme prévu, Commandant Tifriss devait diriger mes pensées en passant par ma bouche, avec des instruments pointus qui me faisaient grincer des dents. Étant donné que le port d’un masque de mon côté aurait interféré avec les manipulations, la sexy giéniste dentaire prenait en charge ma respiration grâce à un tube introduit dans ma bouche.

Le Commandant gratta une commande galactique à droite et fraisa une instruction intersidérale à gauche. Toutes ces manipulations buccales s’avéraient très éprouvantes pour ma dentition, qui commençait d’ailleurs à fondre. Je sentais un peu de jus de dents couler du coin de ma bouche. Cela semblait occasionner quelques problèmes à la conduite de l’appareil, et j’entendis le Commandant me lancer une requête incisive à travers son masque : « Sois dans Terre… »

Oh. J’étais à bord d’un ovni kamikaze explosif dont la mission consistait à s’écraser sur la Terre pour la détruire.

Mais je ne voulais pas jouer un rôle dans l’extermination de l’humanité, moi.

Les yeux fermés, je me suis donc mis à imaginer des atterrissages parfaits. Des avions qui se posent en douceur. Un moineau sur la branche d’un buisson. Un pétale de rose au vent qui touche la surface d’un étang. Une goutte de sirop d’érable qui caresse le dos d’une crêpe. Des lèvres qui effleurent la crème fouettée d’un chocolat chaud. Ma langue sur une cuillerée de caramel. Mioum. C’est bon du sucré.

Commandant Tifriss retira ses pseudos manches à balai de ma bouche. J’ouvris les yeux et aperçus son visage sérieux. L’hygiéniste remonta le dossier du siège de pilotage. Les deux enlevèrent leurs masques. L’écrasement n’avait pas eu lieu.

J’avais sauvé la Terre. Quelle joie. Je ne pouvais m’empêcher de sourire.

Un sourire qui avait rarement été aussi beau.

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2 commentaires sur “Dents de scie

  1. Il est tard, mais ça valait le coup; en plus d’être resté vigilant le plus longtemps possible, j’ai pu constater qu’effectivement, à lire tes plus récents billets, tu avais décidément « le neurone coriace ».

  2. Autre histoire de dents, ou dehors d’ailleurs………….

    Voilà, n’ayant rien à faire dans ma vie, je suis allée chez les roumains pour être en mesure de soigner mes chicots, histoire qu’on fasse encore un petit bout de chemin ensemble. Le devis français étant ridiculement exagéré, mes assurances ridiculement pingres, je me suis tournée vers les ex-communistes.
    Les orages ont décidé de tomber sec sur Paris juste le jour de mon départ, total vol annulé car je devais faire escale à Charles de Gaulle.
    Bon alors file interminable au comptoir d’Air France qui trouvait une solution à chacun, chapeau bas ! L’ambiance était plutôt calme. A noter quand même le vacarme cyclique mais incessant d’un groupe que j’ai pris pour des supporters avant de voir les banderoles de la CGT. On serrait tous les fesses pour pas qu’y nous collent une grève surprise mal placée…
    Bref, ça sera Munich pour moi, puis Bucarest.
    Aéroport de Munich, le top avec des fauteuils massant, relaxant, des soins proposés pour les longues attentes de correspondances, des magasins de luxe et les éternels duty free déclinés à toutes les sauces, bref soft.
    Arrivée à Bucarest à Oh30. Récupération de bagages, douanes… J’étais dans les aéroports depuis 11h du matin. D’accord ça ne semble pas excessif, mais à vivre on relativise plus difficilement.
    Le taxi de la clinique dentaire m’attendait. Une Skoda toute option, mais une Skoda roumaine, démonstration que ce n’est pas le sur équipement qui fait rouler la voiture… Le type m’apprend qu’il y a 120kms jusqu’à PITESTI, lieu de toutes les tortures et de l’usine DACIA. Il enquille la file de gauche sur l’autoroute (gratuit en Roumanie) et roule à tombeau ouvert. J’avance timidement un commentaire concernant les radars, il me dit qu’il y en a 2 et qu’il sait où ils sont ! Voilou.
    2h du mat, chambre d’hôtel super spacieuse, d’une propreté qu’on ferait bien d’y envoyer nos services d’hygiène en stage, et tenez vous bien, y manque rien et TOUT MARCHE. La télé, la clim, la chasse d’eau, l’eau chaude, le téléphone, le wi fi TOUT… Bonne surprise donc outre le fait peut être qu’il y a un poulailler sous mes fenêtres, mais il n’y a pas le coq donc ça ne se présente pas trop mal, les poules étant plus discrètes, tout le monde le sait. Quant aux innombrables chiens bavards qui ignorent la montre et qui m’ont souhaité la bienvenue, dans l’ensemble, ils se sont rendormis assez rapidement.
    8h30, premier jour de soins et là, 36° étouffant dehors, et dedans, comment dire…… je me retrouve dans un pays (pas loin de Dracula quand même) seule, entourée de gens qui parlent martien, dans une espèce de ruche où ça rentre, ça sort par des innombrables portes, un peu comme le palais des glaces sauf qu’on se cognent pas. Un accueil d’une qualité exceptionnelle. Des hôtesses hyper pros, très sympathiques et ça sentait pas les dollars au fond de la pupille. Aucune mauvaise surprise, devis respecté, ça détend.
    Ce qui ne détend pas, c’est après… Je la fais courte :
    On vous catapulte sur un fauteuil avec un dentiste une assistante, courtois mais pas bavards, et là vous priez pour que le dossier qu’il a à côté de lui soit bien le vôtre et qu’y vous attaque pas le mauvais chicot… Et c’est parti pour 6 à 8heures de soins par jours avec des pauses minimalistes. Bouche ouverte. Zavez intérêt à bien manger le matin parce que ça dure jusqu’à 15h avant la pause déjeuner. Enfin ça c’est au début quand vous pouvez encore croquer le toast…Puis vers 17h quand vous avez grosso modo récupéré de l’apnée du matin, on remet ça dans la joie et la bonne humeur, ouvrez la bouche .
    L’équipe est jeune, très dynamique et compétente. Les roumains travaillent beaucoup, la clinique est ouverte de 8h à 21h officiellement et il n’est pas rare de voir que le même praticien est resté toute la journée et même plus. On sent que nos syndicats wonderfull ne se sont pas encore instillés dans cette machine. Je vous le donne en mille, les gens ont l’air heureux de travailler, si si souvenez vous, ça existe encore, mais ailleurs…
    Donc, quand je pensais que c’était terminé, on venait me chercher pour passer dans une autre salle et on remettait la sauce, ouvrez la bouche…
    Et tout ça en musique. Il n’y a guère que dans les wc qu’il n’y a pas d’écran, sinon c’est clip, clip, clip. Beaucoup de musique roumaine de bonne qualité mais avec le clip obscène qui va avec. Donc, le dentiste parfois s’interrompt pour s’attarder sur les fesses animées de la chanteuse, au début ça inquiète, mais ensuite si on peut on regarde aussi. Mais quand il m’arrivait d’attendre entre deux soins et que la toute gentille hôtesse me disait « montez au 5ème y a la télé », c’était la quatrième dimension ! Pensez, j’attaquais avec l’horoscope puis les infos en mode muet à l’écran doublé de la musique d’une station de radio dans la salle de resto, au p’tit dej. Je n’ai d’ailleurs pas bien saisi la signification profonde de cette pratique rituelle…
    Le roumain est assez familier parce que c’est une langue latine, mais je suis plus forte à ce jour en langage technique dentaire que pour commander à manger, je ne suis donc pas bien sûre que ce soit le plus utile !
    La grosse intervention que je redoutais a eu lieu le dernier jour. J’ai bien fait de faire un tour en ville la veille, pour voir quand même un peu où j’étais parce qu’après, je suis passée de la gueule de hamster à celle de Droopy en plus joufflu, comme par magie. Avantage, plus de rides à partir du nez.
    Le centre ville est extraordinairement animé. Une immense rue piétonne, très aérée avec des terrasse de café, restaurant, des bassins, des jets d’eau, des lieux pour s’asseoir, un orchestre de jazz……… Très bonne surprise que cette balade. Cerise sur le gâteau, à part Zara, Mac Do, Orange, le commerce est indigène, on est dépaysé.
    Beaucoup de familles et de sourires sur les visages, si si croyez moi. Bref quelques chose qui ressemble à de la vie. Les jeunes filles s’habillent juste avant l’indécence de nos rue à nous. Y a tout mais en moins, pour combien de temps avant que le système ne finisse de les ferrer ?… Et surtout, une agréable impression de sécurité, des magasins et des pharmacies ouverts tard sans grilles et sans sonnette. Peu de mendicité, ai je raté quelque chose ?
    Quelques agents de sécurité mobiles armés jusqu’aux dent avec gilets par balles et rangers, on se demande un peu pourquoi. Un foisonnement anarchique et certainement pas très écolo d’antennes relais hideuses gâchent un peu le paysage. Mais dans l’ensemble, la balade vous invite à avoir envie d’y revenir.
    Le clou (si je puis dire), les implants le dernier jour. Après des soins le matin rendez vous à 16h. Trouillomètre à 0 rapport à une mauvaise aventure dentaire d’il y a 4 ans. Ce qui a eu pour effet de me rendre bavarde, niaise et un zeste hystérique je trouve, en tout cas plus que d’habitude, juste pour noyer ma peur avant de rentrer dans la salle d’intervention.
    En ¾ d’heure c’était plié, doigts de fée, os percé, clous plantés, mâchoire dévastée.
    Et là on compte ses petits calmants qu’on a emporté dans sa petite valise pour que SURTOUT on ne soit pas à court de munitions.
    Et je bénis l’hôtel qui, très habitué au tourisme dentaire (il se situe à côté de la clinique) sert des purées de pomme de terre ou des soupes à n’importe quelle heure de la journée.
    On se croise avec les autres patients qu’on repère vite dans la salle de resto, la gueule défoncée devant leur assiette de purée. Si on ne se parle pas, c’est souvent parce l’effort est trop douloureux et l’envie pas assez forte.
    Voilà, sympathique premier contact avec ce pays plein de disponibilité et de gentillesse gratuites. Très envie de revenir visiter plus, sans douleur et sans purée…
    Monsieur Skoda vient me reprendre à l’hôtel, avec l’Opel de sa femme parce qu’il a oublié les clés de sa voiture m’explique t’il. Pour un chauffeur de taxi, c’est plutôt de mauvaise augure.

    Heureuse que la temperature soit retombée à 35° au lieu de 36, que mon voisin dans l’avion ne ronfle pas bruyamment en rejetant une odeur d’ail fétide, que les avions décollent et atterissent comme promis, enfin de Bucarest à Rome, parce que de Rome à Marseille, welcome in France, ça veut pas!!

    Les gens restent obstinément agglutinés au comptoir d’embarquement et ça veut pas, ça cafouille, l’avion a du retard. je reste assise en retrait pour pas effrayer la foule avec ma tronche gonflée à l’hélium et je regarde cette bizarre attitude qui consiste à se précipiter à l’embarquement, à y prendre racine devant les hôtesses sur entrainées à regarder partout sauf la file d’attente en face d’elles, alors que les places sont reservées et que l’avion ne part pas facilement sans tous ses passagers…

    Voilà, je suis revenue dans ce qui me sert d’univers, contente d’avoir fait ce qu’il y avait à faire, pragmatique. Il y aurait beaucoup à dire sur le système franchouillard qui oblige la classe moyenne à partir à l’étranger se soigner correctement… Mais c’est un autre débat.

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