Ils seront vaincus, troisième partie

2011-01-12

… suite de Ils seront vaincus, deuxième partie

Les battements de mon coeur s’étaient accélérés. Je ne me rappelais pas la dernière fois que j’avais entendu une aussi bonne nouvelle.

— Je t’explique, dit l’homme. J’ai conçu des particules microscopiques qui émettent, dans un rayon d’une trentaine de mètres, une fréquence radioactive empoisonnée. Totalement inoffensive pour les humains, elle provoque des douleurs atroces pour n’importe quel de leurs mutants, agentes, robots, vampires, créatures, extra-terrestres, hybrides et chimères. Ils préfèreront s’enfuir, s’envoler ou se téléporter plutôt que de subir ces ondes de tortures. S’ils tentent de résister, l’énergie finira par altérer les neurotransmetteurs, les rendant dociles et inoffensifs.

— Comme le fauteuil?

— Oui. Comme le fauteuil.

— Oh. C’est génial.

— Presque génial.

L’homme se leva et s’approcha de la fenêtre. Il prit une grande inspiration et tourna le regard vers l’extérieur. Une lourdeur s’installa dans la pièce.

— Les particules ne sont pas autonomes, expliqua-t-il d’un ton grave. Elles fonctionnent grâce à l’électricité inhérente du corps humain jumelée à son acidité. Il faut donc les avaler pour les activer… ce qui pose un problème: la digestion. Une fois digérées, elles sont expulsées du corps. Des doses doivent être consommées régulièrement. Pour eux, un simple oubli de notre part devient une opportunité, et ils attendront cette erreur pour frapper. Je ne peux pas laisser n’importe qui les utiliser. C’est un processus qui demande beaucoup de rigueur et une grande discipline.

Je fuyais depuis si longtemps. Chaque journée apportait un nouvel affrontement. La lutte constante m’épuisait, m’usait. S’il existait un moyen pour les tenir à distance, je devais tenter ma chance.

— Je suis très discipliné.

— Je n’en doute pas. Je sais aussi que tu es conscient des dangers du moindre écart. Ce n’est pas ce qui m’inquiète.

Il posa son regard sur moi. Une ombre obscurcit son visage sérieux. Avaler des particules tous les jours pour qu’elles utilisent mon corps comme source d’énergie m’apparaissait pourtant si simple. Je ne voyais pas ce qui pouvait causer un problème.

— Tu as déjà été capturé. Je ne peux pas prédire avec précision les effets que les particules auront sur toi. Ton corps pourrait réagir violemment en expulsant des nano-implants ou ton esprit pourrait être perturbé par les courts-circuits d’émetteurs neurotroniques greffés à ton cervelet. Tu pourrais traverser une difficile période de purge.

— Comme vous le savez, répondis-je, j’ai déjà été capturé. J’ai subi toutes sortes de tortures. J’ai souffert physiquement et mentalement. Cette période de transition ne me fait pas peur. S’ils ne sont jamais venus à bout de moi, ce ne sont pas de simples particules qui réussiront.

— Tu es très brave. Et j’ai confiance en toi. Alors, voici le message secret à présenter à un de mes alliés au comptoir de la pharmacie d’à côté. Il te remettra tes doses de particules sous forme de comprimés.

Il me tendit un bout de papier tapissé de gribouillis.

— Ne t’en fais pas, ajouta-t-il d’une voix rassurante. C’est écrit en langage codé pour qu’ils ne puissent pas lire.

J’ai glissé la note avec précaution dans mon portefeuille, entre deux cartes pour l’isoler des caméras rayon X et détecteurs ultraviolets.

— Bon courage, Maxime. Tu verras, ta vie va changer.

Ma vie, et celle de l’humanité. Cette vision de temps nouveaux à venir procurait une chaleur en moi bien différente de n’importe quel venin atomique qu’ils m’auraient injecté. Une onde réconfortante, loin d’être radioactive, balayait mon corps de l’intérieur. Le soleil se levait dans mon coeur. Le futur flou se précisait. La conclusion devenait claire.

Ils seront vaincus.


Ils seront vaincus, deuxième partie

2011-01-05

… suite de Ils seront vaincus, première partie

J’écoutais attentivement l’homme me raconter ses péripéties.

— J’ai appris à rester observateur même dans les moments dangereux, continua-t-il. Au comptoir de la caisse, il y avait des barres énergétiques en solde. J’ai sprinté jusqu’à la caissière, à qui j’ai lancé un billet de dix dollars, et j’en ai attrapé une au passage. Un mutant armé d’un harpon de golf s’approchait derrière moi. J’avais toutefois en ma possession quelque chose pour résister à leurs attaques. En deux bouchées, j’avais dévoré la barre. L’énergie fut instantanément déployée dans tout mon corps.

— Futé. J’aurais fait la même chose.

Son récit impressionnant ne réussissait toujours pas à me mettre en confiance. N’importe qui avec un soupçon d’imagination pouvait inventer de telles péripéties. Je ne voyais toutefois pas de danger à le laisser poursuivre.

— J’ai marché vers la sortie du magasin. Des barbelés électrozigzagotrons bloquaient l’issue. Tu sais, ceux qui sont invisibles?

— Oui. Je n’en ai heureusement jamais vu.

Ils avaient déployé un arsenal impressionnant. Si tout cela se révélait vrai, cet homme était une cible vraiment importante.

— Grâce à la sur-force que je venais de manger, j’étais temporairement bien plus résistant. J’ai donc dressé les bras devant moi et j’ai pu traverser cette dangereuse barrière sans me faire déchiqueter. J’ai réussi à fuir, mais ce bras restera marqué à jamais.

Il déboutonna la manche de sa chemise et la roula jusqu’au coude. J’étais prêt à m’éjecter de la chaise et bondir hors du bureau si ce stratagème révélait un tentacule bionique. Il tendit lentement son avant-bras vers moi. La peau lisse avait une apparence bien humaine. Aucune écaille, aucun port électronique.

— Les barbelés ont laissé cette effrayante cicatrice invisible, dit-il en rapprochant son bras encore plus.

Je ne voyais aucune trace sur la peau. J’ai penché la tête pour changer l’angle de vue, mais rien n’apparut. J’arrivais parfaitement à ne pas voir la cicatrice invisible. C’était donc vrai.

— Tu me crois maintenant?

Bien sûr que je le croyais. Une telle blessure de guerre méritait non seulement ma confiance, mais aussi de la sympathie. Après toutes ces années, je rencontrais enfin quelqu’un d’aussi futé et agile que moi. Un vrai survivant, avec qui partager astuces et expériences. Un frère qui me comprendrait.

L’émotion me serra la gorge, m’empêchant de lui répondre de vive voix. J’ai acquiescé d’un simple hochement de tête.

— Excellent. Je suis content de savoir que nous allons bien nous entendre, car j’ai un important secret à te révéler.

Son ton devint plus grave. Il déroula la manche de chemise pour couvrir la cicatrice invisible et retira ses lunettes avec minutie. Son regard sérieux plongea dans le mien. Un secret important? Des frissons s’écoulèrent de ma nuque jusqu’au bout de mes doigts.

— J’ai découvert comment faire en sorte qu’ils cessent de nous traquer.

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L’homme me racontait ses péripéties.
— J’ai appris à rester observateur même dans les moments dangereux, continua-t-il. Au comptoir de la caisse, il y avait des barres énergétiques en solde. J’ai sprinté jusqu’à la caissière, à qui j’ai lancé un billet de dix dollars, et j’en ai attrapé une au passage. Un mutant armé d’un harpon de golf s’approchait derrière moi. J’avais toutefois en ma possession quelque chose pour résister à leurs attaques. En deux bouchées, j’avais dévoré la barre. L’énergie fut instantanément déployée dans tout mon corps.
— Futé. J’aurais fait la même chose.
Son récit impressionnant ne réussissait toujours pas à me mettre en confiance. N’importe qui avec un soupçon d’imagination pouvait inventer de telles péripéties. Je ne voyais toutefois pas de danger à le laisser poursuivre.
— J’ai marché vers la sortie du magasin. Des barbelés électrozigzagotrons bloquaient l’issue. Tu sais, ceux qui sont invisibles?
— Oui. Je n’en ai heureusement jamais vu.
Ils avaient déployé un arsenal impressionnant. Si tout cela se révélait vrai, cet homme était une cible vraiment importante.
— Grâce à la sur-force que je venais de manger, j’étais temporairement bien plus résistant. J’ai donc dressé les bras devant moi et j’ai pu traverser cette dangereuse barrière sans me faire déchiqueter. J’ai réussi à fuir, mais ce bras restera marqué à jamais.
Il déboutonna la manche de sa chemise et la roula jusqu’au coude. J’étais prêt à m’éjecter de la chaise et bondir hors du bureau si ce stratagème révélait un tentacule bionique. Il tendit lentement son avant-bras vers moi. La peau lisse avait une apparence bien humaine. Aucune écaille, aucun port électronique.
— Les barbelés ont laissé cette effrayante cicatrice invisible, dit-il en rapprochant son bras encore plus.
Je ne voyais aucune trace sur la peau. J’ai penché la tête pour changer l’angle de vue, mais rien n’apparut. J’arrivais parfaitement à ne pas voir la cicatrice invisible. C’était donc vrai.
— Tu me crois maintenant?
Bien sûr que je le croyais. Une telle blessure de guerre méritait non seulement ma confiance, mais aussi de la sympathie. Après toutes ces années, je rencontrais enfin quelqu’un d’aussi futé et agile que moi. Un vrai survivant, avec qui partager astuces et expériences. Un frère qui me comprendrait.
L’émotion me serra la gorge, m’empêchant de lui répondre de vive voix. J’ai acquiescé d’un simple hochement de tête.
— Excellent. Je suis content de savoir que nous allons bien nous entendre, car j’ai un important secret à te révéler.
Son ton devint plus grave. Il déroula la manche de chemise pour couvrir la cicatrice invisible et retira ses lunettes avec minutie. Son regard sérieux plongea dans le mien. Un secret important? Des frissons s’écoulèrent de ma nuque jusqu’au bout de mes doigts.
— J’ai découvert comment faire en sorte qu’ils cessent de nous traquer.

Ils seront vaincus, première partie

2010-12-29

— Entre.

Ce n’était pas ma première visite ici. La dernière fois, je m’étais échappé de justesse des griffes d’une hybride enragée. Aujourd’hui, j’étais déjà prêt à fuir avant même d’entrer dans le petit local.

Mais ce n’était pas l’hybride de ma visite précédente qui m’accueillit.

Un homme que je ne connaissais pas m’invita à entrer. Il portait une chemise bleue et une cravate rayée. De petites lunettes s’appuyaient sur son nez, qui semblait lui-même s’appuyer sur sa moustache. Il m’indiqua de prendre place dans une chaise en face du bureau.

— Ne te soucie pas de lui, me dit-il en tendant le bras vers le fauteuil dans le coin. Depuis que je l’ai apprivoisé, il est très docile.

Ce fauteuil m’avait déjà presque avalé. La chaise pouvait être un autre piège, encore plus carnivore. Je restai debout sur le seuil de la porte.

— Tu peux me faire confiance, Maxime. Je suis un allié. Tout comme toi, je sais qu’ils sont partout et j’ai appris comment leur échapper.

Ce n’est pas courant qu’une personne s’adresse à moi de cette façon. Les gens ont plutôt une réaction de déni quand je leur parle d’eux. Cette situation inhabituelle ne m’inspirait pas confiance, mais je me suis quand même assis sur la chaise qu’il me proposait. Si le piège n’était pas sous mes fesses, il pouvait être n’importe où ailleurs. Un tiroir explosif, une plante vampire, un crayon assassin. Mes yeux scrutèrent tous les recoins de la pièce.

— Tu n’as pas l’air de me croire et je te comprends. Les gens comme toi et moi ont pris l’habitude d’être méfiants. Laisse-moi te raconter une de mes mésaventures.

J’ai croisé les bras et me suis appuyé contre le dossier. Je me demandais quelle ruse ils tenteraient d’utiliser cette fois.

— Il y a plusieurs mois, commença-t-il d’une voix calme, j’ai frôlé la capture. Des troupes mercuriennes m’ont embusqué dans un magasin d’articles de sports. Des casquettoïdes enragés essayèrent de sucer mon cerveau pendant que des cyclorobots bloquaient les issues. Une agente déguisée en vendeuse de maillots, dont le petit chandail avait de la difficulté à contenir les formes de son corps monstrueux, chantait des incantations pour convoquer un démon de la quarante-deuxième ultra-dimension. Tu peux t’imaginer le pétrin dans lequel je me trouvais?

— Oh. Oui…

Une telle embuscade aurait bien pu avoir été mise en place pour moi. Ou il aurait pu inventer cette histoire de toutes pièces en s’inspirant des articles de mon journal. J’avais encore un énorme doute sur cet homme, mais je l’ai laissé poursuivre son récit.

J’étais curieux de savoir comment un autre avait réussi à leur échapper.

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À pareil

2010-12-15

Encore un de mes clones.

Cette fois, c’est dans un wagon de métro que j’en croise un. Des cheveux noirs. Il porte des souliers. Lui aussi est assis. Un décompte discret me confirme qu’il possède le même nombre de doigts que moi. Pas de doute, c’est un de mes clones.

J’en rencontre de plus en plus.

Hier, c’était dans la file au guichet automatique. Je l’ai reconnu rapidement. Même couleur de peau, même couleur de manteau, même couleur de montre. Il venait même pour retirer de l’argent, lui aussi.

L’autre jour, au supermarché, j’ai même vu un clone qui s’était déguisé pour que je ne le reconnaisse pas. Son ample costume de grosse madame camouflait toutes les caractéristiques qu’ils m’avaient copiées. Mais je savais que, sous ce quadruple menton engonçant, se cachait une bouche avec mes dents.

Et ils sont rapides en plus. Alors que j’essayais de nouveaux vêtements, j’en ai aperçu un de l’autre côté de la fenêtre de la cabine. Il portait exactement ce que j’étais en train d’essayer. Je n’avais même pas encore arrêté mon choix.

Par contre, ils ne sont pas très minutieux. Plusieurs détails leur échappent. Le clone dans la cabine d’essayage était gaucher. Celui au supermarché parlait avec une voix trop grave. Celui du guichet automatique faisait un retrait de quarante dollars au lieu de quatre-vingts. Les sourcils de celui-ci, dans le métro, suivent la mauvaise courbure.

Tant qu’à me cloner, ils auraient pu faire un effort pour produire une copie parfaite.

Comme moi.


Vieille branche

2010-11-24

Ils avaient tué la rue.

Des voitures s’alignaient jusqu’à l’intersection, vides, leurs passagers ayant été pulvérisés.

Le cadavre d’un journal déchiqueté trainait sur le trottoir. Un sac-poubelle éventré, dont les entrailles gluantes avaient roulé sur quelques mètres, agonisait contre une borne-fontaine. Même le chat qui aurait normalement dû traverser la rue à ce moment n’était pas là. Son corps devait être enfoui quelque part sous un arbre.

D’ailleurs, tous les arbres étaient morts. Leurs feuilles gisaient sur la voie. Il ne restait que les squelettes de leurs branches, immobiles dans la brise d’automne, rigor mortis forestier. Aucun n’avait été épargné. Ni les petits, ni les grands. Des familles arbres entières avaient péri ici. Le bras figé d’un papa peuplier tenait encore un bout de sac en plastique qu’il avait agité sans succès en guise de drapeau blanc. Un jeune érable avait tenté de fuir, mais ils l’avaient retenu en l’attachant solidement à un pieu.

Au lieu de m’attaquer directement, ils avaient décidé de m’asphyxier.

J’ai retenu ma respiration. S’il n’y avait plus d’arbres pour produire de l’oxygène de mon quartier, je devais épargner les quelques bouffées restantes. Mais combien de semaines d’air restait-il? Quelques jours seulement? Des heures? Des minutes?

J’ai pris une inspiration. Peut-être ma dernière.

Un peu plus loin, sur la rue, séchait la carcasse aplatie d’un rongeur. Le manque d’air l’avait complètement dessoufflé. Le pauvre. J’ai pris une autre inspiration, pas trop grande. J’ai ouvert mon sac pour le remplir d’air tandis qu’il en restait encore. Et j’en ai mis dans mes poches.

Une tache verte attira mon attention. Un arbre avait survécu. J’ai couru vers lui. Ses branches épineuses envoyaient de l’air neuf dans toutes les directions. Il rayonnait d’oxygène.

J’ai respiré.

Ça sentait bon.

Nous pouvons toujours faire confiance aux sapins. Impossible de nous en passer.

J’ai cassé une petite branche que j’ai apportée jusqu’à la maison. Ce générateur d’oxygène ne me quittera plus.

J’ai une idée. Tous les sapins qui ont survécus devraient être illuminés pour que les zones respirables soient vues de loin.

 

 


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