Confrontation double

La soirée était bien avancée et j’avais prévu aller au lit tôt. Les combats que je dois mener contre eux presque chaque jour sont épuisants. Je dois dormir pour être en pleine possession de mes moyens.

Mon ordinateur émit une petite note. Quelqu’un désirait attirer mon attention par le service de messagerie instantanée. Je me demandais bien qui voudrait discuter à cette heure.

Il ne s’agissait pas d’une discussion, mais plutôt d’une invitation à aller prendre un verre. Ce soir. Maintenant. Ce n’était pas normal. Ces deux filles, je les connaissais à peine. Pourquoi voudraient-elles que je leur tienne compagnie?

Il était tard, mais mon cerveau était loin d’être endormi. Ce sont deux charmantes demoiselles. Très charmantes. Et certainement trop charmantes pour vouloir prendre un verre avec un simple écrivain survivant comme moi. Je ne suis pas moche, mais je ne suis pas de leur calibre. Vu la situation inhabituelle et l’implication de deux jolies jeunes femmes, il n’existait bien sûr qu’une seule explication. Ils tentaient encore de s’en prendre à mon point faible en m’envoyant leurs superbes agentes.

Cette fois, j’ai détecté la supercherie rapidement. Je ne me ferais donc pas duper!

— On se rejoint à 23h30 au bar. Ça te convient?

La bonne réponse à cette question était « non ». Il n’y avait aucune raison que je leur donne une occasion supplémentaire de me capturer. Elle ne m’aurait pas!

Par contre, en sachant à l’avance qu’il s’agissait d’un piège, je pouvais m’y rendre préparé, et ainsi avoir la chance d’en apprendre plus sur les tactiques de l’ennemi.

J’ai accepté. Je me sentais en forme pour une confrontation. Malgré l’heure tardive, j’étais même prêt à survivre à une lutte physique. À l’attaque.

Après avoir enfilé ma chemise la plus blindée, je me suis précipité à mon rendez-vous. Mon but était d’arriver bien avant ces agentes pour qu’elles n’aient pas le temps de mettre en place leur embuscade. Quelques minutes de reconnaissance des lieux m’aideraient aussi à mieux utiliser le terrain à mon avantage.

Mais elles sont fortes, et ma soirée ne serait pas aussi facile que je l’aurais cru.

D’abord, elles sont arrivées accompagnées. Au lieu de me mesurer à deux jolies agentes, je devais en plus faire face à un androïde, un robot sophistiqué dont la forme humaine tromperait le commun des mortels.

Ensuite, le bar où elles m’ont donné rendez-vous n’était pas celui où nous irions prendre un verre. J’avais étudié l’endroit pour rien. La destination était un autre bar qui m’était totalement inconnu.

J’aurais dû refuser l’invitation. Ce que je croyais être une preuve de courage s’avérait n’être que de la témérité, voire de la stupidité. Je me dirigeais tout droit dans la gueule du loup. Et impossible de fuir. Un androïde m’avait comme cible. Je ne pourrais jamais échapper à son death ray, ce rayon de la mort qui me désintègrerait en une fraction de seconde. J’étais totalement à la merci des deux agentes.

Quand je suis entré dans le bar, j’ai craint ne plus jamais en ressortir. J’entrais dans le pire de mes cauchemars, un délire onirique tellement réel qu’il semble fracturer la réalité. Cette fois, il n’y aurait pas de réveil-matin pour m’en libérer. J’aurais voulu prier pour qu’on vienne me libérer, mais, dans leur repère, aucun saint ne viendrait à mon secours. Adieu.

J’avais à peine fait deux pas à l’intérieur qu’une créature mi-humaine mi-terrienne me confisqua mon manteau. Une couche protectrice de moins. À travers de la forte musique, j’entendais des exclamations et des cris. Un frisson me grelota la nuque. Tous ces pauvres gens que j’entendais souffrir, qui appelaient à l’aide pour qu’on abrège leurs tortures. Je ne pouvais rien faire pour eux. Death ray, le robot, montait la garde. J’étais à un faux mouvement de devenir poussière.

— Qu’est-ce que tu bois? me demanda-t-il

Sa voix était une imitation parfaite de la voix humaine.

— Rien, répondis-je.

— Allez… Je te l’offre!

C’était prévisible qu’il me l’offre! Une boisson droguée! Cependant, le regard électronique ne me donna pas le choix d’accepter. Je préférais mourir plus tard.

Ce soir, ils tentaient vraiment le tout pour le tout. En plus de la drogue qui devait se trouver dans mon cocktail de boisson gazeuse et de jus de fruits, ils avaient mis des pailles! Elles avaient été placées sur le côté du verre exactement au bon endroit pour me crever un oeil quand j’allais prendre une gorgée! Je les ai enlevées assez vite! Pas question de mourir borgne!

Quelques minutes passèrent. Rien. Aucune attaque. La drogue empoisonnée ne faisait pas encore effet. Les deux agentes tentaient de me faire la conversation, mais je ne répondais pas. Je n’avais rien d’intéressant à leur dire. L’androïde, à cause d’un vice de programmation ou dans le but d’une diversion, me parlait sans cesse. Bizarrement, il ne niait aucunement ses origines robotique. Il ne cachait pas ses mouvements mécaniques saccadés et s’adressait à moi comme « les gens de votre peuple ». Cela m’inquiétait de voir tant de confiance de la part d’un des leurs.

Après quelques minutes de plus, durant lesquelles j’observais à défaut de fuir, une information importante m’est apparue. Chaque fois que j’ai rencontré une de leurs jolies agentes, elle était seule.

C’est parce qu’elles ne travaillent pas en équipe.

La plus petite des deux était en période d’entrainement. Je comprenais maintenant pourquoi elle était moins offensive. Et plus elles ont de pouvoirs, plus elles sont grandes. J’avais devant moi une agente très grande et, donc, très puissante, aux ressources insoupçonnées, avec des capacités d’ensorceleuse phénoménales. D’ailleurs, ses yeux perçants cherchaient ardemment à m’hypnotiser. Je résistais, mais à peine.

Death Ray déposa un autre verre devant moi. Une nouvelle dose de boisson droguée. J’ai une forme physique incroyable, ce qui fait en sorte qu’ils doivent insister pour m’empoisonner. Il était rendu très tard et je me tenais toujours debout. Elle décida alors de changer de stratégie et se leva. Elle et son apprentie m’invitèrent à danser.

Quelle idée ingénieuse de m’épuiser physiquement! Je dois avouer que j’avais une adversaire expérimentée. Ils m’avaient envoyé l’élite de leur armée. Je me sentais presque honoré de savoir que, quand j’allais succomber, ce serait entre ses mains.

Pas si vite! Je n’avais pas encore dit mon dernier mot. Une possibilité de fuite s’ouvrait à moi. J’avais bu deux verres, et il était donc logique d’avoir à soulager ma vessie. Excellent plan!

Les deux agentes ondulaient sur la piste de danse. Une chorégraphie de prédateurs dont les mouvements sensuels ne servent qu’à envouter leur proie. Fluidité, grâce, passion… douceur… volupté… regards… caresses… lèvres… courbes…

Urine! Je devais me concentrer sur mon plan! U-ri-ne. Je me suis donc excusé et dirigé vers les toilettes.

Un pas et demi plus tard, robotron-rayon-de-la-mort se dressait devant moi. Oups. Je n’avais pas vraiment envie, mais, à ce moment précis, j’ai failli mouiller mon pantalon. Plan échoué. Re-adieu.

Je me suis assis sur un tabouret, la tête baissée en signe de soumission. Elle cessa de danser et s’avança vers moi, l’apprentie immédiatement derrière. L’androïde restait debout près de moi. La fin arrivait.

— Je dois partir, annonça Death Ray.

Un portier tout en muscle se tenait derrière lui, les bras croisés, la mine sérieuse.

— Il y a eu un malentendu et je dois quitter le bar, expliqua-t-il.

Le portier venait à ma rescousse! Les portiers viennent toujours à ma rescousse! Il escorta le robot hors de ma vue, hors du bar, hors de danger. Juste à temps! Pas de désintégration pour moi ce soir! Ou plutôt cette nuit… Il était tellement tard que l’heure de la fermeture du bar arriva! J’allais pouvoir sortir sain et sauf!

Elle n’avait pas l’air très heureuse de cette situation. La petite non plus. Moi, je me retenais pour rire. Quand nous sommes sortis, j’ai inspiré une grande bouffée d’air de victoire.

— Death Ray, où es-tu? criaient-elles.

Et, pendant qu’elles partaient à la recherche du robot disparu, je m’enfuyais dans la nuit…

Je demeure toutefois un peu inquiet à savoir si ces boissons douteuses ne me causeront pas d’ulcères explosifs qui finiront par m’achever. C’est à suivre. Pour l’instant, il n’y a qu’une chose qui compte.

Elle ne m’a pas eu!

À un cheveu de tomber

L’autobus est plein de gens qui se rendent au travail, comme à n’importe quelle heure de pointe. J’ai la chance d’avoir une place assise, donc j’en profite pour lire le journal. Les nouvelles sont toujours aussi ennuyeuses et, surtout, mauvaises. Des histoires négatives, ça m’énerve. Moi, je réussis à m’en sortir tous les jours. Je vois toujours le côté positif des choses, même s’ils s’acharnent sur moi. Je ne baisse pas les bras, et je souris. Les journalistes devraient en faire autant.

Déçu de ma lecture, je lève les yeux. Les passagers debout se tiennent à la barre horizontale passant au-dessus de moi, et tout ce que j’aperçois, c’est une suite d’aisselles. Je trouve que ça ferait une belle affiche pour la promotion d’un antisudorifique. Impossible d’empêcher le petit sourire que cette image provoque. Voyez-vous, j’ai un peu d’imagination et de petits scénarios cocasses jaillissent parfois dans mon esprit. Cela me fait rire et m’aide à oublier la triste réalité, avec eux qui me traquent sans cesse.

Parlant de sourire… Qu’est-ce qu’il me veut celui-là?

La suite de dessous-de-bras est interrompue par un visage. Une paire d’yeux dans ma direction. Un sourire. Un jeune homme suffisamment petit pour permettre à son regard de se faufiler sous les aisselles jusqu’à moi. En fait, sa petite taille aurait permis aux autres passagers d’utiliser sa tête comme appui-bras. Sa tête chauve.

Mais qu’est-ce qu’il me veut?

Je me tourne un peu et regarde à l’extérieur. Des voitures passent sur la rue, quelques personnes marchent sur le trottoir. Le mercredi matin se lève gris.

Il me regarde encore, avec un sourire en coin. J’ai presque l’impression qu’il voudrait me parler. Peut-être est-ce une vieille connaissance dont j’ai oublié l’existence? Un fan de ma série de romans? J’aimerais savoir… mais il reste muet. Silencieux. Aucune parole.

Petit, chauve, sans conversation.

C’en est clairement un.

Mon rythme cardiaque s’accélère. Mais à peine. Je suis quand même habitué de les affronter. Et dans un autobus bondé, il y a beaucoup trop de témoins pour que je m’inquiète. Je me suis retrouvé dans des situations bien pires.

Il y a tout de même quelque chose de louche. Je ne dois donc pas le quitter des yeux. Mes muscles sont légèrement contractés, mes oreilles attentives analysent le moindre son suspect. L’autobus ralentit à l’approche d’un arrêt. J’entends le froissement de vêtements des gens se préparant à descendre. Je ressens l’agitation de ceux qui essaient de se glisser entre les passagers jusqu’à la porte. Je remarque le…

Exclamations subites. Bruit lourd de catastrophe.

Des gens tombent depuis l’arrière de l’autobus, comme une avalanche horizontale. La bousculade, l’empilade, l’effet domino se rendent jusqu’à moi. SUR moi. Par réflexe, j’esquive de justesse un coude se dirigeant vers ma mâchoire, ainsi que le coin d’une mallette volant dangereusement vers le côté de ma tête. J’encaisse un coup de genou dans les côtes et me fais écrabouiller le petit orteil du pied droit. Des blessures mineures. Si je n’avais pas été sur mes gardes, je me serais sans doute fait assommer.

Le chauve n’a pas bougé, gardant son regard toujours orienté vers moi et le même sourire aux lèvres. Mais j’entends un rire. Un genre de fou rire, inapproprié. Une jeune femme, assise à l’arrière, a les deux jambes bien tendues dans l’allée. C’est elle qui a fait trébucher les passagers. Elle est la cause de cette réaction en chaine ayant pour but de me blesser.

Ils ont échoué. Je suis encore plus vite qu’eux.

Les passagers entremêlés se relèvent avec peine. Misant sur la confusion, je me lève d’un bond et me précipite par la porte ouverte de l’autobus qui venait d’arriver à son arrêt. Je plonge à l’extérieur et atterris dans l’herbe en culbutant. D’autres gens sortent derrière moi, mais le petit chauve et son assistante restent à bord. Je leur ai échappé.

J’imagine ce qui se serait passé si je n’avais pas eu d’aussi bons réflexes. Ils seraient sortis de l’autobus main dans la main, trainant ma carcasse inerte derrière eux. Ils auraient souligné le succès de leur mission en s’embrassant au-dessus de mon cadavre. Une grande célébration aurait eu lieu pour leur victoire. Ha! Ha!

Pas de célébration pour eux. Mais une célébration pour moi.

Ça commence bien une journée.

Blogueurs distillés

Sous le prétexte d’une rencontre de blogueurs, j’ai été invité à une soirée à la Distillerie. J’ai immédiatement compris qu’il s’agissait d’un stratagème de grande envergure, élaboré pour me capturer. J’y suis tout même allé, pour prouver que je n’avais pas peur d’eux. Pour montrer qu’ils ne pouvaient rien contre moi. Je me sentais en forme, prêt. Je savais que je sortirais vainqueur de ces confrontations.

Quelle soirée! Ouf! Ils étaient là. Elle était là. Il y en avait tellement! Sans doute quarante-deux. J’ai été mis à rude épreuve. Ce serait trop long d’énumérer toutes les attaques, manigances, ruses et tactiques qu’ils ont employées. Il fallait être là pour suivre tout ce qui passait. Il fallait surtout être vif d’esprit et de corps, comme moi, pour survivre à cette soirée.

Étrangement, je peux dire que je me suis bien amusé malgré tout. Bien sûr, je suis demeuré assez silencieux et un peu en retrait, mais c’est que j’étais sur mes gardes. Les conversations de faux blogueurs me faisaient bien rire, et ce visage sérieux que j’ai arboré toute la soirée n’était que le résultat d’un état de concentration profonde. Je ne devais surtout pas me laisser déconcentrer par toutes les jolies demoiselles qu’ils avaient envoyées.

Voici, en rafale, ce à quoi j’ai survécu:
– Des sombréros neptuniens pour siphonner des cerveaux
– Du jus de sirène broyée
– Une mutante à la langue bleue
– Une abeille mécanique au dard acéré
– Des agrumes empoisonnés sur mon verre, que la serveuse avait volontairement mis loin de la lumière pour cacher leur couleur douteuse
– Me faire écraser, compacter, broyer, par eux alors que j’étais assis sur la banquette
– Des attaques incessantes pour me casser les tibias en me donnant des coups de pieds sous la table
– De petits poisons croustillants
– Une agression sur mes oreilles, sans doute pour me rendre sourd
– Des gougnafiers et des catoles
– Le tir d’un crayon-canon et les lames de son calepin
– Un décolleté hypnotique
– Des incantations surnaturelles pour me transformer en pot Masson
– Des manteaux carnivores qui ont essayé d’avaler mon super parapluie
– Une tentative de meurtre par accident de voiture, en m’envoyant dans la rue alors que le feu était rouge pour moi
– Une soupe aux pois avec du sirop d’érable, mais ce n’était pas des pois. Ni du sirop d’érable. Et il n’y avait pas de lard
– Une tentative de me crever les yeux avec des baguettes chinoises, ou de me mordre la cuisse
– Une pièce de monnaie explosive, qu’on m’a lancée sans avertissement
– Une capture ratée, alors qu’on m’a enfermé dans un taxi. Je suis parvenu à en descendre à mi-trajet.

J’ai aussi remarqué qu’ils commencent à me craindre un peu plus. L’un d’eux est venu avec du renfort, une coéquipière qui n’a même pas pris la peine de prétendre qu’elle était blogueuse. Mais deux personnes, ça ne suffit pas pour m’encercler. Mon succès a même un impact sur leur organisme biomécanique. Difficile à croire, mais il y en avait une qui était allergique à mon agilité de félin!

Ma survie n’est pas le seul élément positif de la soirée. Il n’y avait pas qu’eux à la Distillerie, et je me suis fait des alliés. Parfois, certaines personnes croient que je raconte des bêtises. Mais pas celle-là. Elle m’a prêté son bracelet magique et, en échange, j’ai sauvé sa Linda. Je suis aussi venu en aide à une pauvre victime, qui semblait avoir la fragilité d’un ange ou d’un rêve, en l’invitant à se réfugier près de moi, sur un tabouret. À la fin de la soirée, alors que tout semblait perdu pour eux, un de leurs agents en furie s’est attaqué à moi. J’ai réussi à m’en sortir grâce à l’aide d’un portier.

J’ai certainement oublié plusieurs évènements, et je les mets au défi de me les rappeler en laissant des commentaires ici! Ou encore… Je les défie de tenter de m’ajouter parmi leurs amis sur le site de réseau social le plus populaire!

J’ai encore gagné une bataille, mais pas la guerre. Ce n’est pas terminé. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux ont dit qu’ils viendraient me voir, alors que je serai à un mini salon du livre pour petits éditeurs dans quelques jours… Je les attends!

Solde qui peut

— Quand vous achetez deux articles, le troisième est gratuit.

J’ai à peine mis le pied dans la boutique que la vendeuse me crie déjà ses soldes de sa voix nasillarde. J’aime bien me faire offrir des produits gratuits, mais je crois que l’accueil aurait été plus poli si elle m’avait d’abord dit bonjour.

Je me dirige vers des jeans empilés sur une table. J’ai toujours une préférence pour les vêtements fabriqués d’un tissu solide. Puisque ma lutte contre eux m’amène souvent à devoir bouger rapidement, je dois aussi m’habiller de façon à ne pas réduire ma vitesse et ma mobilité. Les jeans m’offrent à la fois protection et souplesse.

J’ai l’embarras du choix. Plutôt bleu, plutôt noir; plus foncé, plus pâle; ample, serré; légèrement rayé, relativement uni…

— Vous cherchez une taille en particulier?

Une autre vendeuse surgit derrière moi. En fait, elle était déjà là, mais je ne l’avais pas vue à cause de sa petite taille. C’est une naine ou une pygmée. Ou une enfant?

Oh non. Pas une enfant! Une jeune femme bien mature. De mon point de vue en plongée, j’ai un angle très favorable pour ne rien rater du généreux décolleté plongeant. Ce que cette petite demoiselle manque en hauteur, elle le gagne en… profondeur.

Je lui demande donc son aide pour choisir quelques vêtements, me permettant ainsi de profiter du paysage durant quelques secondes supplémentaires. Deux jeans plutôt bleus, trois chemises plutôt carreautées. Je ne suis pas certain des couleurs et motifs puisque, en ce moment, j’ai le regard un peu diverti. Si j’avais été plus petit, beaucoup plus petit, j’en aurais certainement eu moins à voir. C’est difficile de ne pas les remarquer.

— Vous voulez les essayer? Il y a une cabine juste là.

Je suis soudainement très gêné et je sens une onde de chaleur monter en moi pour me faire rougir. Ayant momentanément oublié que je magasinais dans une boutique de vêtement, le sens que prennent ces paroles est celui qu’on entendrait dans un bar de danseuses nues. Or, ce n’est vraiment pas le genre d’endroit où je vais. J’ai quand même plus de classe que cela. Je dois à tout prix dégager mon regard de ce piège mammaire.

La vendeuse se dirige vers l’arrière du magasin et je la suis bêtement. Je regarde le plancher. Décolleté. Je regarde à droite. Craque. Je regarde le plafond. Mamelon. Je regarde vers la vitrine. Poitrine.

Et, tout à coup, une porte se referme et je suis dans une cabine d’essayage. Seul.

Au moins, j’ai maintenant le champ de vision libéré de ces dunes charnues. Je peux tourner mon attention vers ce que je suis venu faire dans cette boutique. M’acheter des vêtements.

Tout d’abord, les jeans. Je retire mes chaussures et détache ma ceinture en même temps. Ma grande capacité à exécuter plusieurs tâches n’est malheureusement jamais utilisée à son potentiel maximal, par manque de mains. De toute façon, la cabine étroite me restreint un peu dans mes mouvements. J’y suis un peu coincé.

Comme dans une cellule. Ou un cercueil.

Zut! Je me suis encore laissé déconcentrer par une demoiselle. Et me voilà soudainement prisonnier, une de leurs futures victimes. Je dois perdre de ma vivacité d’esprit. Je commence peut-être à être fatigué. Non. Ça me surprendrait. Ce sont eux qui sont de plus en plus forts. Ils envoient des agentes de plus en plus efficaces. Si ça continue, les prochaines seront des Miss Bikini, des vedettes hollywoodiennes ou des top-modèles. Je me dois d’être plus prudent à l’avenir.

Pour l’instant, je dois toutefois trouver comment leur échapper avant qu’il ne soit trop tard.

Je regarde à l’extérieur de la cabine par la petite fente entre la porte et son cadre. La vendeuse est là, à quelques pas seulement, en train de faire semblant de plier des chandails. Elle reste tout près pour me surveiller, ou pour m’empêcher de fuir. Un pistolet paralysant est sans doute camouflé sous une pile de vêtements en solde. Je dois l’éloigner.

— Mademoiselle, auriez-vous cette chemise dans une taille plus petite?

Je n’ai pas besoin d’une taille plus petite. Je n’ai même pas essayé la chemise. Même si ma demande a peu de sens — ceux qui me connaissent bien savent que mes épaules larges m’obligent à porter habituellement une taille plus grande — la vendeuse ne pose pas de question et s’éloigne de la cabine. De plus, elle est maintenant de dos, ce qui place ses généreuses rondeurs hors de ma vue.

J’ai maintenant la voie libre pour m’échapper de la cabine d’essayage. Je renfile mes chaussures sans même les attacher et sors aussitôt.

Même si la boutique est assez petite, j’ai plusieurs pas à faire avant de pouvoir la quitter. De plus, plusieurs obstacles dangereux se dressent devant moi. Je ne les avais pas vus à mon arrivée, mais ils m’apparaissent tous clairement à présent. Cette paire de subterfuge pour me déjouer n’aura servi que quelques instants. J’ai encore l’oeil vif pour détecter les pièges.

Je dois d’abord contourner un support à vêtements circulaire, au centre duquel se cachent certainement leurs renforts. Si je m’en approche trop, un bras tentaculesque surgirait d’entre deux pantalons pour agripper ma jambe et me trainerait dans cette grotte de tissu.

Il y a aussi l’autre vendeuse, dangereusement armée. La perche qu’elle manie, servant habituellement à décrocher des articles suspendus trop haut, est en réalité un javelot ultrasonique. Si elle peut prendre position et avoir un angle de tir dans ma direction, c’est terminé. Pour cette raison, je dois toujours m’assurer de bien garder les colonnes entre elle et moi.

Et que dire des tuiles multicolores du plancher, agencées pour rappeler le logo de la boutique. Cette astuce sert en réalité à intercaler des tuiles rouges explosives et des jaunes électrifiées. Avec mes lacets qui trainent, c’est doublement risqué.

Finalement, les deux mannequins à l’entrée. Deux androïdes tueurs. Les pistons gigatroniques dissimulés dans leurs membres renferment une puissance capable de broyer ma colonne vertébrale et ma cage thoracique d’une seule main. Dans leurs bouches se cachent des broyeurs à micro-lames qui feraient disparaitre en une fine poussière toutes traces de mon passage à cette boutique. Ces soldats-robots ont toutefois un grave désavantage. Ils ont été montés sur des présentoirs et sont donc dépourvus de jambes qui leur auraient permis de pourchasser leur proie.

Je traverse la boutique en restant loin des supports circulaires, me protégeant derrière les colonnes, enjambant habilement les tuiles rouges et jaunes, et laissant une bonne distance entre moi et les mannequins.

— Monsieur, vous ne prendrez rien finalement?

C’est la vendeuse à la voix nasillarde qui m’interpelle. Mais je suis immunisé contre les hautes fréquences hypnotiques camouflées dans ses paroles.

L’autre vendeuse me regarde, sans rien dire. Elle pointe sa poitrine surdimensionnée dans ma direction, sans doute deux canons à désintégration. Sa petite taille joue cependant contre elle. Un comptoir vient bloquer sa ligne de tir.

Je sors de la boutique.

Sain et sauf, comme toujours.

Sans perdre un instant, je fuis dans le centre commercial. Plus loin, j’aperçois une autre boutique. Il n’y a pas de soldes, mais les employées semblent bien charmantes. J’ai justement besoin de m’acheter des vêtements…

Moufette de soirée

–>lien vers Répulsif Moufette

Ils ne peuvent pas entrer chez moi, je l’ai toujours su. J’y suis à l’abri. Je suis vulnérable que lorsque je mets le nez dehors. Quand je ne sors pas, je n’ai aucune raison de m’inquiéter. Du moins, c’est ce que je pensais jusqu’à aujourd’hui.

La soirée s’annonçait calme et relaxe. Une petite soirée de repos bienvenue après une journée de travail difficile mais productive. J’étais dans un état à la fois paisible et fier puisque cela faisait même plus de deux jours qu’ils n’avaient rien tenté sur moi. Je savais qu’ils ne m’avaient pas oublié, mais je commençais à penser qu’ils s’étaient peut-être lassés de toujours connaitre un échec lorsqu’ils m’affrontaient. J’avais presque envie de célébrer.

J’étais confortablement enfoncé dans un moelleux coussin de mon divan, en train de déguster les quelques dernières bouchées d’un dessert sucré, quand une odeur étrange capta l’attention de mes narines. Trop concentré à mâcher mon succulent bonheur, j’ai décidé de l’ignorer.

L’odeur ne sembla pas heureuse de ne pas être le centre d’attention et se manifesta avec plus de vigueur. Et gâcha le gout de mon dessert.

Qu’est-ce qui pouvait sentir si mauvais? De vieux restes de nourriture dans la poubelle? Impossible, j’avais sorti le sac la veille. Un aliment périmé dans mon réfrigérateur dont la croute moussue avait décidé d’affirmer sa présence? Peu de chance. Une fuite de gaz dans le voisinage? Mes fenêtres étaient toutes fermées. Quoi alors?

Je me suis levé, contre mon gré, et ai commencé à renifler pour trouver la source de ce désagrément. Les narines grandes ouvertes, je scrutais l’odeur ambiante. C’était de pire en pire.

Ça sentait la moufette. Pire que des vidanges pourries, que le cadavre d’un fromage fort oublié au soleil ou que le fond d’un sac de sport dont l’équipement détrempé avait eu une saison pour mariner.

Et ça sentait chez moi.

Après m’être enterré le nez sous mon chandail, j’ai vérifié que toutes mes fenêtres étaient bien fermées. L’odeur continuait de s’infiltrer. Et la porte aussi était bien fermée.

Je ne comprenais pas. D’abord, je ne trouvais pas par où ces relents malodorants entraient chez moi. L’endroit où j’habite est étanche au froid l’hiver, comment ne pourrait-il pas être aussi étanche aux odeurs? Et une odeur de moufette? J’habite en ville. Je suis entouré de béton, de rues, de voitures, d’humains… Ce n’est pas un endroit pour les bêtes sauvages!

Il n’y avait, bien sûr, qu’une seule explication.

Ils voulaient m’obliger à sortir de chez moi.

Même si c’est moi le plus futé, ils font régulièrement preuve de créativité et de débrouillardise pour arriver à leurs fins. Je trouve cela flatteur d’une certaine façon. Ils mettent de l’avant leurs meilleures ressources et développent de nouvelles techniques toujours plus efficaces que les précédentes. Tout cela pour moi!

J’ai trouvé le point d’entrée de leur répulsif. L’odeur entre chez moi par la hotte au-dessus de la cuisinière! Ils sont tout de même assez ingénieux. Ils n’ont qu’à se brancher sur la sortie du conduit et injecter le gaz sous pression. Encore une chance qu’ils ne peuvent pas entrer chez moi, sinon j’aurais sans doute eu droit à un gaz endormant, paralysant, ou même fatal. Mais je ne leur suis d’aucunes utilités s’ils ne peuvent pas me capturer et m’amener avec eux je ne sais trop où.

L’odeur était maintenant assez intense pour me donner un mal de tête et m’obliger à sortir. Il n’était toutefois pas question de mettre les pieds dehors. De toute façon, l’idée d’aller dehors les confronter ne m’avait même pas traversé l’esprit. J’avais, comme d’habitude, une excellente idée.

J’ai mis la hotte en marche. En appuyant seulement sur un simple bouton, j’étais en train de leur renvoyer ce qu’ils avaient pompé chez moi. Je n’avais plus qu’à attendre quelques instants pour en être complètement débarrassé. Et je me doutais bien que ce gaz agisse aussi comme un répulsif contre eux.

Quand j’ai pu sortir le nez de sous mon chandail et respirer normalement, au bout d’environ dix minutes, j’ai jeté un coup d’oeil à l’extérieur. Il n’y avait évidemment pas de moufette. Et ils n’étaient pas là. J’avais encore réussi à retourner leur propre plan contre eux!

Je venais de remporter une autre petite bataille, mais, le plus génial, c’était qu’il me restait encore quelques bouchées de mon petit dessert sucré. Quelle belle soirée!