Morceau de viande

La journée était terminée depuis un bon moment. Je marchais en ville quand j’ai remarqué plusieurs personnes qui faisaient la queue devant un édifice illuminé. Tout le monde souriait et parlait sur un ton joyeux. Quelques jeunes demoiselles surexcitées sautillaient d’impatience. Ça semblait si amusant à l’intérieur qu’un costaud montait la garde pour contrôler l’accès aux plaisirs. J’avais envie de me joindre à la fête et je suis entré moi aussi.

Quelle erreur.

En entrant, j’ai aussitôt entendu les puissants battements de coeur de la bête immense qui attendait pour nous dévorer. Avant même de penser à rebrousser chemin, une hybride à l’accueil me tamponna le dessus de la main. J’étais marqué comme du bétail. Derrière moi, le garde ne contrôlait pas l’entrée, il bloquait plutôt la sortie. J’ai aperçu, trop tard, le fil électronique qui pendait de son oreille. Le robot-soldat surveillait l’abattoir.

Fidèle à mes habitudes, j’ai gardé mon calme. Il y a souvent plus d’une façon d’échapper à leurs pièges. Il suffit de bien observer et analyser. Convaincu de trouver une manière efficace de m’évader, j’ai accompagné le troupeau dans l’antre.

Ce n’était pas beau à voir.

En fait, c’était d’abord difficile à voir. Le faible éclairage empêchait de bien différencier les mutants des humains. Il fallait regarder de très près pour reconnaitre un faux visage qui avait été peint. Le nombre de créatures qui avaient eu recours à des prothèses ou autres artifices pour se déguiser était beaucoup plus élevé que ce qu’un bref coup d’oeil pouvait laisser deviner. Un travail de plusieurs heures avait de toute évidence été requis pour plusieurs spécimens. Parmi les rares vrais humains que j’ai remarqués, certains venaient déjà de se faire prendre.

Un pauvre homme, coincé dans un fauteuil, se faisait dévorer à pleine bouche par un parasite en jupe assis sur lui. Un autre s’était fait encercler par trois reptiloptères portant de minuscules bouts de tissus pour bien mettre en évidence leurs uniformes de peau humaine. Dans l’enclos central, des victimes agencées en cercle se débattaient des suites d’un venin épileptique, autour de leurs sacs à main qu’elles n’arrivaient plus à tenir. Plus loin, une pauvre jeune femme, si jolie, restait prisonnière d’une cage surélevée.

Je devais être très prudent.

Des rayons laser balayaient la pièce. J’aurais pu me faire trancher à tous moments. Un nuage de gaz nocifs rampait sur le sol, menaçant de m’empoisonner les jambes. Le bruit cacophonique aux décibels ultrabioniques enterrerait n’importe quel appel à l’aide.

Et surtout une voix normale.

De belles lèvres roses articulaient quelques mots dans ma direction. Je me suis approché et penché pour mieux entendre. Mes yeux longèrent la nuque et suivirent le collier qui descendait dans des profondeurs tapissées de dentelle. Rondes et douces. Le soyeux parfum d’une chevelure de printemps caressa mes narines. Une main chaude aux doigts fins se déposa sur mon épaule et une voix de clochettes cria mélodieusement dans mes oreilles.

Je n’ai toujours pas compris ce qu’elle disait. Mon regard croisa ses yeux brillants un bref instant, avant de retourner plonger quelque part dans l’ouverture béante de sa blouse. Peut-être une transcription de ses paroles se trouverait là.

Non. Même en scrutant, je ne voyais pas de sous-titre. Et il y avait encore trop de boutons attachés pour permettre une exploration d’envergure. Un peu déçu, j’en ai profité pour réfléchir une demi-seconde, ce qui suffit largement pour une personne futée comme moi.

Avant d’aller plus loin, je devais vérifier si elle travaillait pour eux.

— Tu viens souvent ici?

Elle sourit. Sa main, qui n’avait toujours pas quitté mon épaule, descendit le long de mes pectoraux.

— Oui, répondit-elle en continuant de tâter. Je viens ici trop souvent, en fait. Je ne tiens donc pas particulièrement à y passer le reste de la soirée… Tu vois ce que je veux dire?

J’ai hoché la tête de façon affirmative. Cette agente préférait consumer ses proies loin de l’antre de la bête. Elle voulait me garder comme animal d’élevage. M’engraisser de fourrage. Me manger. Gruger mes os. Sucer la moelle. J’ai conclu qu’il valait quand même mieux la suivre, pour ainsi échapper à la boucherie.

Elle me traina dans sa tanière. Me plaqua contre un mur, me lança sur le mobilier. Je n’avais pas peur. Ses attaques échoueraient. Impossible de percer ma défense.

J’avais avec moi un bouclier pour assurer ma protection.

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