Phase monochrome

Quand les Luniens attaquent, il fait toujours gris.

Ils choisissent habituellement les fins de semaine pour chasser, mais ce n’est pas rare que la période de chasse soit étendue à la semaine. Comme aujourd’hui. Les couleurs ont été siphonnées depuis très tôt ce matin. N’importe qui peut devenir une proie.

Surtout moi.

Ils ont couvert les escaliers d’un liquide dangereux qui rend les marches très glissantes. Je descends en m’agrippant aux rampes froides. Chaque pas est positionné exactement au centre d’une marche, le pied bien à plat. Ils guettent un faux mouvement de ma part, que je me casse une jambe, une hanche ou un cou. Je suis toutefois trop agile. Je rejoins le trottoir, debout, sans fractures.

Tout est calme. Une mer de tranquillité. Mais cela n’est qu’une illusion. D’autres pièges attendent.

Leur vaisseau spatial, camouflé dans le ciel incolore, déverse un puissant acide sur le quartier. Les gouttelettes tombent à perte de vue, et il ne semble pas y avoir d’endroit pour me mettre à l’abri. Prévenant, je sors rarement sans ma veste à capuchon. Je m’empresse donc de me couvrir la tête, évitant ainsi les perforations de mon crâne. Au coin de la rue, une jeune femme passe en courant, sa chevelure déjà presque toute fondue. Ses vêtements sont tellement dilués qu’ils sont transparents. Elle n’en a plus pour longtemps. Dommage.

Les Luniens, c’est bien connu, sont capables de modifier le niveau des plans d’eau. Ces manipulations s’effectuent avec une précision déconcertante, leur permettant d’isoler certaines proies. En ce moment, une large flaque m’empêche de traverser la rue. Le trottoir est même sur le point d’être submergé.

Je grimpe sur une borne-fontaine.

De l’autre côté de la rue, un homme sort d’un immeuble. Ses cheveux sont gris. Il porte un long manteau, gris aussi, dont le collet relevé dissimule le visage. Comme tous les habitants de la Lune, il garde sa face cachée. Son regard se tourne vers moi, et je devine sa frustration à me voir ainsi perché hors de portée de sa flaque montante.

Le lunien décoloré sort un téléphone cellulaire de sa poche et compose un numéro. Il déploie ensuite une antenne soucoupe inversée, avant de se mettre à marcher sur le trottoir. Oh. C’est un amplificateur de signal pour contacter directement la base lunaire. Je me cramponne à la borne-fontaine et scrute les environs. Quel piège m’enverront-ils?

Un zigzag lumineux traverse le ciel. Loin. Le vaisseau en orbite vient d’électrifier une pauvre victime. Loin. J’entends le vrombissement sourd du moteur interplanétaire. Loin.

La victime, la proie, ce n’est pas moi.

Je les ai tellement bien déjoués, qu’ils ont abandonné l’idée de me chasser. Le bonhomme gris les a contactés pour leur proposer de changer de secteur. Ils vont s’en prendre à d’autres, moins futés et moins agiles que moi. Ailleurs.

La pluie d’acide cesse. Je descends de la borne-fontaine et baisse mon capuchon.

En quittant la région, le vaisseau lunien déverse le contenu de la citerne à couleurs. Un arc multicolore s’écoule à l’horizon, ramenant graduellement les couleurs au paysage.

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