Dents de scie

2010-11-17

Je lisais une revue périmée dans la salle d’attente quand l’hygiéniste dentaire se matérialisa à quelques pas de moi. Quand mes yeux se sont posés sur elle, j’ai aussitôt su que je n’aurais jamais dû mettre les pieds dans cette clinique. Le matériel hypnotique caché sous son sarrau ajusté venait de m’ensorceler. Et le potentiel hypnotisant était aussi efficace de face que de dos.

Je l’ai suivie.

Elle commença par essayer de me liquéfier le cerveau. Un turbocanon me bombarda de radioactivité sous différents angles. Heureusement, j’ai le neurone coriace. Après plusieurs essais, elle abandonna et me traina dans une pièce située au bout d’un long corridor. Je suivais toujours comme un zombie automatisé, les yeux soudés à ses morceaux protubérants.

Elle m’installa sur un siège étrange, au centre d’appareils aux fonctions obscures. Le dossier s’inclina et je me suis retrouvé en position semi-couchée. C’est à ce moment que j’ai réalisé que je me trouvais à bord du poste de pilotage d’une navette uranusienne.

Et Commandant Tifriss fit son entrée.

Le grand homme s’avança vers moi d’une démarche autoritaire. Ses cheveux blancs frisés dégageaient une aura d’autorité. Il installa des cartes de navigation spatiale sur un écran lumineux sans dire un mot. Je n’avais aucune idée du système planétaire qu’il consultait, mais j’ai cru reconnaitre l’étoile Molaire. Il couvrit ensuite sa bouche et son nez d’un masque, et se tourna vers moi.

Décollage.

J’agissais comme interface électrodontique pour manoeuvrer son vaisseau. Mon cerveau n’ayant pas été liquéfié comme prévu, Commandant Tifriss devait diriger mes pensées en passant par ma bouche, avec des instruments pointus qui me faisaient grincer des dents. Étant donné que le port d’un masque de mon côté aurait interféré avec les manipulations, la sexy giéniste dentaire prenait en charge ma respiration grâce à un tube introduit dans ma bouche.

Le Commandant gratta une commande galactique à droite et fraisa une instruction intersidérale à gauche. Toutes ces manipulations buccales s’avéraient très éprouvantes pour ma dentition, qui commençait d’ailleurs à fondre. Je sentais un peu de jus de dents couler du coin de ma bouche. Cela semblait occasionner quelques problèmes à la conduite de l’appareil, et j’entendis le Commandant me lancer une requête incisive à travers son masque : « Sois dans Terre… »

Oh. J’étais à bord d’un ovni kamikaze explosif dont la mission consistait à s’écraser sur la Terre pour la détruire.

Mais je ne voulais pas jouer un rôle dans l’extermination de l’humanité, moi.

Les yeux fermés, je me suis donc mis à imaginer des atterrissages parfaits. Des avions qui se posent en douceur. Un moineau sur la branche d’un buisson. Un pétale de rose au vent qui touche la surface d’un étang. Une goutte de sirop d’érable qui caresse le dos d’une crêpe. Des lèvres qui effleurent la crème fouettée d’un chocolat chaud. Ma langue sur une cuillerée de caramel. Mioum. C’est bon du sucré.

Commandant Tifriss retira ses pseudos manches à balai de ma bouche. J’ouvris les yeux et aperçus son visage sérieux. L’hygiéniste remonta le dossier du siège de pilotage. Les deux enlevèrent leurs masques. L’écrasement n’avait pas eu lieu.

J’avais sauvé la Terre. Quelle joie. Je ne pouvais m’empêcher de sourire.

Un sourire qui avait rarement été aussi beau.


Sans quartier

2010-11-10

En sortant du wagon de métro, quelque chose d’anormal attire mon attention.

Je suis descendu à la station Rosemont, mais les écriteaux affichent «Beaubien». Les murs ne sont pas de la bonne couleur. L’architecture est différente. Même les escaliers ont été déplacés.

Bien sûr, le chauffeur de la rame de métro n’a pas attendu que je m’aperçoive de la supercherie avant de fermer les portes et de repartir. Il s’est empressé de quitter la station pour me laisser seul sur ce faux quai.

Pas tout à fait seul.

Une femme est aussi descendue ici. C’est louche. Je décide qu’il est mieux de sortir de la fausse station au plus vite. Je passe les tourniquets. Elle aussi. Je m’engage dans l’escalier mécanique et jette un coup d’oeil dans sa direction. Elle me suit.

Sur son épaule, elle transporte un énorme sac, sans aucun doute rempli de grenades à neutron et de mines radioactives. Elle fait semblant de ne pas me regarder, mais je sais qu’elle ne rate aucun de mes mouvements. Un appareil greffé à ses oreilles lui permet de capter les ondes télépathiques de tout ce qui l’entoure.

Je dois garder mon calme, car elle percevrait les battements accélérés de mon coeur comme un signal pour attaquer. Et, s’ils ont pu transformer une station de métro aussi efficacement, ils pourront effacer les traces d’une puissante explosion sans trop de difficulté. Il faut que je sorte avant de me faire enfouir sous des tonnes de béton pulvérisé. La femme se rapproche et n’est plus qu’à quelques pas.

Ils ont bloqué la porte pour me garder à l’intérieur.

Je pousse, mais un champ magnétique inversé retient la porte. J’appuie l’épaule et mets tout mon poids. Elle ne bouge pas. Mon visage se plisse d’efforts, mes pieds prennent une meilleure position sur le plancher, ma respiration devient grognement. Avec une lenteur alarmante, la porte s’entrouvre.

Un vent siffle par l’ouverture. Un micro-ouragan tente d’arracher ma veste ou de m’étrangler avec mon foulard. Je continue à pousser. La puissance du vent diminue. La tornade s’essouffle. La porte s’ouvre enfin. J’échappe à la femme explosive en courant.

Mais dehors, ce n’est pas mieux.

Tout le quartier a aussi été transformé.


Nettoyage à sang

2010-11-03

La femme-hérisson se tourna vers moi. Les épines métalliques couvrant son visage miroitaient sous le soleil. Les autres épines du reste de son corps avaient perforé et déchiré ses vêtements malpropres. Le sang des nombreuses victimes qu’elle avait empalées colorait d’un rouge vif sa chevelure coiffée en pointe. Elle avait l’air menaçante, mais ce que je craignais le plus était l’arme dangereuse qu’elle brandissait.

Une turbomatraque dégoulinant d’acide.

Ce bâton en forme de « T » décuplait la force de son propriétaire, au point qu’il devenait même possible d’arrêter des voitures en mouvement. En plus de suinter un liquide corrosif, la tête de l’arme était munie d’une lame souple, dont le tranchant avait été affuté grâce à la dernière technologie saturnienne. Ils s’en servent surtout pour la torture, et j’ai d’horribles souvenirs du crissement strident d’un pare-brise à l’agonie.

Elle marcha dans ma direction, d’une démarche molle et ondulante. La turbomatraque laissait une trainée mouillée derrière elle. Plus loin, le reste de sa meute extraterrestre attendait patiemment que leur reine-chasseuse leur rapporte le repas. Moi.

J’ai pensé courir. Mais j’ai remarqué qu’ils gardaient avec eux un imposant robot canin. Si mes deux jambes me permettaient de distancer sans problème l’hybride à deux pattes, il en était autrement avec une machine à quatre pattes. Et en plus, la femme-hérisson portait un sac sur son dos. Un réacteur dorsal.

Mon cerveau cherchait, calculait, analysait. Ils ont l’habitude de s’attaquer aux voitures, ce qui voudrait dire qu’ils préfèrent la viande métallique. Bien sûr. Ça expliquerait aussi tout ce métal qui poussait sur leurs corps. Si j’avais un repas ferreux ou une collation d’acier à leur offrir, ils n’envisageraient plus de me dévorer.

Aujourd’hui, j’étais sorti malheureusement sans boite de conserve.

Oh. Mais. Mais oui. J’en ai quand même du métal. Il n’y a pas que les écrous, les réfrigérateurs et les poêlons qui soient faits de métal. La monnaie aussi.

Et dans le fond de ma poche, j’en avais. Un bon paquet de pièces.

Assez pour leur couper l’appétit.


Tables volantes

2010-10-20

Mais non. Ce n’est pas un ovni. Cet objet qui traverse le ciel est une table volante qui s’enfuit avec une nouvelle victime.

Comme il s’est produit ici. Un de ces engins vient de s’envoler avec une famille. La piste de décollage est libre, mais une autre table prendra sa place bientôt.

Ces véhicules redoutables attendent partout qu’un imprudent y pose ses fesses. Près des pistes cyclables, sur le bord des étendues d’eau, à l’ombre d’un arbre, en ville et même en banlieue. La meilleure façon de ne pas se faire enlever, est d’en trouver un qui n’a pas payé sa cotisation à l’escadron. Sans permis de vol, il se retrouve attaché au sol.

Pour des pique-niques encore plus sécuritaires, choisissez de vous assoir sur une couverture étendue sur le gazon. Et restez loin des buissons venimeux.

Mais non. Ce n’est pas un ovni. Cet objet qui traverse le ciel est une table volante qui s’enfuit avec une nouvelle victime.

Comme il s’est produit ici. Un de ces engins vient de s’envoler avec une famille. La piste de décollage est libre, mais une autre table prendra sa place bientôt.

Ces véhicules redoutables attendent partout qu’un imprudent y pose ses fesses. Près des pistes cyclables, sur le bord des étendues d’eau, à l’ombre d’un arbre, en ville et même en banlieue. La meilleure façon de ne pas se faire enlever, est d’en trouver un qui n’a pas payé sa cotisation à l’escadron. Sans permis de vol, il se retrouve attaché au sol.

Pour des pique-niques encore plus sécuritaires, choisissez de vous assoir sur une couverture étendue sur le gazon. Et restez loin des buissons venimeux.


Taxi dermie

2010-10-13

Dans d’autres villes, ils sont tous peints de la même couleur. Cela les rend jaunement plus faciles à reconnaitre. Aucun risque de monter à bord d’un taxi par accident.

Comme ce que je viens de faire.

Zut.

Dans d’autres villes, une grille ou une vitre protège les passagers. Aucun risque de se faire extraire les yeux par les mandibules électriques du chauffeur. Aucun risque de se faire happer par la langue gluante du coffre à gants.

Pas ici.

Zut.

Dans d’autres villes, une…

— Où allez-vous, Monsieur? me demande le chauffeur avec un accent extraplanétaire.

Je croise son regard dans le rétroviseur. Ce sont de faux yeux. C’est un faux visage. En dessous se cache sa peau métallique d’androïde mercurien. Son béret se prépare à se soulever pour révéler un amplificateur d’ondes radioactives.

Je lui dis le nom de mon quartier pour qu’il se mette en route. Même les robots les plus sophistiqués ne peuvent conduire et liquéfier leur proie en même temps. Une diversion pour survivre encore quelques minutes supplémentaires.

Ou seulement quelques secondes.

Le chauffeur louvoie sur la voie. Il cherche à m’accidenter et écrapoutir un piéton du même coup. Je m’accroche du mieux que je peux. Le véhicule mutantique se faufile, déformant l’espace routier pour s’insérer dans des endroits improbables. J’hésite entre garder ma ceinture de sécurité ou me détacher pour pouvoir fuir plus vite.

À la radio, j’entends les ordres venant du poste de commandement en orbite. La voix magnétique s’adresse aux robots-soldats par leurs noms numériques. Nous sommes sur le point de nous envoler. Le compteur fixé au tableau de bord indique le niveau d’énergie plasmatroscopique qui croît rapidement. Le moteur sera complètement chargé dans quelques instants.

Il n’y a qu’une façon d’interrompre ce compte à rebours inversé.

— Chauffeur, je vais descendre ici.


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