Flambant neuf

Elle me tend la main…

Elle.

Féminine, coquette, sexy. Brillante, généreuse, éduquée. Urbaine avec style, logique mais artistique. Un visage doux comme une lune argentée. Un sourire éclatant comme un lever de soleil sur la mer. Des yeux étincelants comme la rosée matinale.

Vraiment, il y avait quelque chose d’insolite cette nuit-là. Toute mon attention se concentrait habituellement sur eux. Un faux mouvement, et c’était la fin. Habituellement, quand je suis aux aguets, je ne vois qu’eux. Je ne comprends même pas ce qu’elle faisait là, en plein combat. En fait, c’est toute une chance que j’aie fini par la remarquer.

Et je n’ai pas pu résister.

Je me suis aussitôt enflammé de l’intérieur. Son regard, sa voix, son aura, dégageaient une onde brulante capable de me réduire en cendres. J’étais le combustible du brasier naissant dans ma poitrine. Pour ne pas disparaitre en fumée, je ne voyais qu’une seule façon de mettre fin à cette torture caustique.

Je l’ai invitée. Au resto, au cinéma, à une exposition, dans un café, à déjeuner. Dans mes bras. Sur ma bouche.

Premier baiser.

Nos lèvres se découvrirent par petites caresses. Nos langues timides jouèrent à cache-cache. Effleurements tendres, respirations profondes. Les flammes ardentes s’éteignirent. Les brulures se soignèrent instantanément. Un sang neuf coulait dans mes veines.

J’ai l’impression qu’elle a été confectionnée juste pour moi. Une clone faite sur mesure par les plus grands bio-ingénieurs. Le contact avec son esprit est en parfait synchronisme comme si elle était une mutante télépathe. Le contact avec son corps provoque des décharges électriques, comme si elle était un robot atomique. Et le contact avec mon coeur…

Je croirais m’être fait injecter des nanomoteurs pour le faire battre plus vite. Il devient un canon à feux d’artifice qui explose dans ma poitrine quand elle est là. Et, quand elle est loin, il semble pris d’assaut par un parasite monstrueux qui sécrète un acide douloureux. C’est comme si un implant électromagnétique le faisait fonctionner seulement en sa présence.

Avec elle, je me sens enfin en sécurité. Ils ne viendront pas m’importuner. Je peux me perdre dans une étreinte veloutée et baisser ma garde sans danger. Je me retrouve dans une bulle de temps déformé, plus long ou plus court, où les pièges, les manigances et les arnaques sont oubliés.

… Elle me tend la main.

Je la prends et nos doigts s’entrelacent. Sa voix onctueuse glisse des paroles presque ensorcelantes à mon oreille.

— Dis, tu voudrais faire un bout de chemin avec moi?

Je ne souhaiterais rien de plus que cela.

Oui, emmène-moi. Je te suis où tu voudras…

Urine trouble

Je n’aurais pas dû boire de l’eau.

Par sa simplicité, leur stratagème passait presque inaperçu. Ils avaient commencé par augmenter la température lentement. Chaque jour, il faisait un peu plus chaud et, après trois ou quatre semaines, la canicule devenait plausible. Il faisait maintenant très chaud, et cela semblait tout à fait normal.

Comme n’importe quel humain, lorsque j’ai chaud, je transpire. Des gouttes de sueur glissaient sur mon front. J’avais le dos humide. Mon corps devenait une moiteur généralisée et je me sentais faiblir.

À ce moment, j’ai cru que leur plan consistait à me déshydrater. Une fois desséché, mes restes poudreux serviraient d’engrais à des champignons phosphorescents qui poussent sur les murs de leurs villes souterraines. J’ai donc rapidement trouvé un abreuvoir où j’ai pu boire une généreuse quantité d’eau.

Ils avaient ajouté un puissant diurétique à l’eau. Puisque j’avais bu énormément pour prévenir ma déshydratation, une grande quantité du produit chimique se répandit dans mon organisme.

J’ai eu envie. Beaucoup envie.

Des toilettes portables se trouvaient à quelques pas. Mais il était là, le piège. Un barbu obèse y était entré il y a plus de dix minutes et il n’en était pas ressorti. Dans ces fausses cabines individuelles, un gaz nocif engourdissait les victimes, avant de les téléporter directement dans une cellule à sécurité maximale d’une prison secrète. J’ai vite compris leur stratégie.

Ma vessie réclamait néanmoins un soulagement immédiat. Je devais trouver une solution de rechange et il était hors de question que je le fasse dans mon pantalon. J’aurais laissé une piste mouillée qu’ils auraient pu suivre facilement.

Un centre commercial.

Grâce à ma bonne connaissance de la géographie urbaine, je me suis rappelé qu’un petit centre commercial se trouvait qu’à quelques coins de rue. Malgré la chaleur accablante, j’ai couru jusque-là, en sachant que je serais accueilli par la fraicheur de l’air conditionné.

Rue, porte, escalier, foire alimentaire, toilette publique, urinoir.

Ouf.

Je songe dorénavant à m’équiper de couches pour me garder au sec, malgré la pluie et la chaleur.